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Royaume-Uni: L’Église catholique, un rempart contre le wokisme de l’Église anglicane?

Royaume-Uni: L’Église catholique, un rempart contre le wokisme de l’Église anglicane?
Défilé de mode de la créatrice Dilara Findikoglu, église Saint Andrew Holborn, Londres, septembre 2017 © Alberto Pezzali / NurPhoto / NurPhoto via AFP

Dépités par le progressisme parfois déroutant de leur Église, des évêques anglicans ont décidé de rejoindre les rangs de l’Église catholique.


Septembre 2017 : la créatrice de mode turque très en vue, Dilara Findikoglu, présente sa nouvelle collection inspirée du satanisme, dans le cadre de la London Fashion Week [1]. Pour ce faire, elle a loué l’église Saint Andrew Holborn dans le centre de Londres. L’édifice, qui a mille ans d’histoire, a été reconstruit après le grand incendie de Londres en 1666. Sur fond d’images démoniaques spectaculaires, des mannequins portant des cornes ou arborant des crucifix à l’envers, défilent dans la nef de l’église transformée en catwalk pour l’occasion, sous les applaudissements nourris d’une foule de professionnels de la mode et de jet-setters triés sur le volet. Des voix s’élèvent alors au sein-même du clergé anglican pour dénoncer le caractère scandaleux et blasphématoire d’une telle manifestation. Le théologien anglais Adrian Hilton s’insurge devant la glorification de Lucifer dans ce lieu historique sacré, tandis que de nombreux prêtres déplorent que le nom du Christ soit ainsi déshonoré et fustigent le fait que la foi chrétienne soit une fois de plus attaquée. Les hautes autorités anglicanes finiront par s’excuser, tandis qu’au même moment, une controverse éclate à la suite de la décision par les mêmes instances, d’autoriser le tournage du film « Hellboy : La Reine de sang », à l’intérieur de la cathédrale médiévale de Wells (Somerset), vieille de 900 ans [2]. Le scénario improbable de ce blockbuster, qui rapportera 44 millions de dollars au box-office, est celui d’un démon rappelé de l’enfer par les nazis pour les aider à gagner la Seconde Guerre mondiale. Il met notamment en scène une attaque sur la cathédrale Saint-Paul de Londres par des puissances démoniaques.

Un malaise profond

Ces événements surprenants ont révélé le malaise spirituel très profond qui plane sur l’Église d’Angleterre depuis quelques années. Pour rappel, cette dernière est une création d’Henri VIII au 16ème siècle. Ayant essuyé un refus de la part du Pape Clément VII, concernant sa demande d’annulation de son mariage avec Catherine d’Aragon pour se remarier avec Anne Boleyn, le « roi aux six épouses », dont la personnalité implacable et sanguinaire inspirera à Charles Perrault le personnage de Barbe-Bleue, rompt avec Rome en 1530 et se proclame chef suprême de l’Église et du Clergé d’Angleterre. De nos jours, le souverain britannique – en l’occurrence la reine Elisabeth II – est toujours à la tête de l’Église d’Angleterre (Angleterre, Ile de Man et Iles anglo-normandes). L’archevêque de Cantorbéry est, pour sa part, le primat de toute l’Angleterre et également le primus inter pares de tous les primats anglicans au sein de la Communion anglicane, un ensemble d’églises autocéphales à mi-chemin entre catholicisme et protestantisme, qui rassemble, de par le monde, quelque 85 millions de fidèles.

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La question brûlante du mariage homosexuel a surgi il y a une vingtaine d’années au sein de la Communion anglicane aux Etats-Unis, avec l’ordination du révérend américain homosexuel Gene Robinson en 2003, au rang d’évêque du New Hampshire. En 1998, la 13e Conférence des évêques anglicans de Lambeth a adopté une résolution « rejetant la pratique homosexuelle comme incompatible avec les saintes Écritures ». Depuis cette date, l’Église d’Angleterre, ne reconnaît pas les mariages homosexuels, n’autorise pas le clergé à bénir les unions homosexuelles. Cependant, dans les faits, elle tolère déjà que des membres homosexuels du clergé vivent en couple dans le cadre d’une union civile. Depuis 2000, elle autorise même des prêtres transgenres à officier [3]. Depuis, 2013, les évêques sont autorisés à conclure des pactes d’union civile avec des partenaires de même sexe. En 2016, Nicholas Chamberlain, l’évêque de Grantham, a été le premier à annoncer qu’il vivait avec son partenaire de même sexe dans une union civile [4]. Dans ce contexte, le Synode général de l’Église d’Angleterre pourrait revenir sur sa décision de 1998 et envisager d’autoriser le mariage homosexuel dès 2022 [5], d’autant plus que depuis 2017, l’Église anglicane écossaise (dénommée Église épiscopale) a voté pour autoriser les couples de même sexe à se marier à l’église. Au Pays de Galles, l’Église anglicane galloise offre des bénédictions spéciales aux couples mariés de même sexe depuis septembre 2021 et s’achemine vers une reconnaissance prochaine du mariage homosexuel [6]. D’autres confessions chrétiennes au Royaume-Uni autorisent les mariages homosexuels, comme l’Église méthodiste depuis juin 2021, les Quakers ou l’Église réformée unie.

