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Évaluation de la gestion de la crise Covid-19: un rapport édulcoré et convenu

Évaluation de la gestion de la crise Covid-19: un rapport édulcoré et convenu
Didier Pittet, 2006 © MARTIAL TREZZINI/AP/SIPA Numéro de reportage : AP20510859_000002

Le Suisse Didier Pittet a remis mardi 18 mai à Emmanuel Macron une évaluation complaisante des « forces » et « faiblesses » de la France face à la crise sanitaire. Analyse.


Au décours de la première épidémie de Covid-19 du printemps 2020 et la série de ratés sur la gestion française de la crise, le chef de l’État a nommé le 25 juin 2020 le médecin Suisse Didier Pittet pour rédiger un rapport sur la qualité de la réponse des pouvoirs publics, considérant les aspects sanitaires, économiques et sociaux. Le rapport final est rendu public en mai 2021.

On peut en tout premier lieu se demander pourquoi confier une mission gouvernementale française à un médecin étranger exerçant à l’extérieur du territoire, donc nécessairement moins au fait des arcanes du système de santé français, alors que toutes les compétences scientifiques existent en France. Didier Pitet exerce comme médecin chef du service de prévention et contrôle de l’infection aux hôpitaux universitaires de Genève. Il est connu pour avoir recommandé l’utilisation d’une solution hydroalcoolique à l’hôpital afin d’éviter les infections dites nosocomiales, c’est-à-dire contractées à l’intérieur de l’hôpital. Sa compétence est bien réelle dans le domaine particulier de l’hygiène hospitalière, mais celui-ci n’a strictement rien à voir avec le domaine du contrôle des épidémies en population générale et de l’évaluation des mesures de santé publique contre les pandémies. Confier à un spécialiste en hygiène hospitalière une mission sur l’évaluation de la gestion de la crise sanitaire est aussi logique que de confier en Juin 1944 à un spécialiste du nettoyage des casernes la responsabilité d’évaluer la stratégie militaire du débarquement de Normandie !

On pourrait s’attendre à ce que l’expertise spécifique nécessaire à la mission soit apportée par les coauteurs du rapport. Cela n’est malheureusement pas le cas. Un chat appelant un chat, le seul médecin en santé publique co-auteur du rapport est aussi un expert en… hygiène hospitalière. Les trois autres co-auteurs sont une économiste de l’OCDE, un énarque président de la Cour des comptes, et une médecin chercheur en sciences sociales.

Il faut admettre qu’il est difficile pour le grand public de comprendre les subtilités des spécialités et sous-spécialités médicales et scientifiques. Les médias s’y perdent allègrement depuis le début de la crise sanitaire en présentant des « épidémiologistes » comme d’hypothétiques spécialistes des « épidémies ». Pourtant l’étymologie commune du grec demos (peuple) ne fait pas le synonyme. L’épidémiologie est l’étude de la répartition et des facteurs de risque des maladies. La très grande majorité des épidémiologistes occidentaux interviennent sur l’étude des maladies chroniques et très peu sont compétents dans l’étude des épidémies pour la bonne raison qu’elles sont rares sous nos latitudes. À plus fortes raisons, les virologues, immunologues, réanimateurs, modélisateurs ou urgentistes ne sont pas non plus des spécialistes des épidémies. Malgré leurs bonnes volontés à se rendre disponible dans les médias, interroger ces spécialistes sur les mesures de santé publique contre les épidémies revient à demander à un psychiatre comment opérer une prostate. Les pouvoirs publics ont coutume depuis le début de la crise de s’entourer de scientifiques qui ne sont pas des experts en épidémie : le « Conseil Scientifique » institué par le chef d’État ne comprend en effet aucun spécialiste en dynamique des épidémies, ni en évaluation des mesures de santé publique contre les épidémies, ni en coronavirus… 

Ce manque d’expérience et d’expertise spécifique est favorable aux lieux communs, comparaisons superficielles et aux confusions. C’est ainsi notamment que les auteurs du rapport cautionnent allègrement les messages du gouvernement en confondant l’effet de la pandémie elle-même et l’effet des mauvaises mesures prises contre la pandémie, ce qui n’est pas la même chose.  C’est comme si on refusait de distinguer les effets d’une maladie avec les effets secondaires des traitements supposés soigner la maladie. La mission prétend pourtant s’être appuyée sur des travaux scientifiques en épidémiologie, économie et sociologie complétée par l’audition de 200 personnalités du monde de la santé, du monde économique, de la sphère sociale, publique, internationale et d’experts des sciences humaines et sociales. Malheureusement le peu de références du rapport ne permet pas de savoir sur quels travaux scientifiques ce rapport s’est appuyé, ni qui sont les 200 personnalités interrogées et ce qu’il est ressorti de ces entretiens. La méthodologie de réalisation de la mission n’est pas floue, elle est inexistante. 

