Nul besoin d’être un adorateur de Julien Clerc pour savourer le livre de Camille Autran. Sa Fan parfaite, qui mêle anecdotes, souvenirs et confidences, dépasse l’exercice biographique ou hagiographique: c’est un récit intensément poétique, un éloge de l’admiration et du bonheur.

Sur la couverture, deux filles, 12-13 ans, allongées dans l’herbe avec un Walkman sur les oreilles. L’une des deux tient sur la poitrine une photo de Julien Clerc jeune, yeux et cheveux noirs, pose romantique, très beau. Il s’agit d’une pochette de disque, où le prénom s’affiche en grand, JULIEN, les lettres du patronyme encastrées entre celles du prénom. L’ensemble est surmonté du titre du roman : Une fan parfaite.
Un roman ? Pas sûr. Un récit ? Un témoignage ? Un manuel de fanitude ? Il faudra juger sur pièce, comment c’est écrit, style banal ou recherché. En tout cas, cette idée de perfection au sujet d’une fan de Julien Clerc… On s’en fiche un peu, non ? Déjà, être une fan… Une groupie, une hystérique… Et puis Julien Clerc, un côté vieux cheval de retour, pas de quoi vous exalter, à moins d’être soi-même un boomer, un vestige. Cependant le livre est là, sur la table, la curiosité vous pousse à l’ouvrir, pour voir. Dont acte. Et vous changez d’avis. Immédiatement.
A lire aussi: Raconte-moi l’Odyssée
Un poème en prose
L’incipit décide souvent de la suite. Il donne le ton. Le la. A fortiori si l’ouvrage traite de musique (admettons d’emblée que les chansons de Julien Clerc relèvent pleinement de l’art musical, opinion plus que défendable). En tête du premier chapitre, intitulé « Le Signal », vous lisez : « Il faut être assises au cinquième rang maximum. » Point à la ligne. Vous y êtes. Dans la salle du concert où le chanteur va se produire. Deuxième ligne : « C’est un peu plus cher, mais l’investissement a nécessaire retour. » Vous pressentez l’événement majeur. Juste après, l’explication en forme d’avertissement brutal : « Plus important encore, choisir deux sièges contigus, dont l’un sur l’allée, qui ouvre la voie pour rejoindre la scène. Bondir quand sonnera le Signal. Pas de place pour les retardataires. » Dès l’ouverture on est dans le texte, dans sa vitalité, son énergie. Il y a un style, une vitesse accolée au petit mystère introduit par l’entame.
A lire aussi: Aux fourneaux de la mamma
Ce n’est pas un simple témoignage, ni le récit ordinaire d’un engouement particulier, encore moins un manuel du fan. Ou plutôt, disons qu’il s’agit en effet d’un récit, mais à condition de préciser : un récit poétique authentiquement vécu. Pas une biographie, pas une hagiographie, pas un manifeste. Presque un poème en prose. C’est l’aventure d’un étrange amour. Une histoire faite maison, où l’auteur, Camille Autran, béarnaise certifiée produit de terroir, vous touille une sauce trois étoiles. Un mélange d’anecdotes, de souvenirs personnels, d’analyses expertes, de réflexions multiformes, de confidences, le tout nimbé de mille bonheurs d’expression, humour compris, sans temps morts, pas de gras, rythme tranchant. En un mot, c’est l’épopée d’une fan, centrée sur elle, la récitante, et son Idole, l’Artiste, Julien.
Mémoire vivante
Vous est ainsi offerte l’étonnante occasion de partir à la découverte d’une vraie fan à travers l’étude d’un cas qui explore en finesse le curieux phénomène. C’est quoi, être fan ? Le récit n’est pas réservé aux idolâtres du Divin Bouclé, même s’il traite de lui de long, en large et en profondeur. De son répertoire, de ses concerts, de son public, où l’on s’aperçoit à quel point les grandes chansons de Julien Clerc ont marqué leur temps, tracé un puissant sillon, nous restent en vivante mémoire. Au choix, puisées tout au long de six décennies de carrière : Ce n’est rien, « signe ancien, premier, par Lui adressé » à la fillette du Béarn alors âgée de 10 ans à peine, comme une annonce faite à Camille. Ensuite vint l’éblouissement des tubes, Cœur de rocker, Ma préférence, Femmes je vous aime, Fais-moi une place, Mélissa, Heureux le marin qui nage, Souffrir pour toi n’est pas souffrir, liste juste ébauchée. Avec derrière, en hommage, car chacun doit recevoir à proportion de ce qu’il a donné, les paroliers de haut vol enlacés aux élégantes mélodies, Étienne Roda-Gil, Maurice Vallet, Jean-Loup Dabadie, Maxime Le Forestier, David McNeil, Françoise Hardy, Carla Bruni, bien d’autres.
Mieux, s’ajoutant à ces paroliers quasi contemporains apparaissent des poètes aujourd’hui oubliés. Marceline Desbordes-Valmore pour Les Séparés (N’écris pas), Jean de La Ville de Mirmont pour L’Horizon chimérique, Henry Jean-Marie Levet pour La Plata. C’est une belle action, et marque de vrai savoir, que de dévoiler la part prise dans le répertoire par d’anciens poètes, textes à l’appui. En quoi la fan, chercheuse d’or, arbore délicatement sa fibre sensible, et rend grâce à l’Artiste qui les a chantés.
A lire aussi: De Gaulle, un homme magistral qui était… magistralement humain
Tout cela forme un monde en voie de lente disparition. Mais le poser sur une étagère au rayon des souvenirs serait manquer la cible. Il faut le rétablir dans sa modernité, et même dans sa nouveauté toujours fraîche, sous peine de mise au tombeau aussi prématurée qu’injuste. Dès lors, ce qui importe, c’est la façon de raconter. Le piédestal dressé au chanteur perdrait de sa stature s’il se contentait de faits et de louanges. Ici, il s’élève en un subtil monument littéraire sans doute étroit par son objet – l’Idole, l’âge venant, n’est plus tout à fait une star –, mais remarquable par son ambition. Et ce lustre rajeunit l’artiste à la voix dansante, le replace sous les feux du jour. C’est le charme des mots parfaitement ajustés au modèle qui les inspire. À preuve, le livre refermé, l’envie vous prendra peut-être de courir à l’un des concerts dans lesquels, bravant le déclin, Julien vient de se lancer, dernière tournée paraît-il. Mais ce qui est absolument certain, et là réside la totale réussite, c’est que vous n’écouterez plus jamais Ce n’est rien ou Ma préférence de la même manière.
Une fan parfaite, Camille Autran, Le Cherche Midi, 2026, 207 pages.




