C’est un sujet -la récente guerre au Karabakh vue du côté azéri- sur lequel il est quasiment impossible d’écrire sous peine de se voir aussitôt accusé d’être stipendié par le gouvernement azerbaidjanais. Un sujet sur lequel le simple fait d’enquêter -qui est le principe même du journalisme ou du documentaire- entraîne d’emblée le soupçon.

Il y aurait le Bon (l’Arménie), la Brute (l’Azerbaidjan) et le Truand (la Turquie d’Erdogan). Or la réalité est tout à fait différente. 

J’en avais l’intuition depuis un moment, à vrai dire depuis que, durant l’automne dernier, ce conflit avait suscité dans les medias, sur les réseaux sociaux et chez les hommes politiques français un unanimisme quasi absolu, de l’extrême gauche à l’extrême droite, ce qui n’est le cas à peu près sur rien. 

Seul le point-de-vue arménien était entendu. Seul, il était écouté et l’ensemble de la presse française était allé d’un côté, en Arménie, et jamais (ou presque) de l’autre côté. 

Il y a bien sûr des explications à cela: la communauté arménienne est implantée depuis si longtemps en France et si bien intégrée qu’elle a joué de tous ses réseaux -ce qu’on ne peut pas lui reprocher- pour faire passer ses idées. Quasiment personne n’a d’amis azéris et nous sommes beaucoup -moi, le premier- à avoir des amis d’origine arménienne, très attachés à leurs origines. Ce qui est plus que normal. 

Il y a une autre explication: l’Azerbaidjan a la réputation d’être dirigée par un effroyable dictateur, ou plutôt une famille de dictateurs qui se transmettent le pouvoir de père en fils. Or, si l’Azerbaidjan est loin d’être un parangon de démocratie, telle qu’on l’imagine ici -la presse n’y est pas franchement libre, les portraits des présidents ornent toutes les routes du pays, et les habitudes forgées dans les écoles du KGB -où se forma Heydar Aliyev, le père du Président actuel- sont toujours très présentes- ,je ne crois pas que l’Arménie le soit beaucoup plus. L’Arménie se classe certes au 68ème rang du classement de Reporters sans Frontières, mais après une fulgurante remontée ces dernières années. Et il suffit de voir comment son dernier dirigeant, Nikol Pachinian, a été porté au pouvoir en 2018: par ce qu’on appellerait ailleurs poliment une révolution  ou plus vulgairement un coup d’État. 

C’est l’indépendance énergétique de plusieurs pays qui est en jeu et le régime azerbaidjanais le sait parfaitement. C’est ainsi que l’on a vu un pays catholique, l’Italie, soutenir un pays censé être musulman, l’Azerbaidjan, contre un pays chrétien, l’Arménie, et une République Islamique, l’Iran, soutenir Erevan alors qu’Israël était l’allié de Bakou…

Je suis donc parti le mois dernier avec mon ami Camille Lotteau, afin de réaliser un documentaire là-bas. Obtenir des visas pour Bakou ne fut pas simple, en particulier à cause du Covid qui y sévit. Mais, nous y fûmes, une fois sur place, extrêmement bien accueillis. C’est ainsi que nous avons pu circuler librement dans le pays, mais aussi dans les zones du Karabakh reprises par l’armée azérie fin 2020. Seule la ville de Choucha (Chouchi pour les Arméniens) -revendiquée par toutes les parties comme un puissant symbole et aujourd’hui azerbaidjanaise- nous fût impossible d’accès. À cause de la présence des troupes russes qui en contrôlent l’accès. À cause de la neige qui en rendait l’accès extrêmement difficile.

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Première constatation: l’Azerbaidjan n’est pas ce terrible pays islamique contre lequel on nous a raconté que l’Arménie était le dernier rempart, un rempart qui allait nous permettre de conserver notre héritage judéo-chrétien. Ce « choc des civilisations » dont parlait Michel Onfray dans un récent reportage. 

Le pays est une république laïque depuis 1918, les femmes y ont le droit de vote depuis la même date (soit près de trente ans avant la France) et l’on n’y croise pas la moindre femme voilée. À Bakou, comme dans les campagnes. Nulle part. Au contraire: les jeunes femmes y portent des mini-jupes, vont boire un verre entre copines dans les nombreux bars des grandes villes et l’alcool y coule à flot. Comme à Paris. 

