Alstom : le mythe Roosevelt

Alstom : le mythe Roosevelt

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L’offre de l’américain General Electrics sur l’industriel français Alstom relance le débat chez les politiques et les intellectuels : il faut ab-so-lu-ment une politique industrielle en France et des grands travaux pour sortir de la crise économique. Les yeux mouillés d’émotion, on se retourne alors vers l’Âge d’Or : l’Amérique de Roosevelt. Il y a pourtant du neuf du côté des historiens pour remettre en cause ce récit.

La caste bavarde remet régulièrement en route la musique de Super Roosevelt chassant le méchant Hoover et sauvant les USA de la Grande Dépression des années 30 avec son New Deal, le tout sous les auspices du divin Keynes. Au premier abord, on peut difficilement le lui reprocher : cet air est joué dans les classes de terminale depuis trois générations. Mais ce disque est bien rayé. Aucun historien sérieux n’ose plus soutenir cette thèse, et même la version française de Wikipedia se refuse à ce conte pour enfants (c’est dire !).

Quand Roosevelt est élu en 1932. le programme des démocrates était dans la plus pure tradition de ce parti : dénoncer le gouvernement central, les déficits, les atteintes à la liberté des entrepreneurs et du commerce. Ainsi, Roosevelt n’eut de cesse pendant sa campagne de reprocher la fièvre dépensière de son adversaire, le président sortant Herbert Hoover.

La tâche était aisée. Hoover avait déjà été élu sur un programme interventionniste en 1929. Il avait augmenté les impôts et creusé le déficit budgétaire comme personne avant lui en temps de paix. Le budget fédéral doubla sous sa présidence, et il mena une politique de grands travaux, financée par la planche à billets. Le barrage Hoover sur le Colorado témoigne de ce keynésianisme avant l’heure. Il est piquant de noter que Roosevelt attaqua l’interventionnisme économique de son adversaire pendant la campagne présidentielle en l’accusant d’avoir « ajouté bureau sur bureau, commission sur commission, sur le dos du contribuable ».

Hoover avait trouvé la recette idéale pour fabriquer du chômage. En accord avec le patronat fin 1929, il assura le maintien du niveau des salaires, au moment même hélas où la quantité de monnaie en circulation diminuait et que les prix chutaient. Les entreprises se retrouvèrent donc étranglées entre
des recettes qui baissaient et des salaires réels qui augmentaient. Elles se mirent alors vers 1931 à réduire les salaires, puis à licencier, mais trop tard pour empêcher les faillites. En plus de restrictions sur l’immigration l’anti-libéralisme de Hoover se retrouve dans le célèbre et sinistre Smoot-Hawley Tariff Act de 1930. A sa demande le Congrès vota d’importantes mesures protectionnistes en faveur des producteurs agricoles, et des lobbys industriels en profitèrent pour obtenir des faveurs similaires. 3300 produits furent concernés par des hausses considérables de droits de douane, doublées souvent de barrières non tarifaires assez vicieuses. Outre les mesures de rétorsion dans le monde entier, son pire effet fut d’étrangler financièrement les pays débiteurs des USA. En effet, en tant que principal créancier des pays européens, les USA devaient acheter à ces pays un maximum de biens et services, ce qui leur fournissait les devises nécessaires au remboursement de leurs dettes.

On peut donc faire un sort à un mythe populaire : Hoover n’était pas le président inactif inspiré par le laissez-faire. Au contraire, son administration est bien intervenue pour endiguer la crise mais cet activisme a vraisemblablement aggravé les effets de la Grande Dépression, en particulier son refus d’accepter que les capitaux et les salaires retrouvent un niveau de marché.

Il serait bien plus difficile de retirer de nos têtes le préjugé selon lequel le New Deal a sauvé le capitalisme américain et a mis fin à la Grande Dépression. Le fait est que dans de nombreuses régions du monde, la dépression s’est achevée beaucoup plus tôt et beaucoup plus rapidement qu’aux USA. En Grande-Bretagne, la Grande Dépression était terminée en 1933 et le pays a même connu une forte croissance a partir de 1931. Aux Etats-Unis, à l’inverse, non seulement la Grande Dépression a duré plus d’une décennie mais elle a même empiré : en 1938 le taux de chômage était aussi élevé qu’en 1932.

Dès 1933, Roosevelt s’engage dans la voie de la cartellisation de l’économie, contre l’avis de Keynes consulté pour l’occasion. Son inspiration se trouve dans l’Italie de Mussolini[1.  Comme le prouve définitivement Wolfgang Schivelbusch dans Three New Deals : Reflections on Roosevelt’s America, Mussolini’s Italy and Hitler’s Germany, 1933-1939, Metropolitan Books, 2006.], où depuis 1925 banques, industries, agriculture et commerce sont forcés de s’entendre dans leurs organisations nationales pour durcir les conditions de la production et la limiter[2. Ce qui est en soi incompatible avec la croissance.], afin d’augmenter les prix et les salaires. La législation anti-trust fut suspendue, des codes professionnels (546!) minutieusement rédigés, avec une administration tatillonne chargée de les faire appliquer. Les syndicats furent priés de constituer des monopoles par firme, avec obligation pour les salariés d’y adhérer. Les employeurs du textile firent face à la hausse des coûts salariaux en intensifiant la mécanisation, avec pour principales victimes les Noirs, déjà durement éprouvés par la politique de Hoover et faiblement syndicalisés. Comme c’est toujours le cas aujourd’hui, la grande industrie s’accommoda fort bien du carcan des codes, au contraire des petites entreprises. Ce furent finalement les propriétaires d’une boucherie casher de Brooklyn qui eurent raison de la cartellisation devant la Cour Suprême en 1935. Syndicalistes et partisans plus radicaux de la planification s’étaient finalement joints à la détestation de ces lois absurdes qui, d’après Keynes encore, avait retardé la reprise et aggravé le chômage. Tordons le cou en passant au keynésianisme de Roosevelt : les années de New Deal ne connurent que des déficits modérés, sous la pression constante de Morgenthau et dans la pure tradition démocrate. Roosevelt refusa constamment de mettre en oeuvre la politique budgétaire que réclamaient Keynes et ses ardents disciples à Washington.

Reste donc la guerre, la belle Seconde guerre mondiale, qui aurait soi-disant permis d’en finir avec la dépression et aurait apporté le salut à l’économie. Mais par définition, le résultat de la production militaire n’est pas une vraie richesse: les guerres détruisent les biens au lieu d’en produire. Si on regarde de près les chiffres de l’économie américaine et que l’on met de côté les effets de la guerre[3. Comme le montre Robert Higgs dans Depression, War and Cold War, The Independent Institute, 2006.], on conclut que la Grande Dépression ne s’est pas achevée avant 1947 ou 1948. La guerre et ses déficits n’ont fait que cacher le faible niveau de création de richesse de l’activité économique américaine. La guerre fit au moins abandonner à Roosevelt la rhétorique anti-patrons qu’il cultivait depuis son élection. Sur ce point, les planificateurs n’ont rien appris de celui qu’il admirent tant.

*Photo : wiki commons.


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vit à Tourcoing. Il est menuisier et conseiller national du Parti libéral-démocrate.

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