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Amour de la France, culte des faits: ce que Marc Bloch nous dit à l’ère de la post-vérité

L’historien est entré au Panthéon


Amour de la France, culte des faits: ce que Marc Bloch nous dit à l’ère de la post-vérité
Entrée de Marc Bloch au Panthéron, Paris, 23 juin 2026 © Jeanne Accorsini /SIPA

Hier, à Paris, Emmanuel Macron a présidé la cérémonie d’entrée au Panthéon de l’historien et résistant fusillé par les Allemands le 16 juin 1944.


Dans ma chronique d’aujourd’hui, je voudrais m’élever au-dessus des miasmes irano-trumpiens et rendre hommage à Marc Bloch qui vient d’entrer au Panthéon, évoquer l’homme plutôt que le grand historien qui, en association avec Lucien Febvre, a fondé les Annales d’histoire économique et sociale, une revue qui a décloisonné la science historique et l’a ouverte au dialogue avec les autres connaissances humaines.

Un bourreau de travail

La famille Bloch a insisté pour que l’hommage national inclue son épouse, un geste qui montre à lui seul combien l’image féminine a évolué dans ce siècle. Car au fond, qui connaissait Simonne Bloch, née Vidal ?

Or, elle n’était pas seulement la mère de ses six enfants, elle était l’interlocutrice privilégiée qui chaque jour dactylographiait les textes de son mari — ce qui signifie, outre ses grands et gros livres tels Les Rois thaumaturges, L’Histoire rurale de la France et La Société féodale, une centaine d’articles de fond de près de 50 pages chacun écrits pour les Annales, sans compter un millier de comptes rendus de lecture élaborés. Si on y ajoute une énorme correspondance et ses cours d’histoire économique, on comprend que Marc Bloch était un bourreau de travail. Méticuleux, répertoriant ses milliers de lectures dans un système de fiches rigoureusement organisées, il était l’opposé du savant distrait dont le professeur Tournesol devint l’archétype.

Il avait le profil d’un excellent agent clandestin. Il en avait aussi la volonté, par amour de la France, par haine de la dictature et par rejet d’un non-alignement prétendument pacifiste.

En 1905, Marc Bloch fit son service militaire comme simple soldat alors que, comme normalien, il pouvait bénéficier d’un sursis puis d’une formation d’officier. Déjà agrégé d’histoire, il combattit au premier rang pendant la Guerre de 14-18, de la Marne à la Somme et au Chemin des Dames, gagnant au feu ses promotions de sergent à capitaine et obtenant la Légion d’honneur à titre militaire.

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Et en 1939, cet homme au sommet du prestige universitaire s’engage à nouveau, devenant le plus vieux capitaine de l’armée française. Responsable des carburants, il vit la débâcle au jour le jour, de Strasbourg à Dunkerque, et comprend qu’elle n’est pas due à des défaillances de matériel mais à une faillite du haut commandement, embourbé dans ses souvenirs et incapable de concevoir une guerre de mouvement moderne.

Contrairement à Vichy qui va incriminer les trahisons, les complots des Juifs et des francs-maçons ainsi que l’amollissement de la mentalité populaire, Marc Bloch relève les responsabilités des élites, l’esprit de routine et l’enseignement scolaire trop abstrait. Son livre écrit sur le vif, et qui ne sera publié qu’après la guerre, c’est L’Étrange Défaite, devenue aujourd’hui la plus célèbre de ses œuvres.

Malgré le Statut des Juifs, Bloch peut continuer à enseigner, à Clermont-Ferrand puis à Montpellier, car il fait partie de la dizaine d’universitaires juifs maintenus en place par le régime de Vichy pour services exceptionnels. Mais la Révolution nationale a trahi la République ; il est de fait devenu un paria et sa position privilégiée elle-même lui est devenue insupportable.

Il plonge dans la Résistance à Lyon en 1943 et est arrêté en mars 1944, probablement sur dénonciation. Il restera trois mois dans la prison de Montluc aux mains de Barbie et de ses sbires et sera finalement abattu avec un groupe d’une trentaine de prisonniers le 16 juin, à une vingtaine de kilomètres de Lyon. On rapporte qu’au moment de l’exécution, il rassura un jeune garçon effrayé à ses côtés et qu’il mourut en criant : « Vive la France ! ».

Son épouse, déjà malade, était partie à Lyon après avoir appris qu’il avait été arrêté. Elle y est morte à l’hôpital quinze jours après son mari et personne ne sait où elle a été enterrée. C’est un cénotaphe qui symbolise la présence des Bloch au Panthéon.

