Que voit-on exactement dans le très brutal, réactionnaire et anti-migrants Citizen Vigilante, film interdit de diffusion en Allemagne? Le cinéma a-t-il simplement trouvé en Armie Hammer (Call Me by Your Name) le nouveau Charles Bronson (Un Justicier dans la ville), ou bien le contenu sulfureux du film est-il plus problématique? On a vu pour vous (jusqu’au bout) ce brûlot faisant l’apologie de l’auto-justice…

Attention : film politiquement (très) incorrect ! Refusé à la classification pour une exploitation commerciale en Allemagne, Citizen Vigilante a également été boycotté par la plupart des grandes plateformes de diffusion mondiales.
Le film comptabilise pourtant des millions de vues sur Internet, notamment grâce à la mobilisation d’Elon Musk, qui en a largement favorisé la diffusion sur son réseau X au nom de la liberté de création. Et, franchement, on ne va pas s’en plaindre. « Ce film est dédié aux milliers de victimes de viols et de meurtres en Europe qui ont été trahies par notre système judiciaire. » Ainsi s’achève ce thriller hardcore et anti-système de 90 minutes réalisé par l’inénarrable cinéaste allemand Uwe Boll. Longtemps cantonné aux adaptations à petit budget de franchises vidéoludiques (BloodRayne, House of the Dead, Alone in the Dark), le réalisateur s’est également illustré avec la stimulante trilogie dystopique Rampage. Avec Citizen Vigilante, il signe sans doute son film le plus ambitieux et le plus… frontal. Souvent présenté par ses détracteurs comme l’« Ed Wood des temps modernes », autrement dit le pire réalisateur de son époque, Uwe Boll livre une œuvre singulière, faisant voler en éclats les règles de la bienséance. Au risque, évidemment, de susciter les accusations de néofascisme ou de populisme de la part d’une partie de la critique et des médias, dépositaires de la sacro-sainte bien-pensance. Sa véritable réussite est surtout de remettre au goût du jour un sous-genre explosif du cinéma populaire et du cinéma d’exploitation : le vigilante movie, ou cinéma de l’auto-justice, qui connut son âge d’or dans les salles américaines et européennes des années 1970 et 1980.
Pouvoirs publics impuissants
Après les héros solitaires des westerns, qui rendaient eux-mêmes la justice dans un Ouest réputé anarchique et sauvage, le cinéma américain voit apparaître, au tournant des années 1970, une nouvelle figure : celle du citoyen ordinaire, souvent policier, ancien militaire ou vétéran, qui, constatant l’impuissance des pouvoirs publics face à la montée de la criminalité, décide de réparer lui-même les injustices. Devenu concomitamment juge, jury et bourreau, il entend restaurer un « ordre » que l’État ne semble plus capable de garantir.
Ces chevaliers blancs, ou plutôt ces anges exterminateurs, auront pour noms Harry Callahan (Dirty Harry / L’Inspecteur Harry), Paul Kersey (Death Wish / Un justicier dans la ville), mais aussi les plus méconnus John Eastland (The Exterminator / Le Droit de tuer) ou Charles Rane (Rolling Thunder / Légitime violence), personnage imaginé par le génial Paul Schrader après avoir signé un peu plus tôt un autre portrait emblématique de justicier solitaire avec Travis Bickle (Robert De Niro) dans Taxi Driver. Un sous-genre transgressif, volontiers réactionnaire selon ses détracteurs, qui fit les grandes heures des vidéoclubs pour petits et grands !
Peur sur la ville
Le point de départ imaginé par Uwe Boll se révèle d’une redoutable efficacité. Ancien militaire américain au passé familial traumatique, le taciturne et athlétique Michael Sanders (interprété par Armie Hammer, par ailleurs blacklisté à Hollywood à la suite d’affaires de mœurs) dirige une société spécialisée dans le recouvrement de loyers impayés. Son terrain de chasse : une métropole grise et déshumanisée qui se trouve être Zagreb, lieu de tournage de cette production germano-américano-croate dont le budget global est estimé entre deux et trois millions de dollars. Si le décor est parfaitement identifiable, Boll choisit pourtant d’ouvrir son film par un simple carton indiquant « Europe », afin d’élargir son propos à l’ensemble d’un continent en déliquescence…
Mais Sanders n’est pas un simple col blanc en costume sombre. Exaspéré par ce qu’il considère comme l’effondrement de l’autorité publique, il décide de se substituer à un État de droit frappé de mort cérébrale, incapable de protéger les victimes et trop prompt à préserver les droits des criminels et des agresseurs. Dès lors, la mécanique du massacre peut se mettre en marche.
