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Mais quelle mouche a encore piqué Nigel Farage ?

L'argent, les cryptomonnaies et le pari de Clacton


Mais quelle mouche a encore piqué Nigel Farage ?
Nigel Farage, chef de Reform UK, quitte la Milbank Tower, à Londres, après avoir annoncé sa démission de son siège de député afin de se représenter devant les électeurs, le mardi 7 juillet 2026 © Thomas Krych/AP/SIPA

Nigel Farage démissionne du Parlement britannique. Que lui reproche au juste l’ « establishment  » depuis des mois, selon ses mots ? Qui sont les généreux donateurs Christopher Harborne et Posh George (“George l’aristo”) ? Qui est Count Binface, « le comte à la poubelle sur la tête », l’opposant fantasque qui vient défier le leader populiste de Reform UK dans sa circonscription ? Jeremy Stubbs raconte.


Mardi 7 juillet. La France s’émouvait de la décision de la Cour d’appel de Paris qui a confirmé la culpabilité de Marine Le Pen pour détournement de fonds publics mais rendu possible sa participation à l’élection présidentielle de 2027. Le même jour, outre-Manche, on s’émouvait de l’annonce par Nigel Farage, homologue populiste de droite de Marine Le Pen, de sa décision de démissionner de son siège de parlementaire. Dans le cas du Britannique, comme dans celui de la Française, il s’agit d’une affaire d’argent, bien que les circonstances soient très différentes.  Et dans les deux cas, les nouvelles marquent, non la fin de la carrière politique de la personne en question, mais sa relance possible.

Crypto-populiste

En avril, le quotidien de gauche, The Guardian, a révélé que le chef de Reform UK, parti aujourd’hui largement en tête dans les sondages d’opinion, avait reçu un don de 5 millions de livres de la part d’un milliardaire spécialisé dans les cryptomonnaies, Christopher Harborne, qui réside en Thaïlande. Harborne était un donateur de Reform UK depuis un certain temps, mais les 5 millions représentaient un don personnel fait à Farage. Quand ce dernier a été élu au Parlement en juillet 2024, il n’a pas déclaré avoir reçu la somme en question qui n’a pas été inscrite sur le Register of interests, le registre permettant de vérifier que l’action politique et législative de chaque député ne sert ses propres intérêts financiers ou ceux d’autres personnes qui lui auraient donné un soutien financier. Farage a justifié sa non-déclaration des 5 millions en affirmant que le don aurait été fait avant qu’il ne décide de se réengager en politique. La réaction initiale des autres partis politiques a été d’appeler à limiter, à l’avenir, les dons faits aux élus et aux candidats en cryptomonnaies. Ensuite, on a fait remarquer que, après avoir été élu, Farage a rencontré le Gouverneur de la Banque d’Angleterre afin d’essayer de le persuader de déréglementer les cryptomonnaies et de ne pas créer une cryptomonnaie officielle capable de contester la domination des magnats de ce secteur. Enfin, une autre enquête de The Guardian a prétendu qu’au moins une partie des cinq millions avait été versée à Farage après son retour à la vie politique.

En mai, une enquête officielle a donc été ouverte par le Parliamentary Commissioner for Standards, le fonctionnaire qui veille sur le comportement des élus. Le travail du Commissioner, actuellement l’avocat Daniel Greenberg, est supervisé par une commission de la Chambre des Communes. Sous le feu des projecteurs médiatiques comme jamais auparavant, interrogé sans cesse par les journalistes sur ses intérêts financiers, Farage a alterné les explications, citant tantôt le caractère purement personnel du don, tantôt ses besoins de sécurité personnelle qui nécessitaient un soutien financier. Selon lui, ces besoins n’auraient pas été suffisamment pris en compte par les autorités – bien que le don ait été fait avant son retour en politique.

La pression ne cessait de monter sur Farage quand, le weekend dernier, un autre journal, cette fois du centre-droit, The Sunday Times, a prétendu que le fondateur de Reform avait reçu un soutien, en 2023-2024, de la part d’un autre financier spécialisé dans les cryptomonnaies, le Britannique à l’ascendance aristocratique, Georges Cottrell, 32 ans. Farage n’a pas déclaré ce soutien non plus sur le registre des intérêts. Entre autres choses, Cottrell aurait payé les salaires des gardes du corps de Farage, ainsi que ceux de l’équipe chargée de sa communication sur les réseaux sociaux. Par-dessus le marché, Cottrell lui aurait prêté une maison à cinq étages située près du palais de Buckingham. Le problème ne vient pas seulement de la non-déclaration de ce soutien, ni du lobbying de Farage en faveur des cryptomonnaies, mais aussi du personnage de Cottrell. Depuis longtemps un proche confident de Farage, Cottrell a été arrêté aux États-Unis en 2016 et condamné pour blanchiment d’argent. Il a pu négocier une peine de prison très courte. Fort de son expérience, il a publié, en février cette année, un livre censé aider les autorités à lutter contre la fraude : How to Launder Money. A guide for law enforcement, prosecutors and policymakers (« Comment blanchir de l’argent. Un manuel pour les forces de l’ordre, les procureurs et les décideurs politiques »). Le centre des opérations financières de celui qu’on surnomme « Posh George » (George l’aristo) est aujourd’hui au Monténégro, ce qui n’est pas fait pour rassurer les Britanniques.

