A travers le souvenir d’une amitié de plus d’un demi-siècle, Patrick Eudeline rend hommage à François Robert Lloyd, musicien disparu.
Un ami est mort. Non, une page d’histoire contemporaine se ferme. Ce sobriquet de « Dandy punk » dont on m’affuble si souvent… Mon aîné de quelques mois, il m’en apprit tous les codes. François Robert Lloyd.
1971. Je suis un adolescent. Fasciné par l’élégance anglaise des Kinks comme par la révolution culturelle qui suivit. Gamin du VIe arrondissement de Paris, je traîne au jardin du Luxembourg. Et je les vois. Une petite bande. Leur look, leur pose, leurs cheveux longs, bottes cavalières, bijoux d’Istanbul, velours et manteau Crombie le hurlent: ce ne sont pas des hippies, même s’ils ont flirté avec le LSD et écouté les débuts du Jefferson Airplane. Je sais d’instinct que c’est ma famille, que nous allons papoter des heures sur les mérites respectifs d’Hendrix, du surestimé Clapton et du furieux Wayne Kramer de MC5. Nous fûmes mods. On va nous appeler les Décadents. Bowie et les New York Dolls seront dans quelques mois nos héros. Aux côtés de Lou Reed et d’Andy Warhol… Et trois ans plus tard… Nous serons les punks !
Naissance d’une confrérie
Je joue – mal – de la batterie et ambitionne d’apprendre la guitare. Le leader of the pack, le chef de la bande, c’est François. Il a un accent gallois. Normal pour ce déclassé, dernier rejeton vivant d’Oscar Wilde. Rien de moins ! Il est doublé comme une ombre par le joli Dorian, son demi-frère. Immédiatement admis par le gang (on se reconnaît vite : je suis habillé et coiffé comme Syd Barrett), nous devenons inséparables. Le lendemain de notre rencontre, nous allons rue Quincampoix. François est déjà un guitariste confirmé (il peut tout jouer des Rolling Stones. Pas les ringards histrions d’aujourd’hui. Non, ceux de Brian Jones. 63/69. Et cela n’est pas rien). Je rêve de Telecaster. Ce sera une Fender Mustang. Plus accessible. Comme les Seeds.
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Nous commentons obsessivement… Talons des boots Chelsea, Aubrey Beardsley ou les préraphaélites. Kinks, Procol Harum et Arthur Honegger (qui avec Pacific 231 inventa le bogie-woogie). Tout cela est notre terrain de jeu. Une culture se crée. Déjà, les seventies s’ouvrent et il est urgent de redécouvrir le passé. Celui du rock comme celui du romantisme gothique. Nous ne le savons pas encore et nous hurlions alors le contraire: rien dans notre vision du monde n’est de gauche. Ah si ! Comme moi, François est un dévot d’Émile Zola.
Il traîne, et m’entraîne. Il me fait connaître Gérard-Georges Lemaire, éditeur chez Flammarion qui me présente le grand William Burroughs… Tout se tient ! Nous sommes invités à jouer en l’honneur de William et de Brion Gysin. Je serai chanteur ! Je supplie François d’être mon guitariste. Il ne peut pas ! Examens d’anglais… Ce n’est que partie remise: en 76, il est le guitariste de mon groupe punk « Asphalt Jungle ». Il joue sur une improbable guitare twist en forme de scarabée. Une Wandre.

Le reste est de l’histoire. Nous allons applaudir Sun Ra, le jazzman cosmique, comme les Sex Pistols au Chalet du Lac ou Jacques Lacan (!) à la Sorbonne. Nous sommes suivis par les premiers trans et créatures queer et camps de Paris, les Gazolines. Décadents, vous dis-je ! Et warholiens.
Je le reverrai souvent. Histoire de rappeler à la terre entière qu’on ne boutonne pas le dernier bouton de son gilet et que les Shangri-Las sont immortelles.
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Proche du couturier néo-mod de la bande du Drugstore, Jean Touitou (hormis les Levi’s 505, ses jeans APC sont les seuls envisageables) et de Grégoire Garrigues, notre petit frère (il joua dans Asphalt comme avec François), il sort dans les early nineties un disque formidable, Think About Brooklyn, et hors-norme. Qui doit au blues de Muddy Waters comme au piano de Thelonious Monk… autant qu’aux Yardbirds. Et puis avec Grégoire, il multiplie les disques avec guitares et larsens. Cette pratique qui fait, depuis Hendrix et J. Beck, hurler les guitares. C’était mon compagnon en fétichismes. Il s’appelait François Robert Lloyd.
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