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Syrie: le pari hasardeux d’Emmanuel Macron

Diplomatie en costume, islamisme en coulisses: la victoire des apparences?


Syrie: le pari hasardeux d’Emmanuel Macron
Le président Macron reçu par Ahmed al-Sharaa à Damas, le 7 juillet 2026 © Syrian Ministry of Foreign Affairs/UPI/Shutterstock/SIPA

Le président français pensait sans doute envoyer un message de soutien à une nouvelle Syrie et tenter de restaurer une présence française fragilisée au Proche-Orient. Ahmed al-Charaa, lui, a surtout reçu une victoire politique: la consécration d’une stratégie savamment orchestrée.


Une image qui résume tout

À Damas, Emmanuel Macron a commencé par signer le registre des visiteurs de la mosquée des Omeyyades, comme s’il s’agissait d’un simple geste protocolaire dans un monument historique.

Mais cette image n’est pas neutre. Emmanuel Macron a probablement vu un monument ; Ahmed al-Charaa, lui, y a vu la reconnaissance qu’il recherchait. Un rappel et une victoire aussi. Car depuis la chute de Bachar el-Assad, la mosquée des Omeyyades est redevenue le cœur symbolique du récit islamiste de Joulani : celui d’une « reconquête de la capitale des Omeyyades », où certains l’ont même présenté comme « l’émir des croyants ». Car en réalité, ce vocabulaire ne parle pas seulement de la fin d’une dictature. Il inscrit la victoire dans un récit confessionnel : celui d’un ordre sunnite se réclamant des Omeyyades face à un pouvoir alaouite. Les violences contre les Alaouites et les Druzes montrent que cette rhétorique n’est pas seulement symbolique.

En devenant le premier dirigeant occidental à se rendre à Damas, Emmanuel Macron a consacré un pari diplomatique engagé depuis plusieurs mois : faire d’Ahmed al-Charaa le partenaire de la reconstruction syrienne.

Une question s’impose alors : la France a-t-elle misé sur le mauvais homme ?

Le véritable pari français

La visite de Damas n’est pas née de l’improvisation. Depuis la chute de Bachar el-Assad, la France a progressivement fait d’Ahmed al-Charaa un interlocuteur respectable : réception à l’Élysée, contacts diplomatiques, volonté affichée de participer à la reconstruction, puis visite présidentielle.

Cette stratégie répond à une logique. Après des années d’effacement et d’impuissance au Proche-Orient, Paris cherche à retrouver une influence perdue. Le Liban s’est enfoncé dans la crise malgré les initiatives françaises. La Russie, la Turquie, l’Iran, les États-Unis et les pays du Golfe occupent une grande partie du terrain. La chute d’Assad pouvait donc apparaître comme une occasion de replacer la France au centre du jeu.

Dans cette perspective, Ahmed al-Charaa pouvait sembler représenter une opportunité. Ancien chef djihadiste, certes. Mais Joulani a démontré de réelles capacités d’organisation en fondant le Front al-Nosra, devenu la branche syrienne d’Al-Qaïda. Il a aussi montré des talents de négociateur en fédérant, à Idlib, des forces politiques et militaires qui n’étaient ni du même bord, ni même toutes islamistes.

S’il abandonne la tenue de combat pour le costume, parle le langage que l’Occident veut entendre, multiplie les entretiens avec les médias occidentaux, reçoit des délégations étrangères et promet une Syrie nouvelle, il devient alors, aux yeux de nombreuses chancelleries, un interlocuteur fréquentable.

Emmanuel Macron y a sans doute vu l’occasion de redonner à la France une influence perdue. Mais il est peut-être surtout entré dans une pièce dont les véritables metteurs en scène sont le Qatar et la Turquie, qui ont patiemment travaillé à rendre Ahmed al-Charaa acceptable aux yeux des démocraties occidentales.

