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Retour sur le Pépitagate

Retour sur le Pépitagate
Patrice Laffont (de dos), Pépita, Marie-Ange Nardi et Laurent Broomhead, 1994 © BENAROCH/SIPA Numéro de reportage : 00247870_000004

Aveuglés par un antiracisme de brocante, quand nos médias progressistes ne leur attribuent pas le terme condescendant de “racisées”, ils partent chaque jour à la recherche de victimes à mettre en avant. Avec Pépita, la clique de “Quotidien” sur TMC a toutefois réalisé un gros raté. La vedette du petit écran n’a pas accepté de se voir instrumentalisée. “Humiliée et salie”, elle a révélé ne pas en avoir dormi pendant deux jours. Retour sur les images de “Pyramide” de 1995, avec les analyses de Nesrine Briki et Célina Barahona.


Il ne faudrait jamais jauger hier à l’aune d’une lecture ancrée dans la morale d’aujourd’hui. Malheureusement, c’est un procédé bien rodé de la « cancel culture ». Il s’agit d’explorer fébrilement le passé, à la recherche de l’image ou de la scène qui indignera le plus la sensibilité progressiste.

Diffusée par TMC mardi soir, une vidéo de quelques secondes déterre des extraits de l’émission Pyramide. Les séquences choisies et le montage proposé sont orientés de sorte que Pépita, l’une des animatrices, apparaisse en potiche opprimée. Si les images provoquent un premier tollé et une indignation collective (l’émission enregistrée au milieu des années 90 montrerait d’affreux racistes), c’est la réaction de la principale concernée qui lui vaut à présent des tombereaux d’insultes.

Comprendre le Pépitagate

Si l’on vous dit Pépita, Néfertiti, Égypte, midi ou France 2, vous répondrez probablement Pyramide. Le nom de ce jeu télévisé devrait forcément vous évoquer quelque chose. Et pour cause, animé par Patrice Laffont et Pépita, ce jeu aux règles obscures avait occupé la tranche horaire méridionale de la deuxième chaine plus d’une décennie durant. Avec des parts de marché atteignant 25% dans ses meilleurs saisons, Pyramide fut très populaire entre 1991 et 2003. Le succès de l’émission reposait en grande partie sur l’esprit bon enfant qui y régnait, les vannes et plaisanteries n’étaient pas toujours très fines, mais cela restait un programme de divertissement, non un colloque culturel.

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Les personnalités des présentateurs et des intervenants avaient aussi largement contribué à la popularité du programme, notamment celle de Pépita, la pétillante animatrice qui assistait Patrice Laffont. Une recette efficace puisque le jeu fut récompensé de deux 7 d’or, en 1996 et en 1999. Depuis quelques jours, ce jeu mythique revient au devant de l’agora médiatique ; Canap 95, une émission présentée par Etienne Carbonnier sur TMC, a récemment diffusé des extraits qui ont provoqué un sacré potin. Sur les milliers d’heures d’émission Pyramide, les images sélectionnées pour la séquence retenue étaient aiguillées de manière à faire passer Pépita pour une victime d’actes « racistes et misogynes. » On y voit Patrice Laffont oser lui demander d’aller distribuer les boites aux candidats en l’appelant « ma petite chérie », avant de l’inviter à s’asseoir à côté d’un gros lourdaud à l’œil torve, qui semble insister pour qu’elle s’exécute… Ces extraits étaient accompagnés de commentaires bien comme il faut, tels que « en fait, Pépita devait subir ces réflexions à chaque émission et à l’époque ça ne choquait personne. »

Néanmoins, l’extrait qui a le plus fait réagir est celui où Pépita tenait dans ses mains une carte postale représentant un singe. Nefertiti, la voix-off de l’émission, avait alors déclaré: «Oh c’est vous en photo Pépit‘».  «C’est à force de manger des bananes, voilà ce que ça fait», avait surenchéri Patrice Laffont. Scandale! Aussitôt, une vague de solidarité déferle: articles, tweets ou podcasts indignés viennent au secours de l’ex-animatrice. Ces images sont qualifiées « d’insoutenables »[tooltips content=”https://www.journaldesfemmes.fr/people/actus/2707315-pepita-pyramide-sexisme-racisme-couple-vie-que-devient-elle”](1)[/tooltips], Pépita serait victime de « misogynoir »[tooltips content=”ibid”](2)[/tooltips], une forme de misogynie décomplexée ciblant spécifiquement les femmes noires. Toute la semaine écoulée, de très nombreux commentateurs se demandent comment la pauvre femme a pu supporter un tel racisme et un tel manque de respect tout ce temps. 

Pépita remet les pendules à l’heure

Deux jours plus tard dans le Parisien, la principale concernée s’exprime au sujet des images, loin d’en approuver les analyses. Au contraire, la starlette fustige l’orientation et la lecture faites de ces images décontextualisées: « En choisissant ces images, ils se sont complètement trompés de cible, » tempête-t-elleChoquée par le montage de Canap 95, Pépita a tenu à prendre la défense de ses camarades de l’époque: « S’il y a un endroit où je n’ai jamais vécu le manque de respect, la misogynie ou le racisme, c’est sur le plateau de Pyramide. » Au sujet de la comparaison douteuse avec un chimpanzé, Pépita replace les faits dans leur contexte: «On en avait plaisanté avant de prendre l’antenne (…) C’est même moi qui, en coulisses, avais dit «On dirait moi!». On a décidé de la faire en plateau, c’est tout». 

