Des bimbos comme s’il en pleuvait. Tout au plus vêtues d’un bikini minimaliste, et souvent beaucoup moins. Bonnets C ou D, jambes interminablement bronzées, sourires stéréotypés, coke et MDMA. Le bunga bunga berlusconien comme si vous y étiez, organisé par un jeune salopard ambitieux (Riccardo Scamarcio, parfaite petite gouape, déjà vu dans John Wick 2) qui monte, quelque part en Sardaigne du nord-est, une fête censé lui permettre d’entrer en contact avec « il cavaliere », Silvio Berlusconi.

Tartuffe au pays des bikinis

Le film, Silvio et les autres, est bâti comme le Tartuffe : pendant près d’une heure, on parle du héros sans le voir – sinon sur les reins d’une prostituée qu’enfile Scamarcio, valeur érotique additionnelle dès lors qu’on prend la dame en levrette. On ne le nomme pas même par son nom : c’est Lui, tout comme le titre originel du film est Loro — Eux, les autres ; la petite caste au pouvoir, et par extension, toutes les castes au pouvoir, toutes les cours gravitant autour d’un babouin en chef, comme dirait Albert Cohen : Berlusconi se lance dans une grande justification de son attitude désinvolte dans les sommets internationaux (rappelant par exemple qu’une conférence sur la faim dans le monde ne doit pas faire oublier qu’il est temps de déjeuner) afin de rappeler que chez ces gens-là, monsieur, on ne vit pas comme chez nous.

Paraît donc enfin l’ex-futur-président du Conseil (Toni Servilio, magnifique de veulerie, déjà vu dans La Grande bellezza et dans Il Divo, où Sorrentino habillait Giulio Andreotti pour les siècles des siècles), tentant vainement de divertir son épouse (Elena Sofia Ricci, la cinquantaine et la poitrine glorieuses) ou de séduire une jeune fille qui l’envoie paître parce qu’il a l’haleine de son grand-père — l’un et l’autre usant du même lustreur de dentier…

La vieillesse mal camouflée par des teintures trop visibles, la solitude du coureur politique de fond, et la mort qui décroche les brides des bikinis. C’est le plus grand film politique que j’aie vu depuis longtemps.

Une leçon d’art, pas de morale

Entendons-nous. Aucun prêchi-prêcha dans cette avalanche partagée entre le baroque fellinien et le kitsch contemporain. Loro est un film politique parce que c’est, avant tout, un film. Une construction cinématographique maîtrisée de bout en bout. Les lecteurs de Médiapart, les féministes en folie, les chevaliers du Bien n’y trouveront pas leur compte. Aucune condamnation véhémente de ces déluges de fric et de frime — ni aucune fascination. Sorrentino fait d’abord une œuvre d’art, dont l’esthétique en soi est politique : voilà donc le bling-bling auquel la société du grand spectacle et de la corruption démocratique (pléonasme !) nous a condamnés.

On sait que depuis longtemps dans la réalité Il Cavaliere, jadis classé par Playboy comme l’un des hommes les plus séduisants du monde, sous son petit mètre soixante-dix, a divorcé d’avec son corps. Un cancer de la prostate, une inflammation de l’uvée, des troubles érectiles que dissimulait mal la nuée de nymphettes, toujours plus jeunes, dont il s’entourait, et finalement, il y a deux ans, un début d’Alzheimer. Comme il a divorcé d’avec son épouse, a été abandonné de ses anciens amis, a renoncé aux sunlights et aux télévisions.

La politique du style

La télévision est d’ailleurs omniprésente dans ce film qui commence en fanfare avec un mouton (admirablement toiletté) qui meurt de stupéfaction devant une émission débile de la Cinque. La télé à laquelle le système Berlusconi (qui a depuis longtemps dépassé les frontières de l’Italie) nous a condamnés. La société du spectacle se reconnaît au fait qu’elle passe son temps à se filmer. Elle est représentation de la…

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