À cela s’ajoute une dimension économique. La Syrie de l’après-Assad représente un enjeu majeur : reconstruction, infrastructures, corridors énergétiques entre le Golfe et la Méditerranée, ports syriens. L’attribution de la gestion du port de Lattaquié illustre déjà cette nouvelle compétition. La France ne veut pas rester spectatrice pendant que la Turquie, le Qatar, les pays du Golfe ou la Chine prennent position.

C’est là que réside le risque du pari français. Lorsque les intérêts géopolitiques et économiques deviennent prioritaires, la tentation est grande de renvoyer à plus tard les questions idéologiques, le sort des minorités et les garanties démocratiques. C’est précisément, selon moi, l’erreur française.

La vieille illusion occidentale

L’Occident commet régulièrement la même erreur au Moyen-Orient : il croit que les acteurs locaux finiront par adopter sa propre logique politique.

Nous avons cru que Yasser Arafat deviendrait un chef d’État classique, que Bachar el-Assad moderniserait la Syrie ou que les Frères musulmans turcs évolueraient vers une forme de démocratie chrétienne orientale. L’histoire a montré l’inverse. La Turquie d’Erdogan emprisonne ses opposants, muselle la presse et assume aujourd’hui une politique islamo-nationaliste. La France elle-même a cru pouvoir intégrer le Hezbollah au jeu politique libanais avant d’être progressivement marginalisée.

À chaque fois, l’erreur est la même : nous interprétons leurs gestes à travers notre culture politique, tandis qu’eux utilisent notre reconnaissance pour renforcer leur propre projet.

C’est ce que j’appelle, dans L’islamisme reconditionné, la deuxième génération de l’islamisme. Le premier menaçait ; le second rassure. Il remplace le treillis par le costume, la rhétorique guerrière par le langage diplomatique. Mais changer d’apparence ne signifie pas changer de projet. C’est précisément, à mes yeux, le cas d’Ahmed al-Charaa.

Les faits contredisent le récit

Les actes du nouveau pouvoir syrien ne confirment pas le récit que l’Occident veut croire. Les massacres contre les Alaouites n’ont provoqué aucune véritable rupture politique. Les violences contre les Druzes se poursuivent, les Kurdes, alliés de l’Occident contre Daech pourtant, restent dans l’incertitude, des enlèvements de femmes appartenant aux minorités continuent d’être dénoncés et les institutions demeurent largement dominées par des hommes issus des anciennes structures islamistes à Idlib. Ce n’est pas le portrait d’une transition démocratique, mais celui d’un pouvoir qui consolide sa victoire.

Ahmed al-Charaa parle d’ouverture, de pluralisme et de reconstruction lorsqu’il s’adresse à Paris ou à Bruxelles. À Damas, il continue de laisser prospérer le récit d’une renaissance omeyyade. C’est la grande habileté des mouvements islamistes : tenir un discours pour l’Occident et un autre pour leur propre base. La France semble avoir cru le premier sans écouter le second.

Cette logique apparaît jusque dans les images de la visite présidentielle. Emmanuel Macron a salué le rôle de la France dans la protection des trésors archéologiques syriens, ce qui est légitime. Mais il n’a pas prononcé le nom de Khaled al-Assad, l’ancien directeur des antiquités de Palmyre, qui avait caché une partie de ces trésors avant d’être torturé puis décapité par Daech pour avoir refusé d’en révéler l’emplacement. Sans son courage, une partie de ce patrimoine aurait disparu. Lui rendre hommage aurait rappelé que ces trésors furent d’abord sauvés par un homme assassiné par des djihadistes. Son absence d’un discours préparé de longue date interroge.

La rencontre d’Emmanuel Macron avec les représentants de la communauté juive syrienne relève de la même logique. L’image suggère une Syrie réconciliée avec toutes ses composantes. Mais comment y voir la preuve d’une rupture idéologique alors que des combattants liés aux forces aujourd’hui intégrées au pouvoir continuent de scander « Khaybar, Khaybar ya Yahoud », l’un des slogans les plus emblématiques de l’antisémitisme islamiste ?