Elle semble être uniquement destinée à soutenir la communication de l’Élysée puisque la conclusion de ce rapport peut se résumer par les quatre points suivants :

  • Le niveau de préparation à la crise était insuffisant (sous-entendu à cause principalement des gouvernements précédents…)
  • Le premier choc de la pandémie expliquerait et justifierait la brutalité des réponses du pouvoir public contre les libertés individuelles (sous-entendu le gouvernement a été efficace contre le premier choc…).
  • Les autorités sanitaires auraient su tirer les enseignements de leur expérience pour améliorer le pilotage, en particulier grâce à des mesures proportionnelles de confinement et la préservation du tissu économique et social (sous-entendu la générosité du gouvernement a permis de préserver la nation…)
  • L’engagement et la mobilisation des « acteurs » aurait été remarquable (sous-entendu le gouvernement a acquis la pleine confiance des « soignants » et des institutions…)

Aboutir à ces messages impose d’avoir simplifié de façon biaisée la réalité en réalisant nécessairement de grossières impasses pour colporter des dogmes masqués sous des critiques bienveillantes. À titre d’exemple, le confinement total, mesure inédite dans l’histoire de la lutte contre les épidémies, est présentée par les auteurs comme ayant permis de réduire considérablement la circulation du virus, sans aucune discussion ni références sur la controverse scientifique internationale à propos de ce point précis. Pourtant, des travaux scientifiques de plus en plus nombreux établissent que le confinement généralisé est une mesure inutile et dangereuse car favorisant entre autres les contaminations au foyer. Ces études ont purement et simplement été ignorées. Cela a l’avantage de ne pas avoir à formuler de critiques sur l’absence de justification scientifique à propos des nombreuses privations de liberté imposées à la population sous couvert d’État d’urgence, comme l’interdiction de la population au printemps 2020 de se promener en plein air sur une plage, en montagne ou en campagne (soit à l’air libre où il n’y aucun risque de contamination). De la même façon, aucune critique sur la fermeture administrative de nombreux lieux sans justifications scientifiques ne sont formulées : restaurants, théâtres, musées, pistes de ski… Le rapport se cantonne à évoquer les conséquences sociétales et psychologiques négatives du confinement, mais astucieusement sans le remettre en question puisqu’il décrète sans discussion que la mesure aurait été efficace grâce un raccourci rhétorique manipulatoire « cause-effet » de phénomènes concomitants. Peu au fait de l’évolution naturelle des épidémies, les auteurs méconnaissent qu’une épidémie à virus respiratoire a sa dynamique propre, indépendamment des mesures de protection prises. Cette dynamique est liée entre autres à la saisonnalité, ainsi qu’à de nombreux cofacteurs inconnus qui font que l’épidémie peut disparaître définitivement (ou non) comme elle est apparue.

Enfin, 40 propositions tombées du ciel sont formulées en fin de rapport sans explications. Ils constituent une liste de lieux communs, vœux pieux et banalités médico-administratives, notamment :

Développer des collaborations diverses, Engager un processus de travail continu, Renforcer l’appareil statistique de mesure, Accroitre la place de la santé publique, Renforcer la légitimité de Santé publique France, Créer auprès du Directeur Général de la Santé une fonction de délégué pour la prévention et le risque infectieux, Mettre en place un plan de renforcement des ARS au niveau départemental, Renforcer l’effort de réduction des facteurs de risque (obésité, alcoolisme, tabagisme, sédentarité…), Améliorer le dispositif de prise en charge des personnes âgées, Renforcer les capacités françaises en matière de modélisation, Poursuivre la démarche d’évaluation de l’impact de la crise sur la santé mentale des populations, Mener une étude sur la trajectoire des entreprises en difficultés…

Malgré son ambition de traiter les conséquences de la crise, les questions les plus importantes sont toujours sans réponses :

  • La proclamation de l’État d’urgence permettant la concentration de tous les pouvoirs était-elle justifiée ?
  • Comment vont être financés les 424 milliards d’Euros de coûts de la crise sur trois années ?
  • Pourquoi ne pas avoir investi une petite partie de ces sommes dans l’amélioration du système de santé afin de le rendre plus efficace à mieux assumer les futures pandémies ? Le chef de l’État avait bien expliqué en avril 2018 à des professionnels de santé dénonçant la crise des hôpitaux qu’il « n’y avait pas d’argent magique… ». D’où viennent alors la pluie de milliards dépensés pour compenser les mesures administratives de blocage de la société ?

À l’évidence, ce rapport est une compilation convenue destinée à ne pas blesser son commanditaire, malgré des critiques superficielles et quelques comparaisons internationales dignes du niveau d’un mémoire d’élève infirmière.


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Docteur en Médecine spécialiste en Santé Publique, Docteur en Sciences économiques, Titulaire d’une Habilitation à Diriger des Recherches, Professeur invité à l’Université Russe d’Economie Plekhanov. Auteur de « Economie de la Santé » (Elsevier-Masson), Dictionnaire commenté d’Economie de la Santé (Masson), Comprendre la Pharmacoéconomie (John Libbey), Dictionnaire raisonné des termes des entreprises du médicament (Flammarion Médecine Sciences).

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