Après la fuite de la famille royale à Varennes, les élites furent saisies d’un tremblement. En son for intérieur, chacun sentait bien que l’événement changerait la donne et remettrait en cause la monarchie elle-même. On se fit donc, en réaction, plus royalistes que le roi. On déclara que ce dernier avait été enlevé – mensonge d’état qui rencontra un tel désir que rien ne changeât que certains voulurent y croire. Les révolutionnaires les plus hostiles à la monarchie furent marginalisés, poursuivis ou massacrés (Champs-de-Mars). Tout plutôt que cette vérité dérangeante : Louis XVI avait trahi la nation. Les jours qui suivirent Varennes furent donc un bel exemple de déni collectif.

Il en est de même aujourd’hui où se multiplient les déclarations apaisantes, les manifestations de bonne volonté. Les cathos de gauche, rarement avares de leur seconde joue (heureusement qu’ils n’en ont pas trois) prennent le chemin de la mosquée. De jeunes musulmans se proposent ici ou là de protéger nos églises. Ah qu’il sera doux de communier sous la protection de nos désormais grands frères ! Qu’on se le dise : Rouen n’est pas Beyrouth. Comme le lance, la veille de la Saint-Barthélémy, l’aubergiste du film de Patrice Chéreau, La reine Margot : « Eh bien maintenant on va tous vivre ensemble… puisque c’est ça qu’ils veulent. »

Viendra ensuite le temps des analyses et des explications. Il se prépare déjà. À propos des deux terroristes de Saint-Etienne-du-Rouvray, telle vieille amie, abonnée à l’Obs, s’interrogeait hier devant moi : « Mais qu’est-ce qui a donc bien pu se passer dans la tête de ces deux gamins ? » Parcours chaotique, absence du père, psychose… L’explication individuelle, psychologique, sera certainement l’un des piliers de la résistance idéologique à l’irruption du réel. La gauche qui fit de tout fait divers un symptôme politique, s’apprête à faire d’une situation politique (voire historique) une simple série de faits divers mettant en scène autant de paumés détachés de toute appartenance à une collectivité.

Le camp du déni joue sur du velours. D’abord parce que pas grand monde n’a envie que l’histoire soit tragique et que des mutations démographiques aient un jour un impact autre que marginal et, somme toute, valorisant. La figure de l’étranger toléré célébrera encore longtemps notre génie national – quand bien même serions-nous, nous-mêmes et dans le quotidien de nos vies, « intoléré ». On ne se déprend pas facilement d’un idéal de soi, même cent fois contredit par l’expérience.

On ne se pressera pas non plus pour admettre que la situation sécuritaire est liée à des choix collectifs faits avec légèreté, voire inconscience. Le reconnaître serait donner raison au parti des infâmes. Du sommet de l’état à la plus petite parcelle de pouvoir (le proviseur, le médecin…), on fera bloc.

Enfin, la psychologie explicative permettra à celui qui s’en emparera d’apparaître un peu plus malin que les autres – fût-il aveugle sur ses propres complexités. Déclarer comme je l’ai entendu après Nice, « Tu ne m’enlèveras pas de la tête que ce garçon (le chauffeur) avait des problèmes » ne demande ni sagacité particulière, ni longue pratique du divan. À peu de frais, le locuteur se pose en personne éclairée, bien supérieure à celui qui se contentera d’un vulgaire « ça ne peut plus durer ». Retourner le fiasco dont on est responsable en démonstration éclatante de sa supériorité morale et intellectuelle sera la grande affaire des tenants du « vivre ensemble ».

Ce piège, le parti du sursaut s’apprête à tomber dedans. Entre lois d’exception et refus de toute explication, la posture est martiale. Face à la mollesse de l’intelligence revendiquée, il faut opposer le dessin rassurant de la veine jugulaire. L’intelligence sera ravie de jouer le rôle de la maman-qui-comprend. La fermeté, celui du papa-qui-punit. Entre les deux, on va s’aimer très fort. Les gosses pourront tranquillement continuer à délirer.

