À force d’être enrôlé à tout bout de champ par le discours politique et médiatique, le terme « populisme » s’est vidé de son sens. Désignant des leaders et mouvements politique aux idéologies antagoniques, cette étiquette souvent infamante qualifie avant tout un style que les néo-nationalismes remettent désormais au goût du jour.


 

On dénonce ou on célèbre bruyamment le « populisme », mais on ne se presse pas pour le définir. Certes, les politistes académiques font leur travail, les uns analysent les « populismes » dans le monde ou dans telle région du monde, ils les comparent et étudient leurs évolutions respectives, les autres constatent le « retour du populisme » et en décrivent les différents aspects en Europe ou aux États-Unis, tandis que les politiques et les journalistes s’inquiètent ou font mine de s’inquiéter de la « montée du populisme ». Populisme : tel est désormais, dans les médias, le nom de la menace, voire de l’ennemi. On peut s’en féliciter, avec un grain d’ironie : il n’y a pas de politique sans désignation de l’ennemi, ce dernier serait-il largement fantasmé, voire chimérique. Mais il n’y a toujours pas de consensus sur ce qu’est « le » populisme, notion floue et terme d’usage polémique, devenu depuis une trentaine d’années, dans le discours politico-médiatique dominant, une étiquette diabolisante. Et l’on est en droit de douter qu’un accord soit possible sur la définition du phénomène polymorphe et ambivalent nommé populisme.

Le conflit des interprétations et l’idéalisation du peuple

Nous sommes enclins à projeter hâtivement sur le populisme nos craintes, nos hantises, nos rejets, nos répulsions. Mais aussi, depuis quelques années, et non sans naïveté, nos aspirations et nos espoirs. Quelques intellectuels marginaux, surtout à l’extrême gauche, osent aujourd’hui y projeter leurs rêves d’une démocratie « radicale », qu’ils baptisent « populisme de gauche ». On attend toujours de leur part une définition rigoureuse de ce qu’ils entendent par « radical » ou « radicaliser ». S’agit-il simplement, selon la formule célèbre de Marx, de « prendre les choses par la racine », la racine étant « l’homme lui-même » ? Mais quelle peut en être la traduction politique ? Une politique « humaniste » ou « à visage humain » ? La formule est aussi usée que « politique de civilisation ». La pensée vague et sloganique des intellectuels de gauche répond en sortant les vieux mots magiques, mis en branle par l’opérateur progressiste (« toujours plus ») : toujours plus d’égalité et de liberté. Refrain connu et réconfortant pour certains, mais programme politique un peu court, qui flotte dans le ciel des abstractions…

Le conflit des interprétations tourne autour du sens et de la valeur qu’on accorde au peuple. Alors que les adeptes de l’individualisme libéral se méfient du peuple, sujet collectif soupçonné d’obéir à des passions négatives ou d’avoir des réactions irrationnelles, qu’ils diabolisent en conséquence, les dénonciateurs du néolibéralisme ou du capitalisme mondialisé procèdent à une inversion de la diabolisation : ils transfigurent le mauvais sujet et tendent à l’angéliser, ils l’investissent d’une promesse de salut. C’est cette immaculée conception du peuple, naïve ou feinte, qui forme le socle du prétendu populisme de gauche. Comme le notait Leszek Kolakowski en 1957 : « La gauche sécrète les utopies comme le pancréas l’insuline, en vertu d’une loi naturelle. »

Bref coup d’œil sur la confusion

Ce qu’on appelle populisme depuis le milieu des années 1980 renvoie confusément à trois phénomènes politiques distincts supposés connus : l’extrême droite, le nationalisme et la démagogie. Et ce, alors même qu’on peut voir dans les mobilisations dites populistes l’expression d’une demande de démocratie « véritable », « authentique » ou « vivante », qu’on ne saurait dire « extrémiste » ni « de droite ». Et aussi, alors que le principe de la souveraineté du peuple est célébré par les populistes assumés ou désignés non moins que par leurs ennemis qui se disent « démocrates ». Mais l’on sait que la démagogie suit la démocratie comme son ombre. La difficulté tient selon moi à ce que le populisme est un style politique compatible avec toutes les grandes idéologies politiques : libéralisme, conservatisme, socialisme, nationalisme, etc. Il est dénué de spécificité idéologique. On peut bien sûr qualifier de populistes les expressions politiques de la défiance à l’égard de la démocratie représentative et de son pluralisme libéral. Et ajouter que le « dégagisme » en constitue l’idéologisation. Mais cela ne suffit pas à définir conceptuellement le populisme. On doit se contenter d’une définition descriptive, susceptible de satisfaire deux modestes critères : conformité aux faits et commodité.

Définir ?

Dans cette perspective, en m’efforçant d’être le plus neutre possible, je définis le populisme en tant que style politique, d’une part, par le culte affiché du peuple, et plus particulièrement des classes populaires, célébrées comme « saines », « honnêtes » ou « authentiques », voire comme incarnant la « décence commune », et, d’autre part, par l’appel au peuple lancé par un tribun, un appel direct soit au peuple tout entier, soit à la « partie basse » du peuple, à la plèbe, à la « multitude », aux « vraies gens ». En outre, ce qui complique le tableau, le peuple tout entier peut être assimilé à la nation, et celle-ci au « pays réel » ou à une nation ethnique. L’ambiguïté du mot « peuple », dêmos et ethnos, est un élément constitutif de ce que j’appelle, depuis le début des années 1990, le « style populiste ». Car la « défense du peuple » suit plusieurs chemins. Cette ambiguïté constitutive permet de comprendre pourquoi les mouvements populistes contemporains sont soit plutôt protestataires, donc anti-statu quo et anti-élites, soit plutôt identitaires, donc nationalistes, voire xénophobes en un sens non cl

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Décembre 2018 - Causeur #63

Article extrait du Magazine Causeur

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