On croit rêver en lisant certains titres. Rêver ? Cauchemarder, plutôt ! Voyez donc cet article de BFMTV : « Jugées polluantes par l’UE, les frites accompagnant le traditionnel currywurst ne seront bientôt plus proposées dans les trains allemands. » Certes, les frites ne sont qu’indirectement polluantes. Soyons justes : l’Union européenne ne s’attaque pas aux frites. Elle s’attaque aux HFC (hydrofluorocarbures). C’est très différent. Les HFC sont des gaz dont le potentiel de réchauffement est 1 430 fois supérieur au CO₂. Si l’on peut éviter que le voyageur du train Munich-Hambourg contribue à la fonte des glaces arctiques en commandant une portion de frites, c’est quand même une immense victoire pour l’humanité.
Un règlement européen entré en vigueur en 2024 vise à interdire les équipements qui émettent des gaz à effet de serre fluorés [1]. L’Agence fédérale allemande de l’environnement ne fait que son travail en s’appuyant justement sur ce texte dont l’objectif est clair : limiter progressivement les quantités de HFC disponibles sur le marché jusqu’à leur élimination complète en 2050.
Dès lors, il convient évidemment de condamner tout dispositif de production de froid, n’est-ce pas ? Donc, plus de réfrigérateur non plus : les boissons fraîches devraient logiquement être prochainement proscrites, de toute évidence. Tout comme la climatisation, ça va de soi ! Notre brillantissime ministre de l’Environnement Monique Barbut, ancienne présidente du WWF France, vient d’ailleurs de le confirmer récemment [2].
Cependant, en poursuivant dans la même logique, il apparaît que les fonctionnaires européens semblent encore trop timides dans leurs approches. Il reste en effet beaucoup à dire au sujet de la currywurst, et bien davantage à réglementer si l’on veut vraiment « sauver la planète ».
La saucisse et le curry : deux tares écologiques ?
D’abord, la saucisse en elle-même — la currywurst — cumule deux tares irrémédiables. En premier lieu, elle contient du porc ; ensuite, comme son nom l’indique sans vergogne, du curry.
Or, l’élevage porcin doit être réduit [3], comme le préconise la stratégie « Farm to Fork » (De la ferme à la table) de l’UE. Ce secteur est un gros pourvoyeur de méthane dont nul n’ignore l’effet délétère sur le climat. Pire que le CO₂ ! C’est tout dire.
Quant au curry, il provient essentiellement de racines de curcuma cultivées dans des pays lointains, acheminées par des porte-conteneurs atrocement polluants et tueurs de baleines de surcroît. Le WWF nous le rappelle fort opportunément : tous les 11 jours, une baleine est sauvagement heurtée par un navire en Méditerranée. Par conséquent, il serait grand temps de se passer complètement du curry, la taxe carbone aux frontières étant insuffisamment dissuasive [4].
Une attitude réellement écoresponsable consisterait à limiter les surfaces plantées en curcuma. Une abondante littérature permet en effet de vérifier que la culture du Curcuma longa L. est une véritable bombe écologique. La plante est extrêmement exigeante en eau et en nutriments. Sa culture entraîne de surcroît la déforestation de zones où la biodiversité est gravement menacée.
Tout un chacun se doit de savoir qu’en raison de la forte acidité des inceptisols de l’Himalaya oriental, les sols y sont intrinsèquement pauvres, notamment en phosphore disponible (du fait de sa fixation sous forme de phosphates de fer et d’aluminium). Ces sols sont également caractérisés par une toxicité à l’aluminium, une érosion hydrique et une perte de carbone organique. La culture intensive du curcuma en monoculture aggrave considérablement ces phénomènes en provoquant de profondes perturbations de l’écosystème microbien du sol.
Fort heureusement, l’arsenal réglementaire européen est à la hauteur du défi. Le règlement européen sur la déforestation [5] — dont l’entrée en vigueur a été reportée à fin 2025 après un intense lobbying — impose aux importateurs de prouver que les matières premières agricoles (dont les épices) ne proviennent pas de terres déforestées après 2020. Le salut est donc proche !
Le coup de grâce : le ketchup
Venons-en enfin au ketchup accompagnant la currywurst et ses frites, sans lequel ce fleuron de la gastronomie tudesque ne serait pas ce qu’il est. Lui aussi est à proscrire définitivement en raison de sa teneur importante en sucre, contre laquelle l’UE lutte également par le biais de sa stratégie « Farm to Fork » [6].
C’est là que l’on mesure toute la force de notre Europe. L’arsenal réglementaire est fin prêt pour réorienter nos modes de vie de façon plus vertueuse. Il suffit de l’appliquer rigoureusement. Ainsi, du menu currywurst-frites-ketchup, on pourra supprimer non seulement les frites, mais aussi la saucisse et le ketchup.
Au voyageur affamé qui demandera son plat favori, on servira un verre d’eau à température ambiante, accompagné d’une brochure en 24 langues officielles de l’Union européenne intitulée : « Manger mieux, vivre mieux : la transition alimentaire au service de votre santé et de la planète », éditée par la Direction générale de la santé de la Commission européenne (DG SANTE/2026/C(47) final) [7].
Cet exemple illustre parfaitement pourquoi nous avons besoin d’encore plus d’Europe, n’en déplaise aux esprits chagrins et arriérés, partisans du Frexit.
- [1] Règlement F-Gaz 2024/573.
- [2] Le 26 juin, sur BFM TV, la ministre de la Transition écologique s’est dite « horrifiée » face aux personnes souhaitant « mettre la clim’ partout », appelant à une adaptation à long terme au changement climatique plutôt qu’à des mesures d’urgence.
- [3] Notons au passage que cette réduction va dans le sens souhaité par la Commission d’une plus grande inclusion des populations musulmanes trop stigmatisées. Peut-on décemment infliger à un passager musulman l’atroce spectacle d’un kouffar s’empiffrant de porc ? Mais là encore, tout est prévu puisqu’en 2021, la Commission européenne a publié son Plan d’action sur l’intégration et l’inclusion 2021-2027 (COM(2020) 758 final), qui invite les États membres à « adapter les services publics aux besoins des personnes issues de l’immigration ».
- [4] Le MACF (Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières / CBAM), défini par le règlement (UE) 2023/956, est entré en vigueur dans son régime définitif le 1er janvier 2026, après une phase transitoire entamée en octobre 2023. Pour le moment, les épices ne sont pas encore expressément listées. Patience, ça ne saurait tarder !
- [5] EUDR, 2023/1115/UE.
- [6] La stratégie Farm to Fork prévoit l’instauration de profils nutritionnels pour limiter la promotion de denrées alimentaires riches en sel, en sucres et/ou en matières grasses, via la révision du règlement (CE) n° 1924/2006.
- [7] Ne cherchez pas : ce texte n’existe pas. Enfin, pas encore…




