Le président Macron est le premier chef d’État occidental à effectuer une visite officielle dans la capitale syrienne depuis le départ de Bachar el-Assad. Avant qu’il ne soit reçu ce matin par Ahmed al-Charaa, ancien djihadiste, et alors qu’une voiture venait d’exploser près de son hôtel, l’Élysée avait fait savoir que la France comptait sur le nouveau pouvoir pour tenir la frontière avec le Liban sans entrer en conflit avec le Hezbollah, lutter contre le terrorisme de Daech et que le pays ne resterait un partenaire que s’il parvenait à parfaitement prendre en compte sa pluralité. La réconciliation nationale sera difficile.
La visite d’Emmanuel Macron à Damas le 6 juillet 2026 constitue un moment diplomatique majeur. Après plus de quinze années de guerre, de destructions, de déplacements de population et d’isolement international, on peut considérer que le président de la République s’inscrit dans une logique de réalisme diplomatique, inspirée notamment par la pensée de Henry Kissinger. Pour reprendre une idée souvent associée à ce courant de pensée, «une politique étrangère se construit avec les gouvernements tels qu’ils existent, et non tels que l’on souhaiterait qu’ils soient». On ne bâtit pas le dialogue uniquement avec des démocraties exemplaires; on le construit en dialoguant avec les autorités en place afin de défendre à la fois ses intérêts et ses principes.
Le pays des droits de l’homme se fourvoie-t-il ?
Mais le réalisme diplomatique ne saurait devenir un renoncement moral. En renouant le dialogue avec Damas, la France ne peut oublier ce qui fonde sa singularité sur la scène internationale : la défense des droits de l’homme, de la laïcité, de l’État de droit et de l’égalité entre les femmes et les hommes. C’est précisément au moment où les relations diplomatiques se normalisent que ces principes doivent être réaffirmés avec fermeté.
Si, dans une Syrie dévastée par quinze années de guerre civile, le dialogue avec le nouveau pouvoir, issu d’une mouvance islamiste, est devenu incontournable, cette nécessité diplomatique ne dispense toutefois pas d’une exigence politique. La France est pleinement fondée à rappeler que la reconstruction du pays ne pourra être durable qu’à la condition de bâtir un État inclusif, respectueux de toutes les composantes de la société et garantissant les libertés publiques, l’indépendance de la justice, le pluralisme politique ainsi que l’égalité de tous devant la loi.
Cette ambition sera jugée à l’épreuve des faits. Seuls des actes concrets permettront d’apprécier la volonté réelle des nouvelles autorités de rompre avec les pratiques autoritaires qui ont si longtemps marqué la Syrie.
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Les rapports publiés ces derniers mois par les Nations unies, l’Observatoire syrien des droits de l’homme et Human Rights Watch invitent à la vigilance. Ils documentent des exécutions extrajudiciaires, des disparitions forcées, des arrestations arbitraires et des violences contre des civils. Ils expriment également leurs préoccupations face aux violences ayant touché les communautés alaouite et druze, ainsi qu’aux tensions persistantes dans les régions kurdes du nord-est. Ces constats rappellent qu’aucune transition politique ne peut être crédible sans garanties effectives en matière de droits fondamentaux.
Le premier test de cette transition sera sans doute la place réservée aux femmes syriennes. Leur situation constituera le révélateur le plus immédiat de la nature du nouveau pouvoir. Pendant quinze années de guerre, elles ont payé un lourd tribut : veuves, déplacées, réfugiées, victimes de violences, elles ont souvent porté seules la survie de leurs familles. La reconstruction de la Syrie ne pourra être durable si la moitié de sa population demeure privée de ses droits. L’égalité devant la loi, l’accès à l’éducation, au travail, à la justice, à la représentation politique ainsi que la protection contre toutes les formes de violences doivent constituer des priorités absolues. Les droits des femmes ne sont pas une revendication occidentale ; ils relèvent des droits universels consacrés par les conventions internationales.