La fronde des conservateurs

Au fil des années, cette ouverture aux homosexuels a grandement participé à la montée des tensions qui ont finalement conduit au départ de nombreux fidèles de la Communion anglicane, avec, dans la foulée, la mise sur pied d’Églises dissidentes, et la fronde de centaines d’évêques plus conservateurs, venus le plus souvent d’Afrique, d’Océanie et d’Amérique du Sud, dénonçant des manquements graves à la tradition biblique anglicane [7]. Comme ultime étape, des hiérarques de l’Église anglicane ont rejoint l’Église catholique.

Ce mouvement est facilité par la proximité doctrinale entre les deux Eglises. De plus, depuis 2011, le Vatican, s’appuyant sur la Constitution apostolique Angliconarum Coetibus (2009) proclamée par le Pape Benoît XVI, a créé des structures spéciales dépendant directement du Saint-Siège. Il s’agit de trois Ordinariats anglophones qui permettent aux prêtres anglicans souhaitant se convertir au catholicisme de conserver leurs traditions : l’Ordinariat personnel de Notre-Dame de Walsingham (Grande-Bretagne et Pays de Galles), qui compte déjà une centaine de prêtres ; celui de la Chaire de Saint-Pierre (Etats-Unis et Canada) et celui de Notre-Dame de la Croix du Sud (Australie et Japon). A noter que ces membres du clergé sont souvent mariés et chefs de famille, comme le permet l’anglicanisme.

Tandis que les évêques de l’Église catholique se réjouissent de l’arrivée de ces convertis, les réactions sont diverses au sein de l’Église anglicane. En Angleterre, certains évêques anglicans tels que l’évêque de Lincoln, John Saxbee, condamnent cette décision, tandis que d’autres responsables souhaitent bonne chance aux partants dans leur parcours spirituel.  

Des conversions qui défraient la chronique

Fin 2019, l’évêque Gavin Ashenden, ancien aumônier de la reine Elisabeth II, a franchi ce pas décisif [8], de même que d’autres évêques anglicans avant lui. Plus récemment, le cas de Michael Nazir-Ali, 72 ans, ancien évêque de Rochester de 1994 à 2009, qui, de guerre lasse, a rejoint l’Église catholique en octobre dernier, a défrayé la chronique. D’origine pakistanaise, marié et père de deux enfants, cet ecclésiastique né à Karachi, s’est converti au christianisme à l’âge de 20 ans. Universitaire reconnu ayant enseigné à Harvard et Cambridge, il a œuvré sans relâche pendant un demi-siècle à l’essor de l’anglicanisme, pour finir par se heurter à l’intransigeance et au militantisme des tenants du courant progressiste au sein de l’Église anglicane. « Les conciles et synodes de l’Église », écrit-il, « sont désormais pleins d’activistes défendant une théorie néo-marxiste développée pour créer des conflits en divisant les gens en deux camps : les victimes et les méchants »[9]. Et d’évoquer la théorie du genre et d’autres aspects de l’idéologie woke.

Le désarroi de cet ancien évêque est sans doute exacerbé par le constat selon lequel au Royaume-Uni, sa patrie d’adoption, de plus en plus d’églises détenues par des congrégations sont vendues pour être transformées en mosquées ou en centres islamiques [10]. Le pays comptera, en effet, bientôt davantage de croyants musulmans que de chrétiens pratiquants, attendu qu’en 2050, le nombre de musulmans au Royaume-Uni devrait atteindre au moins 13 millions, soit 20% de la population actuelle du pays.


[1] https://www.dailymail.co.uk/news/article-4913650/Bishop-s-blast-satanic-London-Fashion-Week-show.html

[2] https://virtueonline.org/satanic-fashion-show-inside-church-london-fashion-week

[3] http://news.bbc.co.uk/2/hi/uk_news/1052786.stm

[4] https://www.theguardian.com/society/2016/aug/21/gay-anglican-clergy-to-defy-churchs-official-stance-on-same-sex-marriage

[5] https://www.churchtimes.co.uk/articles/2020/13-november/news/uk/synod-could-debate-same-sex-marriage-in-2022

[6] https://www.theguardian.com/world/2021/sep/06/church-in-wales-votes-to-bless-same-sex-marriages

[7] https://www.cath.ch/newsf/angleterre-le-synode-general-de-york-approuve-l-ordination-de-femmes-eveques/

[8] https://fr.aleteia.org/2019/12/19/ancien-aumonier-de-la-reine-elisabeth-il-se-convertit-au-christianisme/

[9] https://www.dailymail.co.uk/news/article-10101671/Former-Bishop-Rochester-Dr-Michael-Nazir-Ali-explains-defection-CofE-Catholic-church.html

[10] https://www.causeur.fr/royaume-uni-eglises-mosquees-islam-161906


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Analyste géopolitique (Russie, Turquie), auteur et spécialiste en relations internationales et en études stratégiques.

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