Au détour d’un échange sur la situation des Kurdes confrontés à la Turquie d’Erdogan, Alain Finkielkraut révèle que la position d’Eric Zemmour face à Bernard-Henri Lévy ne lui convient pas. 


Comme chaque mois, Elisabeth Lévy et le philosophe Alain Finkielkraut débattent de l’actualité dans l’Esprit de l’Escalier. Selon eux, ce rythme permet de « s’arracher au magma ou flux des humeurs ». Dans le dernier épisode, diffusé par REACnROLL, Eric Zemmour a été évoqué. L’intégralité de l’émission est disponible sur REACnROLL sur abonnement (5€ par mois). Causeur vous propose de lire un petit extrait de l’échange.

Verbatim

Elisabeth Lévy. L’offensive turque au Nord-Est de la Syrie, qui a commencé le 8 octobre, a abouti à un accord conclu le 23 octobre entre Erdogan et les Russes. L’accord autorise les Russes à patrouiller à trente kilomètres de la frontière. En somme, les Kurdes ont perdu, les Turcs et les Russes ont gagné et Bachar al-Assad ne doit pas être trop mécontent de ce qui se passe au Rojava. Sur ces questions, il y a grossièrement deux types de positions: la position réaliste et la position plutôt idéaliste. Nous les avons vues incarnées cette semaine dans le débat entre Bernard-Henri Lévy et Éric Zemmour (sur CNews NDLR). Que vous a inspiré ce débat ?

Alain Finkielkraut. J’ai été moi-même en effet effaré par l’attitude de Donald Trump. Force est de constater que l’isolationnisme américain peut avoir des conséquences plus graves que l’impérialisme américain, dont on se plaignait. Vous avez aimé l’impérialisme ? Vous allez adorer l’isolationnisme! Trump abandonne le terrain, et c’est donc la Russie de Poutine qui l’occupe. Je pensais en effet que les Kurdes avaient joué un rôle très important dans la lutte contre Daech. J’aimais l’idée de cette égalité entre les combattants et les combattantes kurdes. Ce n’est pas une idée fausse, c’est rapporté par tous les témoins, et pas seulement par les cinéastes. Tout cela m’impressionnait beaucoup. Je n’aime pas la trahison, même en politique. Peut-être les choses sont-elles en train de s’arranger aujourd’hui, mais je trouve assez légitime que le premier réflexe de l’opinion ait été un sentiment de stupeur et de révolte, premièrement. (…)

Deuxièmement, ce débat était tout à fait passionnant et m’a permis de mieux comprendre ce qui me séparait d’Éric Zemmour. Nous pouvons nous moquer de l’idéalisme à répétition de Bernard-Henri Lévy, dire qu’il épouse toutes les causes… Mais elles ne sont pas toujours mauvaises. Mais je suis très mal à l’aise devant le réalisme absolu revendiqué par Eric Zemmour. Il nous dit « j’aime la France et j’ai le droit d’aimer la France. » Bien sûr, mais je le dis aussi. Simplement, il nous ôte toutes raisons de l’aimer. Il aime la France pour ses intérêts, sa force et sa puissance. Voilà pourquoi d’ailleurs il aime le slogan de Charles Maurras : « La France seule ».

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Elisabeth Lévy (avec un peu d’ironie dans la voix). Aimez-vous la France pour sa fragilité?

Alain Finkielkraut. Non, pas seulement. J’aime la France pour sa civilisation, et aussi pour son rayonnement. À la fin de Notre Jeunesse de Charles Péguy, tout le monde attend l’aveu de Péguy qu’il a eu tort d’être dreyfusard et les nationalistes sont prêts à l’accueillir à bras ouverts, ainsi que l’Académie française. Et au lieu de cela il dit: nous avons été des héros, je ne suis plus socialiste mais cela a été extraordinaire. Il explique pourquoi. Il dit que la vraie querelle était entre nous et les maurrassiens et l’Action Française, car ils parlaient « le très respectable langage de la continuité, de la continuation temporelle du peuple et de la race, du salut temporel du peuple et de la race. Nous n’atteignions pas à moins qu’à vivre dans un souci constant, dans une préoccupation, dans une angoisse mortelle, éternelle, dans une anxiété constante du salut éternel de notre peuple, du salut éternel de notre race. Nous ne voulions pas que la France fût constituée en État de péché mortel » (…) Zemmour ce n’est pas Drumont, mais Maurras. Il n’y a que le temporel. Je crois sincèrement que Zemmour aurait été anti-dreyfusard, car la révision de son procès mettait en péril l’institution militaire. Zemmour aurait préféré défendre l’armée, objet de puissance et d’intérêt. Je crois que Zemmour est un esprit totalement maurrassien et c’est là que je me sépare de lui. Son rapport à la politique et son réalisme avide me mettent très mal à l’aise.

Elisabeth Lévy. Est-ce que la réalité n’est pas plus proche de Zemmour que de BHL ? Parce que les Turcs considèrent que cette question est d’un intérêt vital, ils sont donc prêts à faire la guerre, mais nous ne considérons pas cela d’un intérêt vital et nous n’irons pas faire la guerre. Pensez-vous que nous devrions ?

Alain Finkielkraut. L’honneur, comme disait Bernanos, est un fait. Nous ne pouvons pas nous déshonorer aussi facilement que cela, d’une part. Et d’autre part, nous n’avons aucun intérêt à voir les djihadistes se disperser dans la nature. Beaucoup ont d’ailleurs profité de cette guerre pour s’enfuir des prisons où les Kurdes les retenaient. (…)

Les intérêts des Occidentaux c’est de prendre acte de l’autonomisation de la Turquie. L’époque d’Atatürk est close. Erdogan est un islamiste conquérant, lui qui veut faire le ménage en Syrie, a dit à l’adresse de la diaspora turque : « Ne faites pas trois enfants, faites-en cinq ! ». Il s’agit pour lui de propager l’islam turc comme il le peut, et où il le souhaite. Souvenons-nous des débats absurdes qu’il y a eu en Europe sur l’entrée de la Turquie dans l’UE, souvenons-nous que nous sommes l’Europe et que ce n’est pas seulement une construction, mais une civilisation et tenons compte de ce retour de la Turquie à ses anciennes postures, pour nos intérêts mais pas seulement.

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