On n’exporte pas la démocratie
La protection des femmes n’est toutefois pas le seul indicateur de la crédibilité de cette transition. La sécurité des minorités en constitue un second, tout aussi déterminant. Cette exigence vaut plus encore pour les femmes appartenant aux minorités. Plusieurs organisations de défense des droits humains ont fait état d’allégations de violences visant des femmes alaouites dans les régions ayant connu de graves affrontements. Des témoignages évoquent des enlèvements, des violences sexuelles, des actes d’intimidation et des déplacements forcés. Ces allégations appellent des enquêtes indépendantes, l’identification des responsables et la protection effective des victimes. La manière dont les nouvelles autorités répondront à ces accusations constituera un indicateur déterminant de leur volonté de bâtir un véritable État de droit.
Cette logique s’applique à l’ensemble des composantes de la société syrienne. Arabes, Kurdes, Assyriens, Syriaques, Arméniens, Turkmènes, Circassiens, musulmans sunnites, alaouites, druzes, ismaéliens, chrétiens, juifs et yézidis participent d’une même histoire nationale. Les inquiétudes exprimées par les communautés alaouite, druze et kurde ne peuvent être ignorées. Leur sécurité dépendra moins d’un équilibre entre communautés que de l’existence d’un État impartial garantissant à chaque citoyen les mêmes droits, la même protection de la loi et la même dignité.
Au-delà de ces exigences concrètes se pose une question plus fondamentale : celle du cadre institutionnel susceptible de garantir durablement les droits de chacun. La France n’a pas vocation à exporter son modèle institutionnel. En revanche, elle est pleinement fondée à défendre les principes universels consacrés par les conventions internationales. Les droits de l’homme expriment la dignité inhérente à toute personne humaine. La laïcité, quant à elle, garantit la liberté de conscience en assurant la neutralité de l’État à l’égard de toutes les croyances. Dans une société aussi diverse que la Syrie, elle peut constituer le socle d’une citoyenneté commune, où chaque individu est protégé non en raison de son appartenance religieuse ou communautaire, mais en tant que citoyen.
L’avenir de la Syrie dépasse ses seules frontières et conditionne en grande partie la stabilité du Levant, en particulier celle du Liban. Une Syrie respectueuse des libertés publiques, des droits des femmes, de la diversité religieuse et de l’État de droit renforcerait durablement la sécurité régionale. À l’inverse, le retour des logiques confessionnelles ou une intervention militaire au Liban risqueraient d’aggraver les tensions. La proposition évoquée par Donald Trump d’un rôle syrien contre le Hezbollah soulève ainsi de sérieuses réserves. Certes, le Hezbollah affaiblit la souveraineté libanaise en conservant une force armée autonome, mais une intervention syrienne serait contre-productive. Malgré les démentis de Damas, l’origine islamiste du nouveau pouvoir alimente les interrogations sur ses intentions. Une telle opération raviverait les blessures du passé, favoriserait une escalade régionale et compromettrait la reconstruction des deux pays. Forte de ses liens historiques avec Beyrouth et Damas, la France doit privilégier le dialogue, le respect de la souveraineté des États et la coopération régionale.
Réconciliation nationale
Enfin, la question des détenus, des personnes disparues et des victimes des violences passées demeure une exigence morale. Des milliers de familles attendent toujours de connaître le sort de leurs proches. Aucune réconciliation nationale ne pourra être durable sans vérité, sans justice ni reconnaissance des souffrances de toutes les victimes.
En se rendant à Damas, Emmanuel Macron représente les intérêts de la France, mais aussi un héritage politique fondé sur l’universalité des droits de l’homme, la laïcité et l’égalité entre les femmes et les hommes. Si, comme l’affirme le président français, dialoguer avec la Syrie est aujourd’hui une nécessité diplomatique, dialoguer ne signifie ni se taire ni renoncer à ses principes. La paix ne se résume pas au silence des armes : elle repose sur un État de droit, la protection des femmes, la sécurité des minorités, la liberté de conscience, l’indépendance de la justice et l’égalité de tous devant la loi. C’est à cette condition que la Syrie retrouvera pleinement sa place au sein de la communauté internationale et contribuera durablement à la stabilité du Liban et du Moyen-Orient.




