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L’Europe postmoderne: sortir de l’Histoire, sortir des technologies

Une tribune de Marcel Kuntz, directeur de recherche au CNRS*

L’Europe postmoderne: sortir de l’Histoire, sortir des technologies
Des militants de Greenpeace France construisent un mur de paille devant le ministère de la Transition écologique pour demander au gouvernement un encadrement strict et unique de tous les nouveaux OGM, le 26 avril 2021, Paris © GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

La Commission européenne a rendu public le 29 avril un rapport sur les « nouvelles techniques génomiques », qui peut sembler anecdotique pour les non-spécialistes, mais qui est en réalité révélateur de l’idéologie dominante de l’Union européenne.


Ces « nouvelles techniques génomiques » sont des biotechnologies qui ouvrent des perspectives prometteuses en agriculture, pour l’industrie et en médecine. Elles sont aussi appelées « réécriture de gènes » (« gene editing »), et la technique la plus connue de ces « ciseaux moléculaires » a vu ses pionnières, Jennifer Doudna et Emmanuelle Charpentier, couronnées par le Prix Nobel de Chimie en 2020. Le récent rapport de la Commission européenne était attendu : il s’agit pour les acteurs du domaine de savoir comment ces technologies vont être réglementées dans l’Union européenne. Sachant que l’Europe est déjà excessivement en retard dans leur utilisation, dans tous les domaines, par rapport à des pays plus accueillants, comme les Etats-Unis et d’autres, dont la Chine qui devient le leader. 

La raison pour laquelle l’Europe s’acharne de fait à détruire ces biotechnologies, et d’autres technologies (on peut citer le nucléaire civil), est idéologique et doit être cherchée dans son aspiration postmoderne à maîtriser tout risque

Comme il n’est plus à démontrer que la règlementation des « OGM » (un concept juridique, dont la définition n’a aucune rationalité scientifique) a contribué à détruire en Europe la révolution biotechnologique précédente, la transgénèse – codécouverte en Europe, mais dont les produits sont développés ailleurs et pour partie importés en Europe pour la nourriture animale- il est clair pour tous les acteurs du dossier que si ces « nouvelles techniques génomiques » sont règlementées comme des « OGM », alors en raison de la diabolisation réussie du concept, l’Europe regardera une nouvelle fois passer le train… 

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C’est bien ce qui se dessine suite à la non-adaptation de la règlementation « OGM » à un environnement technique qui a changé depuis son élaboration en 1990. Le présent rapport reconnaît d’ailleurs que des rapports précédents, en 2010 et 2011, avaient identifié le problème : « le cadre législatif tel qu’il fonctionne aujourd’hui ne répond ni aux besoins, ni aux attentes, ni à ses propres objectifs » (traduction) dit l’un d’eux. On ne peut être plus clair ! Mais rien n’a été entrepris pour y remédier. Bien au contraire, la charge réglementaire s’est encore accrue, tout en laissant des incertitudes quant aux nouvelles biotechnologies. Il est arrivé ce qui se passe quand le politique est défaillant : les juges occupent le vide laissé… En l’occurrence la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE) a conclu que les techniques qui relèvent de la « mutagénèse » (modifications ponctuelles de l’ADN), du moins les plus récentes, dont font partie ces « nouvelles techniques génomiques », entrent dans le cadre de la législation « OGM ». Cette dernière étant notoirement obsolète, le rapport de la Commission était donc attendu, tel l’oracle de Delphes, pour savoir de quoi l’avenir sera fait… 

Loin de présenter une vision de l’avenir, ni une quelconque stratégie, ce rapport se contente de rendre compte des travaux, certes de qualité, de différentes instances scientifiques européennes, et des opinions des « parties prenantes », confrontées en simulacre de démocratie (X dit que, mais Y pense le contraire) et qui forment deux camps irréconciliables. Pour simplifier, d’un côté les pro-biotechs, c’est-à-dire les acteurs industriels et les scientifiques qui veulent utiliser ces technologies, de l’autre les opposants, c’est-à-dire la sphère de l’écologie politique et ses organisations franchisées, alliées aux acteurs de l’agriculture biologique. L’exposé des divergences de vues se répète ainsi tout au long du rapport.

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Qui en sort vainqueur ? Mènent « aux points », comme on dit en boxe, les pro-biotechs, qui n’étaient pas favoris, car le projet du Pacte Vert présenté fin 2019 par la Commission négligeait les biotechnologies (qui n’y étaient que marginalement mentionnées), alors que l’agriculture biologique y était favorisée. Les pro-biotechs se félicitent que le présent rapport reconnaisse explicitement que « les produits des nouvelles techniques génomiques ont le potentiel de contribuer à des systèmes agroalimentaires durables conformément aux objectifs du Pacte Vert européen », et d’autre part que la règlementation n’est pas adaptée. La manière de la changer est moins claire : les palabres vont se poursuivre, pour un résultat qui pourrait ne pas tourner en faveur des biotechnologies, car rien ne permet aujourd’hui de conclure qu’une majorité favorable se dégagera parmi les Etats-membres, surtout après le départ des Britanniques (plutôt pro-biotechs) et la montée en puissance des Verts allemands (idéologiquement anti).

La raison pour laquelle l’Europe s’acharne de fait à détruire ces biotechnologies, et d’autres technologies (on peut citer le nucléaire civil), est idéologique et doit être cherchée dans son aspiration postmoderne à maîtriser tout risque. Elle se concrétise par le Principe de précaution auquel la CJUE ainsi que la Commission ont fait explicitement référence dans ce dossier des biotechnologies. Cette idéologie n’est que la déclinaison sur les technologies de celle qui veut par ailleurs éviter tout évènement tragique. L’Europe accepte ainsi de « sortir de l’Histoire », la Grande, mais aussi de celle des biotechnologies – et d’abandonner ses bénéfices qu’elle a pourtant identifiés –  et dans les deux cas renonce à la puissance géopolitique.

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Pour éviter la répétition des tragédies de son Histoire (il y en a effectivement eu beaucoup), l’Europe s’en remet à ses grands principes (démocratie, État de droit, droits de l’homme, etc.). Pour éviter les accidents technologiques (il y en a eu), elle a inventé d’autres grands principes : la participation des « citoyens » (y compris aux débats technologiques très complexes, comme sur le climat en France), le principe de précaution (au sommet de la hiérarchie des normes), le droit de l’environnement (largement dicté par les marchands de peur de l’écologisme).

L’Europe est convaincue que ses bons sentiments la situent dans le camp de la grande vertu, alors que son idéologie la mène au grand déclassement. En revenant à l’image de l’oracle, on peut songer, à propos du déclin de ce dernier, à Cicéron (De divinatione): « il se peut que cette force émanée de la terre qui agitait divinement l’âme de la Pythie se soit épuisée à la longue comme il arrive que les cours d’eau tarissent et disparaissent ou comme nous les voyons abandonner leur lit et suivre un autre cours… ». 

* ces propos ne reflètent pas une position officielle du CNRS


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Directeur de recherche au CNRS de Grenoble.

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