C’est dans ces circonstances que, après une visite à Washington où il a rencontré JD Vance, Farage a décidé de « reprendre le contrôle », pour ainsi dire, en provoquant une élection intermédiaire dans sa propre circonscription de Clacton, en étant bien sûr candidat à sa propre réélection.

Le tout pour le tout

Farage a annoncé sa décision à 14h00 dans une conférence de presse – sans presse. Car, bien que debout derrière un pupitre avec des drapeaux britanniques en fond, l’annonce a été faite à travers une vidéo mise en ligne. L’absence des médias est non seulement symbolique d’un refus de jouer le jeu des partis politiques traditionnels, mais aussi une façon d’éloigner ceux que Farage tient pour responsables d’une forme de persécution dont il ferait l’objet. Combattif comme à l’accoutumée, le bouillonnant populiste a à peine contenu son exaspération, citant notamment Sky News et The Times qui auraient cherché à noircir injustement sa réputation et à harceler sa fille, qui ne joue aucun rôle politique. Il a de nouveau fait référence à ses besoins en matière de sécurité personnelle – le député faisant l’objet de fréquentes menaces de morts en ligne, il a sûrement raison sur ce point.

Il a commencé par déclarer – de manière peut-être imprudente – qu’il pourrait, s’il voulait, quitter la politique et faire beaucoup d’argent, mais qu’il préférait continuer son combat pour le peuple britannique. Il a avéré provoquer un nouveau scrutin dans sa circonscription pour permettre aux électeurs de le juger plutôt que le « système » – en anglais, l’establishment. Selon lui, « Cette élection intermédiaire opposera le peuple et l’establishment », ce sera même « une opportunité pour faire un bras d’honneur [en anglais, « stick two fingers up »] à l’establishment en entier et de lui dire d’aller se faire voir ».

Les jeux ne seront pas faits

Lors de son élection en 2024, Farage a gagné avec 46,2% des votes. Personne ne doute qu’il puisse de nouveau gagner dans cette circonscription populaire au bord de la mer du Nord qui a voté pour le Brexit en 2016. La décision de Farage, sans doute motivée en partie par sa frustration qui monte depuis plus de trois mois, de voir la presse et ses adversaires politiques attirer l’attention sur la question de son intégrité personnelle, représente une tentative audacieuse de contourner les procédures officielles de Westminster en faisant appel au peuple dont il se présente comme le champion. Une fois sa démission mise en œuvre, l’enquête du Parliamentary Commissioner sera mise en pause. Pourtant, une fois qu’il sera (en toute probabilité) réélu, elle se remettra en marche. Et si, à ce moment-là, elle trouve que Farage a enfreint règles, il pourra être suspendu pendant au moins dix jours, permettant à ses électeurs, s’ils le désirent, de provoquer une nouvelle élection intermédiaire.

Londres (Royaume-Uni), le 8 juillet 2026. Un manifestant brandit une pancarte invitant les électeurs de Clacton à voter pour le candidat satirique Count Binface lors du rassemblement hebdomadaire anti-Brexit et pro-UE de Parliament Square, au lendemain de la démission de Nigel Farage de son siège de député, qui a entraîné la tenue d’une élection législative partielle.

Or, il se trouve que les partis politiques traditionnels – les Travaillistes, les Conservateurs et les Libéraux-Démocrates, ainsi que l’autre parti de la droite populiste, Restore Britain, dirigé par le grand rival de Farage, Rupert Lowe – ont tous décidé de ne pas contester l’élection provoquée par Farage. Ce dernier gagnera donc d’autant plus facilement. Pourtant, comme son seul adversaire risque d’être Count Binface, un de ces candidats comiques dont la Grande- Bretagne a le secret (on l’a vu à côté d’Andy Burnham, le successeur de Starmer comme Premier ministre, lors de son élection à Makerfield), sa victoire à Clacton n’aura rien d’une grande justification par le peuple. Et puis, s’il y a une autre élection intermédiaire, après les conclusions de la commission d’enquête, Farage aura peut-être épuisé la bonne volonté d’une partie significative de son électorat, permettant par exemple aux Conservateurs de reprendre ce siège qui était un des leurs pendant longtemps… Si jamais Farage se trouve écarté de la vie politique, c’en sera fini de Reform UK et de sa grande révolte contre le système traditionnel. En même temps, Farage envoie un message au nouveau Premier ministre, Andy Burnham, qui prend le pouvoir au niveau national sans faire face à l’électorat au niveau national.

Farage joue donc le tout pour le tout, sans que personne ne sache quel sera le résultat pour lui ou pour le pays. Qu’il gagne ou qu’il perde, les tensions qui déchirent la vie politique outre-Manche depuis le Brexit ne se calmeront pas.




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est directeur adjoint de la rédaction de Causeur.

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