Fidèle à son cinéma sans détour, Boll enchaîne les séquences comme autant de faits divers cauchemardesques, filmés avec une brutalité sèche et un montage extrêmement nerveux, parfois proche du clip, à grand renfort de caméras-drones assurées par Ethan Maniquis — qui a eu l’honneur de collaborer avec le grand Robert Rodriguez, notamment sur le très rythmé Machete (2010). Un migrant en situation irrégulière, jamais expulsé malgré une mesure d’éloignement restée lettre morte, égorge une jeune mère dans un parc public ; des adolescents terrorisent un chauffeur de bus avant de s’en prendre à l’un des leurs pour lui voler son téléphone et l’humilier à coups de pied dans la tête ; des cadres urbains tentent de droguer plusieurs jeunes femmes dans une boîte de nuit ; enfin, un groupe de jeunes musulmans viole une adolescente de quatorze ans au motif qu’elle ne respecterait pas les prescriptions vestimentaires de l’islam. À chaque fois, Sanders surgit de l’ombre, tel un Dark Knight — titre un temps envisagé avant la riposte juridique des pontes de la Warner Bros. ! — avec méthode, conviction, précision et efficacité !
Tous pourris ?
Il faut sans doute remonter à certains OFNI (Objets filmiques non identifiés) de la décennie 1970 pour retrouver la trace — qui tache ! — d’un film allant aussi loin dans ce qu’il est possible de montrer sur un écran. Non que les effets gore soient particulièrement outranciers, quoique plutôt bien troussés par un spécialiste en la matière, Olaf Ittenbach, réalisateur notamment de Premutos – Der gefallene Engel, qui a traumatisé bien des fanboys en 1997. C’est davantage le sous-texte politique qui est ici explosif et radical. Le réalisateur n’hésite pas à placer dans la bouche des présentateurs de chaînes de télé des statistiques imparables — avancées par le film lui-même, et qu’il conviendrait donc de croiser et de valider avant de les reprendre à son compte : « 105 000 crimes violents sont attribués à des migrants en Europe en 2025, dont 18 000 agressions sexuelles impliquant des immigrés originaires d’Afrique. »
Si le « citoyen vigilante » s’en prend aux clandestins récidivistes et aux criminels originaires de la sphère arabo-musulmane, il tape également très fort sur les corps institutionnels, introduisant un degré de complexité bienvenu dans le matériau pamphlétaire du réalisateur. Les forces de l’ordre sont systématiquement ridiculisées, à l’image d’une incroyable séquence de prise d’assaut de la chambre forte du rebelle au cœur d’une immense bâtisse transformée en un authentique champ de bataille.
Le nœud filmique concerne cependant la mise en accusation du juge « idéaliste » ou « endoctriné » qui a décidé la remise en liberté des six garçons de confession musulmane à la suite du viol collectif de la pauvre mineure de quatorze ans. Estimant l’existence de circonstances atténuantes (« difficultés d’adaptation de ces jeunes à la société occidentale »), le juge n’a pas hésité à commettre l’impensable… Déchaînant évidemment le courroux du Justicier au regard d’acier au cours d’une dernière scène irrespirable, qu’il serait impossible de voir aujourd’hui dans le cadre de productions standards américaines ou européennes : « Pour en finir avec les extrémistes islamistes et une gauche aveugle, je suis là pour vous aider à reprendre le contrôle, vous montrer que vous n’êtes plus des victimes… jusqu’à ce que vous deveniez à votre tour comme moi, des vigilante citizens. » Des propos éminemment tonitruants et sulfureux prononcés par le « héros », qui cite plusieurs fois Nietzsche, entre le sage trônant au sommet de la montagne du savoir et la foule moutonnière obéissant aveuglément aux ordres et aux lois iniques. À chacun de se forger sa propre opinion… encore faut-il pouvoir accéder à ce film, qui circule aujourd’hui principalement en ligne, dans les interstices d’une diffusion semi-officielle. À l’heure de la multiplication des scandales judiciaires en France, et au terme du double quinquennat macroniste qui a rabaissé comme jamais toutes les fonctions régaliennes, ce Citizen Vigilante entre opportunément — et très pertinemment — en collision avec notre actualité la plus brûlante. Merci Uwe… et merci Elon !
1h 29m