Les Juifs de Syrie méritent évidemment protection et respect. Mais leur présence ne peut servir d’alibi à un pouvoir dont une partie de la culture politique continue de considérer les Juifs comme des ennemis. Les images rassurent ; elles ne changent ni les idéologies ni la culture de haine de ceux qui les portent.

Une autre politique était possible

Critiquer le pari français ne signifie pas regretter Bachar el-Assad. Son régime a détruit la Syrie, écrasé les libertés et nourri les fractures communautaires dont le pays paie encore le prix. Le choix n’était donc pas entre Assad et Ahmed al-Charaa. C’est ce faux dilemme qui a enfermé une partie des diplomaties occidentales.

La France pouvait reconnaître le changement de pouvoir sans accorder immédiatement une pleine légitimité au nouveau régime. Elle pouvait dialoguer avec les nouvelles autorités, participer à la reconstruction et maintenir une aide, tout en faisant de chaque étape un levier de négociation et de fermeté.

Une visite présidentielle est un capital diplomatique. Paris pouvait la conditionner à une enquête internationale sur les massacres des Alaouites, à des garanties pour les Druzes, les Kurdes, les chrétiens et les autres minorités, au démantèlement progressif des milices, à l’indépendance de la justice, à la liberté de la presse et à des engagements précis sur les libertés religieuses et les droits des femmes. Au lieu de cela, la France a distribué les symboles avant d’obtenir les garanties. Au lieu de cela, le président Macron a relayé un clip de propagande de ce régime, sans scrupule.

Cette précipitation révèle une faiblesse plus profonde : les démocraties occidentales raisonnent souvent à l’échelle du prochain déplacement ou du prochain sommet, tandis que les mouvements islamistes inscrivent leur stratégie dans le temps long. Ahmed al-Charaa ne recherchait pas seulement une reconnaissance diplomatique ; il cherchait une légitimité durable. C’est pourquoi une simple visite présidentielle peut devenir, pour lui, une victoire politique majeure.

Une victoire pour qui ?

En diplomatie, une seule question devrait précéder toutes les autres : qui profite réellement des images ? À Paris, cette visite sera présentée comme la preuve que la France parle à tous les acteurs de la région. À Damas, elle est déjà célébrée comme une victoire personnelle d’Ahmed al-Charaa. Celui qui dirigeait hier une branche d’Al-Qaïda reçoit aujourd’hui un chef d’État occidental dans la capitale des Omeyyades. Cette image circulera longtemps. Elle illustrera qu’il est possible d’obtenir une reconnaissance internationale avant d’avoir démontré que le projet politique a réellement changé. C’est précisément ce que j’appelle l’islamisme reconditionné : changer le langage et les apparences sans nécessairement changer le projet.

La véritable question dépasse donc Emmanuel Macron. Elle est celle du temps. Les démocraties occidentales raisonnent souvent à l’échelle du prochain sommet ; les mouvements islamistes construisent leur stratégie sur des décennies. Avant de distribuer les symboles de la normalisation, la France aurait dû se demander ce que pourrait devenir la Syrie dans dix ou vingt ans.

Je ne prétends pas détenir une vérité absolue. Je suis simplement né en Syrie. J’y ai grandi au milieu de ces récits et de ces symboles dont beaucoup d’observateurs occidentaux sous-estiment encore la portée. Je crains que la France n’ait pas seulement sous-estimé un homme. Elle a peut-être sous-estimé un récit. Et l’erreur fatale consiste, pour un pays ou un dirigeant, à croire accompagner un changement alors qu’il devient, malgré lui, l’acteur d’une stratégie qui finira par lui échapper.

L’avenir dira si la France aura contribué à reconstruire une Syrie plus libre… ou la respectabilité d’un ancien chef djihadiste.



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