Certes, 96% de la population est d’origine musulmane, mais on n’y entend nulle part le muezzin, les mosquées sont quasiment vides et les religions y vivent en parfaite harmonie. Interrogés, les leaders de la communauté juive m’ont ri au nez lorsque je leur ai demandé s’il y avait de l’antisémitisme dans le pays. Le chef de la communauté ashkénaze, Alexandre Sherovsky, m’a juré qu’il n’y avait jamais eu, dans toute l’histoire du pays, un quelconque pogrom, ce qui est exceptionnel pour la région, en particulier dans ces ex-républiques soviétiques où l’antisémitisme était monnaie courante. Et d’ajouter: « L’antisémitisme, je crois qu’en France, il y en a beaucoup plus ! » 

Quant au responsable des « Juifs des Montagnes », cette communauté très particulière qui est là depuis plus de trois mille ans, Milikh Yevdayev, lorsque je lui ai demandé s’il en était de même en Arménie, il m’a répondu avec un large sourire: « Trouvez-moi déjà un juif arménien, et on en reparle! ». 

Cette discussion se passait dans la grande synagogue située au centre de Bakou, une synagogue à peine surveillée par un policier, ce qui en dit long sur l’absence de crainte d’attentats dans cette ville éloignée de moins de deux cent kilomètres de la frontière iranienne. 

Ce sont ces mêmes personnes qui m’ont fait découvrir l’existence de l’étrange héros que l’Arménie encense aujourd’hui, le Général Garegin Nzdeh. Chef des unités arméniennes de l’armée russe qui se battaient contre les Turcs dès le début de la Première Guerre Mondiale, homme-clé dans la défense de la république d’Arménie fondée en 1918, adepte de l’idée de la Grande Arménie -qui incluerait aussi Géorgie et Azerbaidjan-, il se rapproche dans les années 30 des théories raciales des Nazis pour qui « une seule et même race existe en Allemagne et en Arménie ». Il crée ainsi en 1942 la Légion Arménienne au sein de la Wehrmacht, qui sera responsable, avec ses 30 000 hommes, de nombreux massacres de Juifs en Ukraine, en Crimée et même dans le Sud de la France, avant d’opérer un revirement (raté, puisqu’on l’expédia au goulag) en 1944 vers l’Armée Rouge de Staline, quand il sentit que le vent tournait. 

Il serait, bien sûr, injuste de rendre tous les Arméniens responsables de cette Légion. Il n’empêche: l’érection d’une immense statue en plein cœur d’Erevan en 2016, et plus encore le refus très récent des Arméniens du Haut-Karabakh de détruire la statue du même général qu’ils venaient d’ériger à Martuni, en dit long sur leur curieux rapport à ce triste « héros » qui fait plus penser à Pétain ou aux Oustachis croates qu’à un simple chef militaire. Pour moi qui pensais depuis toujours qu’il y avait une sorte d' »alliance métaphysique » entre Juifs et Arméniens, ces deux peuples qui ont été les victimes des deux principaux génocides du 20ème siècle, je dois dire que je tombais de haut. 

Est-ce grâce à l’Islam chiite qui y règne en maître, si le pays n’a jamais connu de vague islamiste? Peut-être. L’ayatollah qui y dirige les cultes, SheikhUlIslam Allahshukur Pashazada, et qui n’a pas l’air en odeur de sainteté chez ses voisins iraniens,  m’a ainsi affirmé prôner cet « Islam des lumières » que l’on recherche tant ailleurs. Vainement, la plupart du temps. Certes, il semblerait qu’il y ait eu des départs de jeunes recrues islamistes vers l’Etat Islamique en 2013 ou 2014, mais personne n’est capable de l’affirmer avec certitude ni d’indiquer quelles mosquées du pays auraient pris ce tournant radical. Et puis, surtout, il semble parfaitement improbable que des Chiites aient pu être acceptés par les combattants de Daech, dont une des principales activités, en Irak et en Syrie, consistait à exterminer sans autre forme de procès tous les Chiites, ces renégats qu’ils considéraient comme des apostats. 

C’est d’ailleurs ce qui me fait tiquer lorsque l’on affirme que des mercenaires en provenance de Syrie et de l’État Islamique seraient venus combattre aux côtés des Azéris. L’affirmation, sortie d’on ne sait où précisément -les

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