Avec Schmattès, Guillaume Erner ressuscite les riches heures d’un monde disparu : le Sentier, capitale parisienne de la fripe, terre natale de La vérité si je mens ! Avant de devenir l’irremplaçable matinalier de France Culture, il y a fait ses premières armes – et connu une faillite retentissante.

Guillaume Erner est un spécialiste en mondes engloutis. Pas un archéologue, un bâtisseur de tombeaux. Dans Judéobsessions, il en a construit un pour ses ancêtres assassinés et au-delà, de toute une vie juive engloutie par les flammes d’Auschwitz. Avec Schmattès, il retrace une disparition moins tragique, celle du Sentier, improbable maillon dans l’histoire de cette industrie du désir qu’on appelle la mode. N’ayez pas peur, on ne s’ennuie jamais et on rit beaucoup. Peut-être parce qu’il parle tout le temps avec les morts et que les morts sont plus malins et plus rigolos que ce qu’on croit. Et aussi parce que Guillaume Erner est ashkénaze. Et la spécialité des ashkénazes, c’est de faire rire en pleurant et pleurer en riant. Et puis, je ne dis pas ça parce qu’il est un ami cher, mais ce gars est un écrivain.
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Mais revenons au Sentier, ce gros pâté de maisons parisien qui est la terre natale de La vérité si je mens ! Guillaume Erner est certainement le seul producteur de la chiquissime France Culture à y avoir non seulement dirigé une boîte de 600 personnes – « la City habille les femmes nues », ça vous dit quelque chose ? –, mais aussi fait l’une des faillites les plus retentissantes.
Au Sentier, il était le seul détenteur d’un doctorat de sociologie. Remarquez, ça lui a bien servi quand les ennuis lui sont tombés dessus et que, réfugié à l’infirmerie, dans des locaux alors égarés à la Plaine Saint-Denis, il convoquait Simmel et Durkheim pour causer capitalisme. Ses copains vivants étaient plutôt diplômés en débrouille et franchissement de lignes. Le Sentier a été le premier lieu de rencontre entre ashkénazes et séfarades, entre juifs familiers de la mort et juifs doués pour la vie. « Nous, nous étions communistes, mécréants, et pire que sérieux : morts. Ils aimaient la vie autant que nous aimions nos morts. » Il n’y a pas d’équivalent de « kiffer » en yiddish. C’était pas des amis choisis par Montaigne et La Boétie, comme dit Brassens, mais de sacrés poètes. À l’instar de Jean-Paul, directeur des ventes de la City à qui l’on doit selon Erner « quelques-unes des plus belles formules de la langue française après Saint-Simon ». J’aime assez celle-ci : « Si j’avais couru plus vite que le chien, je serais ton père. »
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Schmattès, c’est une plongée dans les glorious nineties : « C’était merveilleux de travailler dans la mode au début des années 1990. J’avais l’impression d’œuvrer à un domaine aussi essentiel que la philosophie au siècle de Périclès. » Aujourd’hui, la mode est sérieuse, éco-responsable, concernée, engagée, bref ennuyeuse à périr. La roue a tourné. De même que le « Bonheur des Dames » avait tué le Vieil Elbeuf, le Sentier a tué Elbertex, l’entreprise de confection de la famille Erner, sise rue de Turenne, dans un quartier qui, après la guerre, s’est trouvé peuplé de survivants et de fantômes. Une maison respectable dont les productions emplissaient les armoires des maisons bourgeoises. Et puis le Sentier a été tué par Zara qui sera un jour tué par Shein. Le progrès ne fait pas de quartier.
Guillaume Erner, Schmattès. (Fringues en yiddish), Flammarion, 2026, 288 pages.