Marc Bloch avait 56 ans quand il est entré dans la Résistance, un âge alors canonique. Il s’est plié aux contraintes répétitives de la vie en clandestinité et a accepté l’autorité de dirigeants bien plus jeunes que lui, tel Jean-Pierre Lévy, chef du mouvement Franc-Tireur. Ce n’est que par ses capacités organisationnelles qu’il devint, à leur création, un des responsables régionaux des Mouvements Unis de la Résistance (les MUR). Ce graphomane invétéré n’a laissé par prudence aucun témoignage de son activité de résistant et on peut être certain que s’il avait vécu, il aurait été aussi silencieux que l’a été sa collaboratrice directe, Nina Morgouleff, devenue une astrophysicienne célèbre après-guerre. La jactance n’est pas le fort de cette catégorie d’individus.

Un antisioniste d’avant-guerre n’est pas un antisioniste d’après 1948

À son arrestation, les journaux de la collaboration furent heureux d’écrire qu’un Juif dirigeait le « terrorisme » lyonnais. L’assignation de Marc Bloch au judaïsme fait aujourd’hui l’objet d’une controverse plus ou moins feutrée.

Certains insistent — et dans le contexte actuel, cette insistance n’est pas innocente — sur son antisionisme. C’est un fait indiscutable. Marc Bloch était non pas un israélite français — et la plupart de ceux-ci étaient avant-guerre hostiles au sionisme —, mais un Français d’origine israélite. Mais un antisioniste d’avant-guerre n’est pas un antisioniste d’après 1948.

La France de Marc Bloch, grand spécialiste d’histoire rurale du pays, ce n’était pas seulement celle du décret d’Émancipation des Juifs, de la victoire de la cause du capitaine Dreyfus et de la loi sur la séparation de l’Église et de l’État, c’était aussi celle du baptême de Clovis et du bûcher de Jeanne d’Arc.

Son père, Gustave Bloch, qu’il vénérait, avait opté pour la France en 1870 et était devenu un prestigieux professeur d’histoire romaine. Il avait gardé certaines traditions de son judaïsme alsacien que Marc Bloch a jugé hypocrite de suivre. Il s’est expliqué sur son rapport au judaïsme dans un texte magnifique de mars 1941, à l’heure même où se préparait le second Statut des Juifs…

« Mes obsèques seront purement civiles, et je n’ai point demandé que sur ma tombe fussent récitées les prières hébraïques dont les cadences ont accompagné tant de mes ancêtres et mon père lui-même… Il m’était impossible d’admettre qu’en cette heure des suprêmes adieux où chaque homme doit se résumer lui-même, aucun appel fût fait en mon nom aux effusions d’une orthodoxie dont je ne reconnais point le credo. »

Mais il ajoute :

« Mais il me serait plus odieux encore que dans cet acte de probité personne pût rien voir qui ressemblât à un lâche reniement. J’affirme donc que je suis né juif, que je n’ai jamais songé à m’en défendre, ni trouvé aucun motif d’être tenté de le faire. Dans un monde assailli par la plus atroce barbarie, la généreuse tradition des prophètes hébreux que le christianisme dans ce qu’il a de plus pur reprit pour l’élargir, ne demeure-t-elle pas une de nos meilleures raisons de vivre, de croire et de lutter ? »

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« Dilexit veritatem ». Il a aimé la vérité. C’était la seule épitaphe que voulait Marc Bloch sur sa tombe.

C’était bien là l’idéal de sa vie : la quête rigoureuse et critique des faits, que ce soit dans son travail de savant ou dans son engagement de citoyen.

Il se reconnaissait comme d’origine juive, notamment quand les Juifs étaient persécutés ; il était athée ; il estimait que les règles morales qui avaient façonné sa vie avaient une origine chez les prophètes d’Israël. Avant tout, il abhorrait le mensonge et cette exigence lui interdisait de feindre.

S’il avait vécu aujourd’hui, je ne sais pas comment Marc Bloch aurait réagi aux événements qui ont suivi le 7 octobre 2023. Je suis sûr qu’il aurait fustigé toute déclaration messianique, mais je suis sûr aussi qu’il aurait fustigé de la même façon ceux qui se repaissent d’une accusation de génocide mensongère.

« Dilexit veritatem », une déclaration dont Donald Trump ne comprend pas le sens (c’est normal, il n’a pas fait de latin), mais dont il ne comprend pas non plus la traduction, ce qui est nettement plus inquiétant…

L'étrange défaite

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