Tout en dénonçant l’instrumentalisation idéologique dont elle est la cible, elle n’hésite pas également à mettre en cause l’émission de TMC, qu’elle accuse de vouloir « faire du buzz » : « Les personnes qui m’ont humiliée, ce sont celles de “Canap 95” (…) Ils m’ont fait passer pour la Noire qui subit le racisme, qui n’a pas eu le choix pour avoir un travail… On va où là? Qui sont-ils pour parler à ma place? » Loin de décolérer, l’ancienne animatrice est intervenue dans l’émission de Cyril Hanouna pour réaffirmer son soutien à ses anciens collègues.

De victime à « bounty »

Ceux qui vingt-quatre heures plus tôt déploraient la « violence » de la séquence et apportaient leur soutien à l’ancienne animatrice effectuèrent un virage complet ; la réaction de Pépita n’était pas celle escomptée. Au lieu de rejoindre la cohorte des indignés, celle-ci a préféré donner sa version des faits.

Il n’en fallait pas plus pour que les tombereaux d’insultes se déversent sur la quadragénaire: « Vendue ! Traîtresse! Bounty !: » Cette dernière dénomination péjorative de “Bounty” fait référence à la célèbre barre de chocolat noir enrobée de noix de coco, forcément blanche… Ce terme désigne en gros les noirs qui seraient « noirs à l’extérieur et blancs à l’intérieur ». Cela peut faire penser à un autre petit scandale, américain, lorsque Joe Biden avait accusé pendant la campagne électorale les citoyens noirs qui votaient Trump d’être « de faux noirs. »[tooltips content=”https://www.france24.com/fr/20200522-joe-biden-fait-pol%C3%A9mique-en-d%C3%A9clarant-qu-un-noir-n-est-pas-noir-s-il-vote-trump”](3)[/tooltips]

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Certains mécontents sont allés jusqu’à évoquer le syndrome de Stockholm, affirmant que le ressenti de Pépita aurait été faussé par un sentiment diffus de loyauté causé par un conditionnement psychologique. Ce qui est paradoxal en soi, puisque l’idéologie portée par la cohorte des indignés place d’ordinaire le ressenti comme vertu quasi sacrée. Selon la vision du monde de ces antiracistes de pacotille, le ressenti, à plus forte raison celui des minorités, primerait sur toutes analyses ou fait objectif.  

La violence n’est pas là où on le dit

Audrey Lorriaux, grand reporter spécialisée dans la discrimination et le genre, officiant chez 20 Minutes, déclare ainsi [tooltips content=”https://twitter.com/audelorriaux/status/1377899739094659081″](4)[/tooltips]: « les stéréotypes racistes ne sont pas définis par le ressenti des gens, mais par les historien.nes spécialistes. Cependant on peut recevoir des remarques racistes sans se sentir victime, et oui on est seul.e à décider si on est victime ou pas. » Selon le député Aurélien Taché, l’affection de Pépita lui aurait « brouillé la vue[tooltips content=”https://twitter.com/Aurelientache/status/1377956052344389634″](5)[/tooltips] Au-delà des insultes, l’humiliation, la vraie, ne réside-t-elle pas pourtant dans ce paternalisme qui dénie à une personne son sens du discernement ? La véritable violence n’est-elle pas celle qui veut assigner les « racisés » à un éternel statut de victime, enfermer des « individualités » dans des castes hermétiques ? La véritable violence n’est-elle pas ce refus d’entendre les voix discordantes avec le narratif progressiste si friand de « racisme institutionnalisé » ? L’aptitude de Pépita à jauger une situation est niée, celle-ci souffrirait « d’oppressions intériorisées », expression à la mode qui, selon la Canadian Race Relation Fondation, « fait référence au fait d’intégrer dans sa culture les mauvais traitements récurrents subis par les membres de son groupe, d’accepter les messages négatifs transmis par le groupe dominant à leur sujet, et de s’emprisonner dans un rôle de victime. »[tooltips content=”https://www.crrf-fcrr.ca/fr/bibliotheque/glossaire-fr-fr-1/item/22959-oppression-interiorisee”](6)[/tooltips] Fadaises ! c’est tout le contraire qui s’est produit avec Pépita. Loin de se laisser emprisonner dans un statut de victime, celle-ci s’est insurgée pour rétablir la vérité et reconquérir sa dignité. Et nous l’avons dit, la prétendue violence infligée à Pépita trente ans auparavant n’est rien en comparaison avec celle qu’elle subit aujourd’hui. Quand on y réfléchit bien, le mal, comme la beauté, réside dans le regard de celui qui observe, le philosophe Hume écrit à ce sujet qu’« il n’est rien qui soit en soi-même estimable ou méprisable, désirable ou détestable, beau ou laid; tous ces attributs découlent de la constitution et de la fabrique particulière des sentiments et affections des hommes. »[tooltips content=”https://www.universalis.fr/encyclopedie/david-hume/5-scepticisme-et-naturalisme/”](7)[/tooltips]

Cela nous renseigne sur notre présent, où la haine revêt des formes diverses. Celle-ci peut même s’appuyer sur toute une assise scientifique (les études “postcoloniales” par exemple), et c’est là que réside le véritable danger.

Nesrine Briki et Celina Barahona.


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Prof contractuelle. Installée en France depuis l'an 2000, j'ai effectué un troisième cycle d'études littéraires à l'Université de Nice, je suis aussi auteur, traductrice littéraire et journaliste.

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