Soif, le dernier opus d’Amélie Nothomb, est en lice pour le prix Goncourt. La romancière se met dans la peau de Jésus juste avant sa crucifixion sur le ton du monologue intérieur. Mais les considérations du Christ virent très vite à la bêtise… 


Le dernier roman d’Amélie Nothomb figure, comme d’habitude, en tête des ventes de la rentrée littéraire. Et comme d’habitude, je l’ai acheté quelques jours après sa sortie, d’autant plus intriguée que l’auteur s’était exclamé à la radio : « C’est tout simplement le livre de ma vie ! »

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J’aime beaucoup Amélie Nothomb – j’ai rarement été autant bouleversée par un roman que par Frappe-toi le cœur. A mon sens, elle est une expression de ce que l’époque peut produire de plus remarquable : une intériorité foisonnante, une finesse psychologique exceptionnelle ; ceci assorti dans son écriture d’un extrême resserrement sur les personnages, avec une « histoire » quasi inexistante, qui n’est qu’un décor minimaliste pour mettre en scène les relations entre les individus. Revers de la médaille : quand elle tente de sauter à l’échelle du politique, c’est raté (comme par exemple dans Acide sulfurique), car tout est toujours ramené au personnel, au psychologique, à l’intime.

Un monologue christique mais moderne

Ramener Jésus-Christ à l’intime : voilà le projet de Soif. Le récit de Nothomb prend la forme d’un monologue intérieur, qui commence au procès de Jésus et se termine dans une période indéterminée après la résurrection. Pari quelque peu osé, qu’ont déjà tenté à leur manière Eric-Emmanuel Schmitt ou Jean d’Ormesson ; et, comme chez eux, le résultat est franchement douteux (quoique l’Evangile selon Pilate ait de très bonnes pages).

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En fait de monologue intérieur de Jésus, on obtient en effet un discours aux senteurs tout à fait contemporaines – pour ne pas dire bien-pensantes. Sous la plume de Nothomb, Jésus, en révolte contre son Père, s’offusque par exemple que celui-ci ne supporte pas « les révélations différentes », et que « les hommes des antipodes ou d’à-côté vivent la verticalité d’une autre façon ».

« Le corps, c’est bien ; l’esprit, c’est pas bien »

Mais le cœur du livre n’est pas là : il s’agit en fait d’une démonstration autour de la notion de corps. En substance, Jésus explique que le corps, c’est bien, alors que l’esprit, c’est pas bien : et que donc, toute la tradition chrétienne s’est trompée, de Dieu le Père (qui lui n’a pas de corps donc n’y comprend rien) à tous ceux qui ont façonné et perpétué l’Église. La crucifixion est une « bévue », « nuisible jusqu’à l’épouvante », parce que « des théories d’hommes vont choisir le martyre à cause de [cet] exemple imbécile ». Au contraire de ce « mépris du corps », Jésus est Jésus parce qu’il est l’être « le plus incarné des humains » ; et d’ailleurs, Judas trahit parce qu’il est « très peu incarné ». Car oui, comme tout bon antirationaliste le sait, « Le mal trouve toujours son origine dans l’esprit. Sans le garde-fou du corps, la nuisance spirituelle va pouvoir commencer ».

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D’où le titre du livre : la soif, pur besoin du corps, est à cultiver. Parce que « l’instant ineffable où l’assoiffé porte à ses lèvres un gobelet d’eau, c’est Dieu. […] Ce n’est pas la métaphore de Dieu, […] l’amour que vous éprouvez à cet instant précis pour la gorgée d’eau, c’est Dieu ». Pour Amélie Nothomb, Dieu est donc la jouissance consécutive à la satisfaction de ses désirs. Curieuse théologie (que ne renie cependant pas La Croix, enthousiaste, qui évoque « une belle méditation sur ce que signifie
avoir un corps » : il est loin le temps où les frères assomptionnistes de Bayard combattaient pour la pureté du dogme).

A ce stade, on ne s’étonnera donc pas que Jésus vive une passion merveilleuse avec Marie-Madeleine, et qu’il proclame : « les plus grandes joies de ma vie, je les ai connues par le corps ». Ceci tout en se déclarant angoissé par le sacrement du mariage (Jésus a peur du sacré). Le Christ d’Amélie Nothomb cite Epicure ; sur le plan philosophique, il paraît plutôt héritier des discours post-foucaldiens.

Le christianisme vidé de son essence

Soif est finalement une expression quasi-achevée de ce que la postmodernité a conservé du christianisme : un vague mythe que, comme la tragédie classique le faisait en son temps, on peut réinvestir des élucubrations les moins originales – en l’occurrence, une célébration hédoniste de la jouissance en même temps qu’un anathème jeté sur la tradition ascétique et rationaliste occidentale. D’un manque de subtilité, d’ailleurs, assez atterrant chez Amélie Nothomb, qui tombe même dans le bébête (voir la conversation confondante entre Jésus et Judas après la mort). Évidemment, toutes les considérations qui ont préoccupé les croyants pendant toute l’histoire du christianisme, comme le salut ou le jugement dernier, ont totalement disparu : car tout le monde sait, désormais, que l’enfer et le diable n’existent pas. Évidemment, l’espérance chrétienne est balayée d’un revers de main par le Jésus de Nothomb : « Croire en Dieu, croire que Dieu s’est fait homme, avoir la foi en la résurrection, cela sonne bancal. […] On ne quitte pas le ras des pâquerettes, comme dans le pari de Pascal : croire en Dieu revient à miser ses jetons sur lui ». Non, ce qu’il faut désormais, c’est croire de façon « intransitive » ; croire tout court. Sans objet. Seul compte l’élan – seul compte le désir.

Quant à moi, je resterai « au ras des pâquerettes », en citant une phrase que j’aime de l’évangile de Jean : « Dans le monde, vous trouverez la détresse, mais ayez confiance : moi, je suis vainqueur du monde. »

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