L’été se terminant, Pascal Louvrier nous envoie une dernière carte postale. Retour sur une légende américaine,  avec L’Amérique, chroniques de Joan Didion, un auteur à la plume pas du tout déprimante


Joan Didion, née en 1934, à Sacramento, habite à New York dans un vieil immeuble sur la 70e rue. Elle porte toujours ses grandes lunettes noires qui mangent son visage de belette. Sa silhouette fragile donne envie de la protéger. Mais cette femme n’a besoin de personne. Elle possède une volonté singulière. Elle a surmonté une dépression nerveuse, elle a perdu brutalement son mari, a vaincu son chagrin en écrivant L’année de la pensée magique, un best seller mérité, et alors qu’elle faisait la promotion de ce récit d’une vitalité incroyable, elle a appris la mort de sa fille, Quintana Roo Dunne, à l’âge de trente-neuf ans.

La muse de Bret Easton Ellis

Joan Didion est toujours debout. Elle écrit, donne des conférences. Elle est la muse de Bret Easton Ellis qui lui rend hommage dans son dernier ouvrage décapant White. Elle est culte, Joan. Bret Easton Ellis s’est inspiré d’elle pour écrire son premier roman Moins que zéro. Il a puisé sa force dans Maria avec et sans rien, réédité par les Editions Grasset sous le titre Mauvais joueurs, récit autobiographique où Joan Didion raconte la vie de Maria, actrice hollywoodienne de 36 ans, qui essaie de se reconstruire après une terrible dépression nerveuse. Maria est autodestructrice, elle cherche l’amour, le fuit quand elle le trouve. Elle a une petite fille, Kate, qui souffre de troubles mentaux. Cette dernière doit être placée dans un établissement spécialisé. Maria décide de se barrer, de tailler la route, dans une Corvette, avec des psychotropes dans la boite à gants, et des bouteilles d’alcool sur le siège passager. C’est écrit comme on respire, sans gras, dans une langue visuelle. C’est un chef d’œuvre.

Joan Didion a débuté comme journaliste. Elle a l’œil qui voit l’essentiel. C’est primordial pour écrire. Les lecteurs ne parviennent plus à se concentrer. Ils ne retiennent rien ou quelques miettes inutiles. L’écrivain doit cogner fort et vite. Joan Didion mesure 1 mètre 52. Elle a la puissance de Faulkner et Hemingway réunis.

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J’ai mis dans mon sac un seul bouquin de cette magicienne qui rend la vie supportable. J’aurais dû en prendre au moins trois. Tant pis. J’ai lu L’Amérique, recueil de ses chroniques qui couvrent les années 1960 et 1970. On y croise les Doors, les Black Panthers, Jim Morisson, Janis Joplin, on se ballade dans les collines de Los Angeles terrorisées par la « famille » Manson. Elle nous présente une Amérique déjantée mais fascinante, une Amérique que l’on a cherchée dans le cinéma, sur la route 66, dans des villes gigantesques peuplés de dingues. Elle évoque sa rencontre avec John Wayne. L’homme l’a vraiment fait craquée. Au passage, elle tire sur le féminisme des années 70 comme sur la culture hippie. Oui, John Wayne, c’est le mâle qui assure. Joan écrit, à propos de Big Duke : « Il évoquait un autre monde, un monde qui avait jadis ou n’avait peut-être jamais existé mais qui en tous cas n’existait plus : un endroit où un homme pouvait se déplacer librement, inventer son propre code et s’y tenir. »

Une écrivaine à part

John Wayne, ce n’était pas un acteur, mais une star. La différence ? Voici (c’est Wayne qui parle) : « Combien de fois faudra que je vous le redise, un acteur agit, moi je ré-agis. »

Joan Didion raconte un dialogue entre le réalisateur Henry Hathaway et Big Duke lors d’un déjeuner. Ils tournent un film près de Mexico. Dean Martin est présent. Il finit un énorme steak qu’il a fait livrer par avion depuis Las Vegas. La question porte sur une hypothétique tentative de meurtre. Comme c’est un délit, le type doit aller en tôle. Hathaway rétorque : « Si un type essayait de me tuer moi, c’est pas en tôle qu’il finirait. Qu’est-ce que t’en dis, Duke ? » Duke ne répond pas. Il s’essuie la bouche, repousse sa chaise, se lève, tranquillement. « Ouais, fait John Wayne d’un accent traînant. Je le tuerais. » On s’y croirait.

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La journaliste commence toujours sa chronique par décrire l’endroit où elle se trouve. Je pourrais l’imiter, et dire que ma chambre d’hôtel donne sur une plage de sable blanc, avec plus loin l’océan turquoise, que je bois un truc frais qui active les neurones, et que la lumière du soleil redevient amicale. Mais l’important c’est Joan Didion, c’est cette phrase qu’elle balance en début de texte : « Nous nous racontons des histoires afin de vivre. » Elle poursuit : « Nous cherchons le sermon dans le suicide, la leçon sociale ou morale dans le quintuple meurtre (…). Nous vivons entièrement, surtout si nous sommes écrivains, à travers l’imposition d’une trame narrative sur des images disparates, à travers les « idées » avec lesquelles nous avons appris à figer ce tissu mouvant de fantasmagories qu’est notre expérience réelle. »

Il faut lire cette Calamity Jane des lettres, au style électrique, qui ignore superbement ce que le plus grand nombre veut nous imposer.

Joan Didion, L’Amérique, Chroniques, Le livre de Poche.

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