Il y a, en effet, une étrange naïveté à croire, plus de cent ans après la découverte de l’inconscient, que la folie se contente de déraisonner et qu’un acte insensé n’a pas de sens. Le délire du psychotique n’émerge pas ex nihilo. Le fantasme des uns, désirant, s’articule aux névroses des autres. On gagnera à s’interroger sur la personnalité des auteurs des attentats, non pour dévitaliser la charge politique de leurs crimes, mais pour mieux saisir que ces actes ne sont que le prolongement d’un dire, une sorte d’étape ultime d’un désir, plus ou moins explicite et conscient, dont l’étendue ne se limite pas aux seules âmes suffisamment malades pour passer à l’acte.

Comme beaucoup, j’ai été bouleversé par l’interview de Jamine, la mère d’Abdel Malik Petitjean. Dans un réflexe de survie, cette femme refuse de croire que son fils était bien l’un des deux terroristes qui ont égorgé un vieillard célébrant une messe. Pas ça, pas lui. Et surtout : pas elle. Le caractère pathétique de ses paroles illustre bien la détresse de celui qui se réfugie dans le déni, ici poussé jusqu’à une forme d’hallucination négative – ça n’a pas eu lieu, ce n’est pas vrai. Face à l’excès d’une réalité qui fait irruption, la conscience se cabre.

Pour appréhender cette figure de l’hallucination négative, on pourra faire un détour par la fiction en se souvenant du film d’Ozon, Sous le sable. Charlotte Rampling ne veut tellement pas croire à la disparition de son mari (Bruno Cremer) qu’elle a l’illusion de continuer à le voir. De quoi se protège-t-elle par ce déni ? De la souffrance de la perte ou de l’irruption d’un fantasme inconscient de meurtre que le réel vient impitoyablement rappeler ? On le sait bien : il n’y a pas plus propice au déni que le retour du refoulé. Quand l’inconscient sonne à la porte, on ferme à clé. Quand il tambourine, on se barricade.

Jamine ne peut avoir élevé un terroriste. L’acte de Saint-Etienne-du-Rouvray ne s’adresse pas à elle. Si son gamin l’a appelée tendrement juste avant, ce n’est pas qu’il lui dédiait par avance quelque chose, c’est qu’il n’est pas celui qu’on a identifié.

On peut avoir pour cette pauvre mère qui n’a évidemment jamais « voulu » cela, une immense compassion – et, pour ma part, une tendresse que je ne m’explique pas tout à fait. Sinon en tant que fils, pris, comme tous les fils, dans le désir de la mère. Le psychotique est celui qui demeure dans ce dialogue exclusif et inconscient, ne sachant sa propre limite, englobé dans l’inconscient maternel et ses possibles démons. Il aurait fallu un père pour détacher le psychotique en devenir de la toute puissance du fantasme maternel et pour entrer en civilisation. Au risque d’une interprétation arbitraire, peut-être non conforme à l’histoire réelle de cette famille, je suis tenté d’entendre dans l’apposition du prénom et du nom ceci : à l’insu d’elle-même, Jamine aurait fait inconsciemment de son fils, un roi « Malik » qui terrasserait ces « petites gens ». Le père, Frank, presque François, petit Jean en tout cas, n’aurait sans doute pas été de taille à s’opposer à pareille géométrie inconsciente. Peut-être a-t-il été le premier terrassé par Abdel Malik, rejeté de ses prérogatives masculines et paternelles ? Tout ceci n’est que conjectures et un jour ces parents raconteront peut-être ce que fut l’histoire de leurs fils. Il ne reste aujourd’hui du garçon qu’un cadavre défiguré par l’ultime (et seule?) rencontre avec la loi. Quelle que soit l’horreur du crime, on ne peut que compatir devant pareille dévastation familiale.

Dans une chanson célèbre, le duo Les Rita Mitsouko le rappelait : « On n’a pas que de l’amour, y a de la haine. » Dans les familles et les couples, le deux se combinent dans ce qu’on nomme désir – et qui parfois délire. Au jeu des identités mixées et confrontées, il n’y a pas que des gagnants, jonglant avec celles-ci, riches de tout ce qui les oppose, allant d’une ville-monde à l’autre, d’une culture, d’une religion à l’autre. Tout métissage n’est pas heureux. Notre tour de Babel s’est effondré comme le corps de ce vieux prêtre égorgé en pleine messe.

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