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Un RN gentil avec les institutions supranationales, ça n’intéresse personne!

Marine Le Pen a le pétrole, sans les idées

Un RN gentil avec les institutions supranationales, ça n’intéresse personne!
Louis Aliot reçoit Marine Le Pen dans la mairie de Perpignan, le 3 juillet 2021. Il lui a remis la médaille de la ville, et un bouquet de fleurs © Alain ROBERT/SIPA Numéro de reportage : 01026543_000044

Fragilisée par ses récents résultats électoraux décevants, Marine Le Pen essuie des critiques sur sa stratégie politique. Elle anime ce week-end le congrès de son mouvement à Perpignan, où elle devrait être réélue confortablement. Mais a-t-elle bien pris conscience de la « maladie du Rassemblement National », principal obstacle devant elle pour accéder au pouvoir ?


Les économistes ont identifié depuis longtemps une étrange pathologie qu’ils ont nommée « maladie hollandaise » et qui porte aussi parfois le nom de « malédiction des matières premières ». La « maladie hollandaise » fait référence à ce qui advint aux Pays-Bas après la découverte de vastes gisements gaziers, notamment en mer du Nord : les revenus d’exportation des Pays-Bas augmentèrent certes spectaculairement, mais dans le même temps leur industrie se mit à décliner. De la sorte que leur potentiel de production décroissait à mesure que leur richesse monétaire augmentait.

Cet effet s’explique assez facilement par une combinaison de facteurs : l’augmentation brusque des exportations du pays, sous la forme de matières premières, provoque une appréciation de sa monnaie, ce qui dégrade la compétitivité-prix des producteurs locaux ; la main d’œuvre et les capitaux se déplacent vers le nouveau secteur très rémunérateur des matières premières, et leur coût augmente donc pour les autres secteurs de l’économie ; dans les pays dirigés par une oligarchie kleptocratique, celle-ci a tôt fait de s’approprier la rente issue des matières premières, ce qui lui permettra de perpétuer sa domination en distribuant des subsides, détournant ainsi un peu plus la population de tout travail productif, etc.

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Salade marinière sauce hollandaise

Cet effet a pu être observé dans un grand nombre de pays à l’époque moderne, et le terme de « maladie hollandaise » date des années 1960, mais il est finalement aussi vieux que les échanges économiques eux-mêmes. La maladie hollandaise n’est pas substantiellement différente de l’anémie économique qui frappa l’Espagne à partir de la découverte des mines du Potosi, au milieu du 16ème siècle. On pourrait même dire que la fable du roi Midas est une mise en garde contre la « maladie hollandaise », et plus largement contre le bullionisme, à savoir la croyance que la richesse réside dans la possession d’une grande quantité d’or et d’argent.

Les dernières élections régionales sonnent comme un avertissement : le bon temps où il suffisait de forer pour que jaillisse le pétrole est révolu

La maladie hollandaise traduit dans le fond une vérité toute simple, et que vos grands-parents vous ont peut-être enseignée : la seule véritable richesse réside dans le travail et dans l’inventivité, dans l’huile de coude et le jus de cerveau, et la richesse que vous acquérez « en dormant » est bien plus souvent une malédiction qu’une bénédiction.

Peut-être, dans quelques années, les politologues s’aviseront-ils qu’il existe l’équivalent en politique de la maladie hollandaise, et ils la nommeront : « la maladie du Rassemblement National ».

Marine Le Pen, et ceux qui la suivent, se sont trouvés à la tête d’un vaste gisement de voix, constitué par les efforts de son père, et surtout par l’impéritie de tous les partis politiques qui se sont succédé au pouvoir depuis bientôt un demi-siècle. La diabolisation du Front National, orchestrée par ces partis pour conserver leur oligopole, a en effet eu pour conséquence de faire de celui-ci le réceptacle naturel et à peu près unique de tous les mécontentements et de toutes les colères que leur politique de destruction de la France ne pouvait manquer d’engendrer.

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Ayant ainsi constitué une confortable rente électorale, apparemment inépuisable, les héritiers du Front ont pu se comporter en rentiers de la politique sans avoir jamais accédé aux responsabilités nationales, se contentant de forer leur réservoir à chaque élection en attendant que la décrépitude de tous les autres leur ouvre les portes de l’Élysée, à peu près comme le fruit mûr tombe de l’arbre.

