La nouvelle France a sa nouvelle malbouffe. Des fast-foods de poulet bas de gamme pullulent dans nos rues et leurs prix imbattables drainent une clientèle toujours plus nombreuse. Notre envoyé spécial a donné de sa personne pour goûter à ces barquettes qui déplacent les foules. Reportage risqué.
La bataille culturelle passe aussi par l’assiette. Ou plutôt par la barquette. Alors que pour la première fois depuis des années les plats préférés des Français sont, dans l’ordre, le bœuf bourguignon, le cassoulet et la blanquette de veau1 – adieu le couscous –, la nouvelle France défend la nouvelle malbouffe : des fast-foods low-cost servant exclusivement du poulet. Qu’elle soit frite ou grillée, la pauvre bête est toujours certifiée halal, arrive d’Ukraine ou du Brésil, et passe un séjour chez des grossistes espagnols, hollandais ou italiens avant d’obtenir un laissez-passer européen. Ensuite, des enseignes françaises telles que Master Poulet, Tasty Crousty ou Crousti Poulet ne s’encombrent pas de manières pour vendre à la chaîne des barquettes à des prix imbattables. En proposant des pilons à un euro et des demi-poulets à 4,50 euros, Master Poulet fait passer McDo pour un resto de bourgeois et KFC pour un repaire de rappeurs milliardaires. Avec de tels tarifs, et grâce à une jeunesse en déficit d’éducation alimentaire, le succès est considérable. Master Poulet compte une cinquantaine de comptoirs (33 millions d’euros de chiffre d’affaires), et les polémiques que génère cette franchise sont autant de publicité gratuite qui grossit les rangs de sa clientèle. Les files d’attente interminables sur les trottoirs, le papillonnement incessant des livreurs à vélo ou à scooter et le doux fumet de graillon qui imprègne l’atmosphère de chacun de ses « restaurants » sont un enfer pour les riverains. D’autres boutiques, qui annoncent à l’occasion de leur ouverture la distribution de plats gratuits et de consoles de jeux vidéo, ameutent via les réseaux sociaux des milliers de gastronomes qui provoquent de véritables émeutes.
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Ces nuisances sont à l’origine du bras de fer entre le maire de Saint-Ouen (93) et le Master Poulet qui a ouvert en face de sa mairie en avril dernier. Karim Bouamrane a tout tenté, la fermeture administrative, les blocs de béton devant la devanture, les pots de fleurs géants… rien n’y a fait. Dans cette guerre des gauches, la diversité chamarrée et turbulente l’a emporté sur la tranquillité bobo.
Dans d’autres communes, d’autres marques ont dû baisser le rideau après des contrôles sanitaires qui ont révélé des manquements d’hygiène écœurants, des travailleurs clandestins, voire du blanchiment d’argent – tout le monde ne peut pas ouvrir un barber shop. Pas de quoi ralentir le phénomène de masse. La nouvelle France veut se remplir le bide, et manger plus que de raison est d’ailleurs à ses yeux un critère de qualité. Voilà pourquoi tous ces poulets-machin proposent des barquettes qui pèsent entre 600 g et 1 kg selon les menus. Leurs fidèles clients ignoreront longtemps les bienfaits du régime d’Okinawa dont le principe est de manger à 80 % de son appétit.
Dans la barquette
Sans prétendre au prix Albert-Londres dans la catégorie casseroles, goûter à ce qui régale tant de Français nous paraissait une évidence avant de rédiger ces lignes. Direction l’Est parisien où, entre deux kebabs so old school, brille un Tasty Crousty avec ses néons bleus. Le comptoir a beau se dresser au fond d’une sorte de couloir, la queue déborde sur le trottoir. Deux files d’attente plus ou moins disciplinées : l’une pour attendre de passer sa commande, l’autre pour attendre sa commande avec son ticket – à l’heure de notre venue, on voyait surtout des jeunes sortant du lycée et d’autres jeunes qui avaient dû le quitter. La carte fixée sur la porte d’entrée offre l’embarras du choix, et en photos : « La Base » ou le « Sauce Curry », soit deux plâtrées de riz – la barquette pèse dans les 800 g. La première est recouverte de blancs de poulet frits, de sauce blanche « maison » (« addictive » et devenue « culte », dixit le site de l’établissement), à recouvrir d’une autre sauce « sucrée », « piquante » ou « sucrée-piquante ». La seconde est composée de la même chose avec un nappage de cheddar au curry fondu. Les amateurs peuvent ajouter une portion de nuggets ou de nems, prendre un tiramisu en dessert et arroser le tout de « Dada », de « Summer » ou de « Calypso » – des boissons sucrées multicolores.
Prudents plus que trouillards, nous n’avons commandé qu’une « La Base », et une vingtaine de minutes plus tard nous étions dehors avec notre plat dans un sac. Alors quoi de mieux qu’un square ensoleillé pour une dégustation de street food ?
Assis sur un banc parmi quelques rats gambadant joyeusement dans la végétation parisienne (c’est le printemps) et quelques clochards goûtant aux délices de la sieste, nous avons ouvert la lourde barquette… D’emblée, « La Base » s’apparente davantage à du pré-régurgité qu’à du prémâché : c’est un amas trouble de formes étranges amalgamées entre elles par des liquides incertains. Nous avons quand même goûté. L’unique saveur identifiable a été celle de la sauce aigre-douce (surtout piquante) ; le « poulet frit » n’en avait ni le goût ni la texture (un bout de bois pané) ; quant au riz composant la majorité de la chose, très cuit et collant aux dents, il est immédiatement devenu spongieux en tentant de le mélanger à la fameuse sauce blanche, absolument indéterminable.
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Reconnaissons par honnêteté qu’après de nombreux jours de jeûne continu tout cela serait probablement consommable. Mais cette aberration culinaire, cette bombe calorique infâme, fait honte à la malbouffe elle-même. Seul sur son banc, on voudrait poser sa barquette pour sortir sa lyre, et, en barde inspiré, composer une ode à McDo qui se donne tant de mal pour soutenir les producteurs français en leur achetant leurs patates, leurs bœufs et leurs laitues – ce qu’il en fait après est une autre histoire.
Cette barquette n’a rien de la fusion food, c’est l’assiette du multiculturalisme : une vague influence coréenne est passée à la rôtissoire turque, arrosée à la façon algérienne et accompagnée à l’africaine. Cela compose déjà difficilement une cage d’escalier, alors pensez donc, un déjeuner.
- Sondage Ipsos, 2025. ↩︎




