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Tant d’humoristes pour si peu d’esprit

Philippe Bilger garde les petits rigolos à l'œil...

Tant d’humoristes pour si peu d’esprit
L'humoriste Daniel Morin photographié à Radio France © Bruno Coutier / Bruno Coutier via AFP.

Les humoristes professionnels se multiplient et on n’a jamais moins ri. Faut-il croire que notre modernité se piquant d’être drôle manque tout le temps sa cible?


Parce qu’elle confond les genres et mêle des dispositions et des exercices qui n’ont rien à voir les uns avec les autres ? Parce qu’elle sous-estime les qualités qui permettent à des professionnels du spectacle de vraiment faire rire ? Parce qu’aujourd’hui n’importe qui peut se lancer dans l’espace artistique en étant pourtant largement privé de la culture, de l’oralité et de l’intelligence nécessaires à l’expression d’un authentique esprit ?

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Chamfort a répondu à quelqu’un affirmant qu’il “courait après l’esprit”, qu’il “pariait pour l’esprit”. J’ai l’impression qu’il pressentait tout ce que l’actualité nous inflige comme prétendus “rigolos” qui sont aux antipodes de la libération d’un rire spontané et admiratif. Parce qu’il n’est pas facile de faire sortir notre humanité, dans ses composantes si contradictoires, de son sérieux, de sa gravité, même de ses angoisses.

André Bercoff, dans “Bercoff dans tous ses états” a consacré une émission passionnante le 18 décembre à l’humour et à la répartie. L’auditeur percevait d’emblée la difficulté, qui crée la confusion, voire l’escroquerie d’aujourd’hui, tenant à la dénaturation de certaines notions. La dérision, la causticité, la polémique, la répartie, la méchanceté ou la partialité se mettent dans la mouvance de l’esprit pour bénéficier de son aura mais échouent souvent lamentablement à en respecter les exigences. Parce qu’elles imposent des vertus qui ne sont pas communément partagées.

Il faut d’abord si bien maîtriser le langage dont on peut, usant de lui comme d’un instrument, faire surgir les effets de style, les paradoxes heureux, les traits étincelants, les pensées singulières qui en quelques secondes, en plusieurs minutes, en une heure enchantent. Parce qu’ils ne relèvent pas de banalités s’acharnant en vain à faire s’esclaffer mais d’une approche révélant à la fois la qualité souriante du propos et l’élégance de celui qui le profère.

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Ensuite, l’esprit n’a pas pour vocation de se faire rire, soi, il n’est pas destiné à obtenir les suffrages automatiques de ceux qui feignent une hilarité désaccordée d’avec la drôlerie prétendue proposée: qu’on songe, par exemple, dans l’émission de Nagui La Bande originale (France Inter), au caractère douloureux de l’écoute d’un Daniel Morin ostensiblement applaudi par la claque des autres chroniqueurs, puis aux brillantes variations d’un Tanguy Pastureau, qui se suffisent à elles-mêmes. Sans passer sous silence, sur cette même radio publique décidément spécialisée dans de choquants clivages, les interventions aigres d’un Guillaume Meurice incarnation d’un genre qui fait du mépris son ressort fondamental.

Pour diffuser un esprit suscitant un consensus – qui par exemple discuterait celui d’un Sacha Guitry, d’un Jean Poiret, d’un Woody Allen, d’un Edouard Baer ? -, il convient de se garder comme de la peste du péché mignon de se croire indispensable au débat public, de se hausser sur la pointe de la réflexion, mais malheureusement sans résultat. Bien au contraire.

Qu’il est affligeant de percevoir des efforts qui ne pourront jamais être couronnés de succès parce que faire rire n’est pas une mince affaire et qu’il ne suffit pas de cracher vulgairement sur les uns pour plaire aux autres. Le risque est de s’aliéner les deux camps.

Alors pourquoi tant d’humoristes et si peu d’esprit ?

Parce que je ne suis pas loin de considérer que l’humour est une denrée, une richesse, trop précieuse pour être confiée à des professionnels et que rien ne vaut son irrigation dans la quotidienneté et la manière dont chacun, presque sans le savoir, offre à l’autre l’immédiateté de ses pointes, de ses saillies. S’efforcer de délivrer de la drôlerie, par obligation, est au fond la pire des méthodes pour tenter de démontrer qu’on en est capable.

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L’esprit est liberté, spontanéité, jeu du langage, jeu sur le langage, volonté de s’inscrire dans l’universel en ne s’abandonnant pas à la facilité du partisan ou de l’idéologie – ils sont tous à gauche, nos humoristes d’aujourd’hui – ou de la dérision qui n’est que le travestissement mesquin d’une vision privée de souffle. On tente de moquer ce qu’on est incapable d’atteindre, d’égaler.

Il me semble que la controverse est vite tranchée qui interroge sur le point de savoir avec qui on a le droit de rire. Pierre Desproges refusait de le partager avec n’importe qui. Et s’il convenait d’en faire bénéficier tout le monde mais à condition que ce soit drôle ? C’est dorénavant le principal obstacle !

Au fond, et en forçant à peine le trait, les humoristes sont légion, et l’industrie de l’humour prospère, tous sexes confondus, parce que précisément l’esprit est rare.


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Magistrat honoraire, président de l'Institut de la parole, chroniqueur à CNews et à Sud Radio.

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