« Gore » est un mot américain qui signifie « sang coagulé » et désigne par extension tout ce qui est « sanglant » ou « ensanglanté ». Au début des années 60, un cinéaste –Hershell Gordon Lewis- et son producteur David F.Friedman vont lancer le genre sur les écrans avec le mythique Blood feast. Tandis qu’ils se consacraient jusqu’alors aux « nudies » (films d’exploitation où la nudité servait à appâter le chaland), ils vont avoir recours à des litres d’hémoglobine pour pimenter des histoires horrifiques et attirer à eux les amateurs de sensations fortes. Des films de zombies de Romero aux films de cannibales italiens en passant par les premiers forfaits de Peter Jackson (Bad taste, Brain dead) ; ce genre cinématographique à part entière, où l’horreur pure et le second degré font souvent bon ménage, va connaitre une florissante destinée au cinéma.

Mais Gore est également le nom d’une mythique collection lancée par les célèbres éditions Fleuve Noir au milieu des années 80 par Daniel Riche. Pendant cinq ans (de 1985 à 1990), 118 romans aux couvertures sanglantes et agressives à souhait vont faire leur apparition dans les kiosques des halls de gare et sur les étals des supermarchés. Passionné par cette collection depuis toujours, David Didelot (qui publie par ailleurs le célèbre fanzine Vidéotopsie) consacre aujourd’hui un ouvrage remarquable à cette aventure éditoriale singulière.

Gore, dissection d’une collection est le résultat d’un véritable travail de bénédictin. Didelot et son équipe entreprennent de revenir sur les précurseurs du genre en inscrivant le « gore » dans une véritable tradition littéraire (les glorieux ancêtres comme Sade et Lautréamont) qui s’est ensuite épanouie dans le cadre du roman populaire (superbe texte de Gérard Lauve sur la littérature « de gare » sensationnaliste héritière du Grand-Guignol et de la presse illustrée avide de faits divers). Puis il nous offre un catalogue exhaustif de tous les romans de la collection avec une présentation précise des auteurs, un résumé critique des ouvrages et de nombreux entretiens avec les écrivains ayant trempé leur plume dans le sang (Jean-Pierre Andrevon, François Darnaudet, Joël Houssin, Charles Nécrorian…).

Après avoir consacré un chapitre aux illustrateurs des couvertures (outre l’incontournable Dugévoy, il convient de citer l’immense Roland Topor dont les illustrations pour la collection restent controversées par les amateurs) et un autre aux liens unissant ces livres au cinéma ; Didelot se penche sur les collections littéraires s’inscrivant dans ce même sillon de l’horreur sanglante (que ce soit l’éphémère collection Maniac lancée par Daniel Riche, « le Marcel Duhamel du gore », appuyé par Patrick Siry lorsqu’il quitte le Fleuve noir en 1988 ou la toute nouvelle collection Trash).

Que retenir de cet ouvrage remarquable et richement illustré ? Tout d’abord les liens indissociables de cette collection avec le cinéma. Ce n’est sans doute pas un hasard si le premier titre publié, La nuit des morts-vivants, fut une « novélisation » du scénario écrit par John Russo pour Romero. De la même manière, trois films de HG.Lewis seront adaptés pour devenir des romans. Parfois, c’est l’inverse qui se produit et certains romans traduits pour la collection « Gore » donnèrent naissance à des films, le plus célèbre restant Hurlements de Gary Brandner adapté au cinéma par Joe Dante.

Ensuite, que la collection « Gore » fut un véritable terrain d’expérimentations pour des auteurs chevronnés du roman populaire. La plupart avaient d’ailleurs déjà écrit pour le Fleuve Noir et ajoutaient une corde à leur arc en se livrant à ces exactions sanglantes. Citons les plus célèbres : Jean-Pierre Andrevon, GJ.Arnaud, André Caroff, Corsélien (sous ce pseudonyme se cachait le regretté Pascal Marignac qui signa également ses polars musclés sous le nom de Kââ), Michel Honaker, Pierre Pelot, François Sarkel et l’incontournable Nécrorian (alias Jean Mazarin ou Emmanuel Errer) qui semble avoir signé quelques fleurons de la collection…

À travers tous ces récits courts et sans fioriture, n’hésitant pas à se vautrer dans les tréfonds de l’abjection (le cocktail sexe et sang) ou allant arpenter les chemins plus classiques du fantastique et de la science-fiction pimentés par quelques crimes bien atroces, se dessine le panorama d’une littérature populaire méprisée par la plupart des intellectuels mais qui séduit désormais par sa virulence, son goût de la provocation, son caractère parfois subversif et résolument étranger à toute bienséance.

Daniel Riche et sa collection permirent également la découverte de nombreux auteurs anglo-saxons aujourd’hui considérés comme des maîtres du genre (Hutson, Ray Garton, Richard Laymon, Daniel Walther, etc.) en dépit de certaines adaptations contestables, les romans ayant été amputés pour devenir conformes au format de la collection (ouvrages courts ne dépassant que rarement les 150 pages).

Un dernier mot pour souligner que ce livre ne s’adresse pas uniquement aux spécialistes du genre (qui, de leur côté, seront comblés). Pour ma part, je suis un parfait néophyte n’ayant jamais ouvert un roman de la collection Gore (je compte remédier à ça très vite) mais l’ouvrage est à la fois très accessible et porté par une passion communicative. David Didelot mérite donc un grand coup de chapeau pour ce coup de projecteur sur une parcelle d’un continent enfoui et malheureusement trop méconnu qu’on nommera, faute de mieux, la « littérature de gare »…

David Didelot. Gore : dissection d’une collection (2014). Editions Artus Films.

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