Tout ce qui n’était pas exploitation de la rente a été peu à peu laissé à l’abandon, et notamment le travail intellectuel préalable et acharné, qui seul permet de forger l’arsenal qui vous sera absolument nécessaire si vous accédez aux plus hautes responsabilités. Car, dès le soir de l’élection, et même dès la campagne, vous entrez dans le maelstrom pour n’en sortir qu’à la fin de votre mandat. Si vous n’arrivez pas sérieusement préparé, ayant longuement médité sur l’état du pays, ses ressources, ses besoins, ce qui lui serait nécessaire, les buts que vous devrez poursuivre, les moyens que vous pourrez employer et les oppositions que vous allez rencontrer, vous ne serez rapidement qu’un vaisseau démâté au milieu de la tempête et dont tout l’effort se réduit à ne pas couler. 

Inertie intellectuelle et rente électorale

Or, tout au Rassemblement National traduit l’inertie intellectuelle et la conviction paresseuse et fausse que la seule science requise est celle de mener une campagne électorale et que, pour le reste, on verra bien quand on y sera. Pour ne pas dire qu’y flotte un parfum plus que tenace d’anti-intellectualisme.

La dernière sortie de Marine Le Pen au sujet de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) en est une parfaite et énième illustration. La présidente du RN a en effet récemment déclaré au micro de Jean-Jacques Bourdin, qu’il ne lui paraissait plus « utile » de sortir de la CEDH, que l’on pouvait « beaucoup faire avec la CEDH », à la seule condition que ladite convention « ne nous empêche pas de nous protéger » et qu’il faut juste rappeler à la cour quel est « son périmètre ». La déclaration était quelque peu embrouillée dans les détails, mais son sens général était néanmoins clair : on se confrontera à la CEDH si celle-ci nous empêche d’appliquer notre programme.

De trois choses l’une, me semble-t-il. Soit, à ce stade avancé de sa carrière politique, Le Pen n’a pas encore compris que non seulement la CEDH mais aussi la jurisprudence du Conseil Constitutionnel (et, dans une moindre mesure, celle du Conseil d’État) rendent son programme strictement inapplicable, et en ce cas elle démontre qu’elle est indigne d’accéder aux responsabilités auxquelles elle aspire.

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Soit son programme a évolué au point de devenir compatible avec la jurisprudence des cours susmentionnées, et en ce cas elle démontre que son accession au pouvoir ne présente aucun intérêt pour le pays, puisque son programme est devenu substantiellement identique à ceux des partis qu’elle prétend supplanter. Mieux : étant donné que son élection plongerait le pays dans de grandes convulsions inutiles, à cause du grand nombre d’esprits faibles qui continuent à être persuadés que le Rassemblement National est à peu près l’équivalent du NSDAP – en pire –, elle a démontré qu’il était mieux pour la France qu’elle n’accède jamais au pouvoir.

Soit elle croit plus habile, l’élection approchant, de mettre en sourdine les questions européennes, au sens large, et de laisser croire que son élection ne signifiera pas nécessairement un affrontement direct et immédiat avec ces institutions supranationales. Ce qui signifie que, pour augmenter ses chances d’être élue – pense-t-elle – elle est prête à arriver à la tête de la France sans mandat clair pour extirper notre pays des sables mouvants juridiques dans lequel celui-ci est en train de s’épuiser, et de mourir. Elle accepte donc la perspective d’une guerre d’usure plutôt que d’une bataille décisive avec la CEDH, mais aussi avec la Cour de justice de l’Union européenne, le Conseil Constitutionnel, et tout l’appareil juridico-administratif qui aujourd’hui gouverne de facto à la place des représentants élus. Ce qui signifie qu’elle n’a absolument pas compris la situation qui sera la sienne si elle venait à être élue, les forces dont elle disposera et celles dont dispose l’ennemi. Pour gagner peut-être demain, elle accepte de perdre à coup sûr après-demain et de se retrouver aussi impuissante que ceux qui l’ont précédée ces dernières décennies.

Dans tous les cas la conclusion est la même : voter pour elle est aussi inutile que pour tous les autres. L’électeur moyen du Rassemblement National ne raisonne vraisemblablement pas comme je l’ai fait, mais il se pourrait bien que, par d’autres voies, il parvienne à peu près aux mêmes conclusions que moi. Les dernières élections régionales sonnent comme un avertissement : le bon temps où il suffisait de forer pour que jaillisse le pétrole est sans doute en train de tirer à sa fin. Et, malheureusement pour lui, le RN n’a aucune autre ressource à sa disposition. Juste ses yeux pour pleurer, lorsque le gisement sera épuisé.


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