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« De l’inédit, on l’aimait à la folie »

Disparition de Guesch Patti (1946 – 2026)


« De l’inédit, on l’aimait à la folie »
La chanteuse française Guesch Patti photographiée à Paris en 2009 © BENAROCH/SIPA

Chanteuse auréolée d’un tube au succès européen, danseuse, chorégraphe et actrice, Guesch Patti était la représentation mi-rock, mi-variétoche de la fin des années 1980. Sa voix, son rire et son corps censuré ont véhiculé une certaine idée de la liberté…


Entre 1987 et 1988, la France change de visage. La Une est privatisée. La mondialisation qui ne dit pas encore son nom avance à pas de géant. La performance économique, la saine concurrence et l’ambition individuelle s’invitent dans les foyers, à l’heure du dîner. Garçon, tu seras golden boy, clip man ou ingénieur dans la Silicon Valley. Non, tu ne passeras pas le concours des Postes ! L’avenir sera informatique, financier, ouvert et décomplexé. Le Mur de Berlin est toujours là, apparemment solide sur ses pieds d’argile. Jacques Séguéla ose le bond en avant « révolutionnaire » en plaçant une Citroën AX sur la Muraille de Chine. C’est sûr, la France va prendre le grand virage libéral tant attendu par les forces progressistes.

Longuet, Carignon, Madelin, Léotard sont au gouvernement. Le vieux monde n’y résistera pas. Il faut bousculer les mentalités et combattre l’endormissement. Tapie a déjà racheté Look, Wonder, Terraillon et La Vie Claire, il se lance à l’assaut de la marque belge de raquettes de tennis, Donnay. Il nous parle de l’esprit d’entreprise dans un show télévisé qui donne des complexes aux enfants de fonctionnaires. Il a décidé que le sport professionnel serait un spectacle pyrotechnique. L’argent ne sera pas un frein au jeu, promet-il. Il semble sincère même s’il a publié Gagner, son plaidoyer pro domo aux éditions Robert Laffont. Durant ces années collège, on se sent pris en tenaille entre les exigences familiales et le vide existentiel de cette clinquante décennie. On est ballotés entre « La Classe » animée par Fabrice et « Le flic de Beverly Hills 2 » au cinéma. La peur du chômage hante nos parents, elle se transmet à toute une génération plus vite qu’une maladie vénérienne. Serons-nous un « winner » ou un « loser » dans ce changement de société ? Le Top 50 a été inventé pour calmer nos angoisses vespérales.

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Dans cette spirale, un jour, par miracle, est apparue Guesch Patti en perfecto et boucles d’oreilles proéminentes, jambes dessinées en résille et corsage blanc prêt à céder. Lunettes trapézoïdales, brune incendiaire et cette voix railleuse, rageuse, boulevardière avec morgue, insoumise et désirable. Voix de femme souveraine qui harangue et bastonne. Voix qui nous ramène à Fellini et à Fritz Lang, dans cette lande marécageuse, entre sensualité pétroleuse et expressionnisme allemand. Guesh sera adulée outre-Rhin. Il y a des images étranges qui ne s’oublient pas. Impression d’un érotisme rock, débridé, en cuir noir, d’une terre nouvelle, la découverte d’une féminité affirmée, ancrée, puissamment incarnée par un corps en mouvement, très loin des lolitas évanescentes, marchandisées et dérangeantes.

Guesch Patti semble sortir d’une bande-dessinée de Martin Veyron ou de Gérard Lauzier. Tailleur strict et body transparent, on se sent étourdis d’un seul coup. Ce clip en noir et blanc aguicheur sans perdre sa veine populaire est un uppercut. Il est ce morceau d’essence rock avec quelques pépiements punk qui ne tourne pas le dos à la variété, qui ne snobe pas les transistors de grand-mère. Il emprunte une méthodologie rock sans tomber dans son élitisme délétère.  « Étienne » va balayer notre indéterminisme.  Sa force tellurique, son texte percutant, cette furie contenue sont aujourd’hui notre bain de jouvence. Guesch Patti était singulière. Elle ne répondait pas aux codes habituels. En promotion, dans les émissions de télé, elle était rieuse, puncheuse et semblait inapprivoisable. Nous avons terriblement aimé sa répartie bagarreuse. Elle ne jouait pas le jeu qu’on voulait bien lui imposer. L’adolescent des années 80 ressentait au plus profond de lui cette liberté-là, liberté qui heurte les règles du showbiz, liberté dans un monde qui marchait déjà au pas cadencé. Et puis ce rire (réécoutez son passage chez Ardisson), ce rire plein et décapsulé, non commandé, est tout simplement beau.



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Journaliste et écrivain. Dernières publications : "Tendre est la province", (Équateurs), "Les Bouquinistes" (Héliopoles), et "Monsieur Nostalgie" (Héliopoles).

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