A24 a le talent pour dénicher les concepts qui rapportent, car il cartonne au box office. Mais le film sur ces fameuses salles cachées dans un univers parallèle, qui offre en fait simplement une longue déclinaison d’un phénomène viral d’internet, n’a pas convaincu notre contributeur. Allez plutôt voir Obsessions, si vous voulez voir un film américain effrayant, cet été.

C’est la grande frousse de saison, l’angoisse en papier peint jaunissant pour génération anesthésiée. Les Backrooms, l’adaptation de Kane Parsons chez A24, affole les compteurs de ce printemps 2026. Des millions de briques au box-office pour du vide, du feutre moquetté et du néon qui grésille. Le triomphe absolu du rien.
Longue errance, Twin Peaks raté
D’où ça sort, cette idée de geek ? D’une pauvre photo anonyme échouée sur 4chan en 2019, un vieux stock de magasin de meubles du Wisconsin. Le moteur narratif ? Le no-clip, le bug de la matrice, le faux pas dans le décor. Vous trébuchez contre un mur de la réalité et paf, vous voilà expédié dans le grand débarras de l’univers, cet enfer liminal qui s’étend à l’infini. Dans le film, Clark bascule là-dedans, avalé par un dédale de bureaux désertés, de salles vides et de couloirs sans fin, pendant que sa psy, Mary Kline, remonte la piste depuis le monde réel. Sur le papier, il y avait de quoi faire autre chose qu’un tunnel à ambiance. À l’écran, ça tient surtout dans une longue errance. Du Twin Peaks déshumanisé, un labyrinthe bureaucratique où l’on n’attend même plus Godot, juste le bourdonnement des tubes des néons.
Le film, il faut lui accorder ça, sait parfois fabriquer un vrai malaise visuel. Plafonds trop bas, murs jaunes à vomir, lumières de salle d’attente, pièces vides qui ressemblent à des open spaces après une alerte à la bombe, escaliers qui débouchent sur rien, recoins où l’on croit discerner une forme avant de comprendre que ce n’était qu’un pli du décor. Le lieu finit par devenir le vrai sujet du film, et même son seul personnage convaincant. Parsons filme moins une maison hantée qu’un bâtiment administratif devenu fou. Le décor est le prédateur, l’espace le monstre.
Une idée qui marchait bien sur le web
Mais le grand frisson à l’ancienne, celui qui vous décroche la mâchoire, reste aux abonnés absents. À force d’étirer l’esthétique du tapis beige, l’angoisse s’aplatit. Ça devient une visite immobilière qui n’en finit plus, un simulateur de marche dans les couloirs d’une sous-préfecture abandonnée. Ce qui tenait, chez Parsons, dans le format bref d’internet, dans l’apparition sèche, la coupe brutale, la suggestion rapide, se dilue ici dans un long métrage qui ressasse sa seule idée jusqu’à l’hypnose.
Et les créatures ? Les journaux s’extasient sur le design, mais regardez-les bien, ces masses de câbles déformées, ces silhouettes impossibles, ces carcasses tordues comme si un avatar avait essayé de se fabriquer un corps avec des restes de tuyauterie et de viande numérique. Ce ne sont pas des démons, ce sont nos résidus, nos spectres de profils abandonnés. Le problème, c’est que le film n’en fait presque rien. Il montre peu, suggère beaucoup, retient tout.
Quant aux acteurs, ils font ce qu’ils peuvent dans un film qui préfère ses couloirs à ses personnages. Chiwetel Ejiofor (Twelve Years a Slave) apporte à Clark une fatigue, une usure, quelque chose de déjà défait qui sauve le rôle du pur fantôme. Renate Reinsve, en Mary Kline, est plus vive, plus tendue, presque plus vivante que le film lui-même. Mark Duplass passe sans laisser grande trace ; Finn Bennett et Lukita Maxwell héritent surtout de fonctions, de silhouettes jetées dans le labyrinthe pour donner un peu de chair à la machine. Personne n’est mauvais. Mais tout le monde joue contre le décor, et le décor gagne.

Un peu trop propre
Seulement voilà, pour que l’angoisse morde enfin, il faudrait que la machine dérape pour de bon. Tout cela reste bien trop propre, bien trop stérile, lissé au pixel près. On a peur du sang, alors on vous sert du bourdonnement thérapeutique. Il manque la violence frontale, la vraie, celle qui tâche et qui cogne. Il faudrait que ces maudits murs se mettent à saigner, que les monstres cessent de courir de travers pour déchirer enfin la viande et broyer de l’os.
Car c’est bien le reflet exact de notre sainte génération : les mômes des réseaux, scotchés à leurs rectangles de verre, solitaires en bande organisée, shootés à l’isolement numérique. Les Backrooms, c’est le miroir de nos vies connectées : un espace infini, saturé d’informations, mais totalement désert. On y erre comme sur des fils d’actualité. Des couloirs, des signaux, des présences fantômes, du bruit blanc. Plus personne ne se touche, plus personne ne se parle, mais ça continue de clignoter.
Et puis il y a cette question, inévitable : y aura-t-il une suite ? Bien sûr. Le concept est trop rentable pour qu’on s’arrête là. On ajoutera des niveaux, des monstres, un peu de pseudo-mythologie et deux ou trois secrets à mâcher pour les forums. Les Backrooms a tout de la franchise idéale pour une époque qui adore transformer le moindre frisson en un purgatoire fluorescent.
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