Don Quichotte et Sancho Pança sont de retour. Nicolas Demorand, rédacteur en chef de Libé et Laurent Joffrin, directeur de la rédaction du Nouvel Obs, réclament une taxation de Google en faveur de la presse. Ils accusent le moteur de recherche de se faire de l’argent sur leur dos grâce à ses recettes publicitaires. En retour, Google a menacé de ne plus référencer la presse française si une telle taxe était appliquée. De son côté, François Hollande qui a reçu Eric Schmidt, le patron de Google, a d’ores et déjà précisé que « si nécessaire, une loi pourrait intervenir sur cette question » en cas d’échec des négociations entre les parties.

Bien évidemment, Google n’est pas un organisme humanitaire et il ne s’agit pas de les défendre. Malgré ses profits, la firme de Mountain View ne paie quasiment pas d’impôts en France et est actuellement sous le coup d’une enquête pour fraude fiscale. Taxons Google, oui mais pour d’autres raisons que le sauvetage de la presse.

C’est pourtant la solution prônée par les patrons de médias. A en croire Demorand et Joffrin, la crise de la presse serait une crise purement économique. Il suffirait de taxer Google ou de verser quelques oboles de l’Etat pour que les journaux se refassent une santé. Et si ce n’est pas la faute de Google, ce sera la faute de Twitter et du Web en général, du manque de kiosques… Bref, de la faute de tout le monde sauf des journaux et journalistes eux-même. Une jolie diversion.

Ramener la crise de la presse à une simple question économique, c’est refuser de se pencher sur les contenus éditoriaux, sur la qualité des articles et des journalistes. Comme si un restaurateur, voyant ses clients s’enfuir, ne s’interrogeait jamais sur la qualité de ses plats.

Qu’est-ce qui fait le plus de mal au journalisme ? Google ou un édito du Monde sur le tweet de Trierweiler ? Qui profite le plus des journalistes ? Google ou Apple promu gratuitement par Joffrin et compagnie ?

La crise des médias ne se réduit pas à des questions budgétaires et même de support. C’est une crise de fond et non de forme. D’ailleurs, c’est sur le Web qu’on peut trouver un exemple récent de maljournalisme grâce à l’affaire Kerviel. Lors de son procès en appel, l’ex-trader a été condamné à trois ans de prison ferme et 4,9 milliards de dommages et intérêts envers la Société générale. Mais la cour a décidé de ne pas l’envoyer tout de suite en prison.

Une chose qu’ont noté de nombreux sites de presse. Comme leMonde.fr qui écrit : « La cour, qui n’a pas délivré de mandat d’arrêt à l’audience, a confirmé dans son intégralité le jugement de première instance » ou leJDD.fr  qui ajoute : « La cour, qui n’a pas délivré de mandat d’arrêt à l’audience, a confirmé dans son intégralité le jugement de première instance », idem sur leFigaro.fr qui y va aussi de son analyse : « La cour, qui n’a pas délivré de mandat d’arrêt à l’audience, a confirmé dans son intégralité le jugement de première instance » et Libération.fr souligne : « La cour, qui n’a pas délivré de mandat d’arrêt à l’audience, a confirmé dans son intégralité le jugement de première instance ».

Bref, quatre grands sites d’infos, quatre fois la même phrase… et quatre fois la même erreur. En effet, le mandat qui permet d’envoyer un condamné (présent à l’audience) directement en prison à sa sortie du tribunal, c’est un mandat de dépôt et non d’arrêt. C’est ce document que le tribunal délivre ou non en fonction du sort qu’elle réserve à l’intéressé. Et sachant que Kerviel était bien sagement assis devant la Cour et non en fuite en Amérique du Sud, il suffisait d’un peu de logique pour comprendre que parler d’un mandat d’arrêt, impliquant une recherche par les forces de l’ordre, était quelque peu inapproprié.

Certains répondront que si la même phrase erronée a été reprise par tant de sites, c’est qu’elle est extraite d’une même dépêche AFP remaniée par les rédactions. C’est encore pire, car en plus d’être ignorants, les journalistes sont moutonniers, quand ils n’écrivent pas eux-mêmes des âneries, ils répètent celles de leurs confrères.

Le suivisme et l’incompétence, les deux principaux maux du journalisme français présents dans une seule phrase. Un beau symbole de la sclérose intellectuelle d’une presse standardisée et sans saveur. Et une petite recherche sur Google suffit pour trouver d’autres exemples de panurgisme et d’âneries médiatiques. Preuve que l’outil est vraiment démoniaque.

Car le vrai problème des journaux, ce sont les journalistes. On pourra taxer Google, Facebook ou même Myspace tant que les journalistes, du dernier des stagiaires au premier des cadors, ne se remettront pas en cause, la crise perdurera.

Cela dit, on comprend le conservatisme de Demorand et Joffrin. Si la presse faisait sa révolution intellectuelle, ils seraient les premiers sur l’échafaud.

*Photo : amcunningham72.