Meeting de Donald Trump en Caroline du Sud, janvier 2016.

Pour quelqu’un comme l’auteur de ces lignes, membre à son corps défendant d’une « élite » censée s’être irrémédiablement coupée du « peuple », le spectacle qu’offrent nos démocraties est désolant. Il pouvait à la rigueur suivre d’un œil désabusé les méfaits des révolutions « illibérales » en Pologne et en Hongrie, où la démocratie s’est réduite au vote ; après tout, l’histoire longue et récente de ces pays ne les prédisposait point à se donner d’emblée des régimes démocratiques adultes et apaisés. Il avait déjà plus de mal à s’accommoder de l’émergence de démagogues dans les vieilles démocraties d’Europe occidentale. Puis est venue la gifle du Brexit, et là, l’inquiétude l’a cédé à l’angoisse. En Grande-Bretagne, une classe politique connue pour son pragmatisme et sa pondération s’est abîmée dans une campagne référendaire abjecte où le mensonge l’a disputé à l’ignorance, pour aboutir à un résultat auquel elle n’était visiblement pas préparée. Comment est-ce possible ?

Mais ce n’était encore qu’amuse-bouche, puisque les Américains nous ont servi depuis l’apothéose du plus extraordinaire bateleur, de mémoire d’électeur. Vulgaire, égocentré comme un enfant, ignorant, incohérent, menteur, entouré d’une clique à son image, comment un tel personnage s’est-il hissé au pinacle de la puissance ? Surtout, comment un milliardaire, dont le principal titre de gloire est une émission de télé-réalité où il prenait un plaisir manifeste à éructer « Vous êtes licencié ! » aux malheureux candidats à un job imaginaire dans son empire, a-t-il réussi à passer pour le champion de la classe ouvrière américaine ?

Bien sûr, on peut toujours avancer des arguments circonstanciels. À chaque pays ses particularités locales, les défaillances de ses propres dirigeants, les faiblesses de ses institutions, les ratés de ses campagnes électorales, les bizarreries du système électoral, que sais-je encore. Pour ne prendre que le cas américain, il est évident qu’Hillary Clinton n’a pas été une candidate idéale et que, malgré ses failles, elle a emporté haut la main le vote populaire – plus de deux millions de suffrages de plus que son adversaire ! Ce serait se rassurer à bon compte. Car enfin, le différentiel de qualité entre les deux candidats était tel que la démocrate aurait dû, en bonne logique, pulvériser « le Donald ». Inutile donc de se voiler la face. En additionnant les expériences des deux côtés de l’Atlantique, il faut bien se rendre à l’évidence : c’est à une vague populiste que nous avons affaire, une vague qui menace de gonfler en tsunami. Il est urgent de comprendre pourquoi.

Une crise de la conscience occidentale

Comme chacun sait, la coupable, offerte sur tous les tons à la détestation universelle, est la mondialisation, autrement dit le système-monde issu de l’intégration croissante des marchés et des hommes, elle-même le résultat de la triple révolution des transports, de la circulation de l’information et de la communication de masse. Pour ses critiques les plus acerbes, la solution est son contraire : un processus réversif qu’ils appellent « démondialisation ». Hélas ! La « démondialisation » est un leurre, une illusion analogue à celle qu’entretenaient les briseurs de machines, les luddites, lors de la première révolution industrielle. On peut, bien entendu, mettre des bâtons dans les roues de la mondialisation des échanges en dressant des barrières douanières, on peut tenter de juguler les flux migratoires en s’entourant de murs et de barbelés. Mais, à l’instar du nuage de Tchernobyl, les technologies de communication de masse se jouent des frontières. Lutter contre la mondialisation est un combat d’arrière-garde, perdu à l’avance. La maîtriser, la civiliser, l’humaniser, tel est l’enjeu. Comme, jadis, le syndicalisme et l’État providence ont humanisé le capitalisme, autre monstre dont il est vain de vouloir se débarrasser.

Que la mondialisation provoque une énorme crise protéiforme, rien d’étonnant à cela. Ce fut le cas à chaque bouleversement majeur depuis l’aube de la modernité, des grandes découvertes à la crise des années trente du siècle précédent, en passant par la Renaissance et la Réforme, la révolution scientifique et les Lumières. Dans un essai célèbre publié en 1935, Paul Hazard a analysé ce qu’il a appelé « la crise de la conscience européenne » au tournant du XVIIIe siècle. C’est à une crise de la conscience occidentale que nous sommes confrontés aujourd’hui. Et l’une de ses manifestations est, oui, le populisme qui vient.

Que le populisme soit l’expression des laissés-pour-compte de la mondialisation, voilà qui tient désormais du truisme. Mais laissés-pour-compte dans quel sens ? L’étude sociologique du scrutin américain montre que le clivage riches/pauvres n’explique pas grand-chose (voir par exemple l’excellent article de Jacques Lévy, « Les riches ont voté Trump, les villes Clinton », dans Le Monde du 17 novembre). Il s’avère que ce n’est pas le niveau économique qui a été déterminant dans le choix du candidat, puisque le revenu médian d’un foyer qui a voté Trump est de 72 000 dollars, soit bien au-dessus de celui de l’ensemble de la population (156 000 dollars), comme de celui de ses adversaires démocrates (entre 56 000 pour Clinton et 61 000 pour Bernie Sanders). À l’inverse, 53 % des Américains les plus pauvres, ceux qui gagnent moins de 30 000 dollars par an, ont voté Clinton.

Les riches ont voté pour Trump

Alors, si les électeurs du milliardaire sont les laissés-pour-compte de quelque chose, c’est de la culture, entendue au sens large. La race d’abord, puisque seuls 22 % de non-Blancs ont voté pour lui et 8 % de Noirs. Le niveau d’éducation ensuite, couplé au genre et à la race, l’électeur type de Trump étant un homme blanc non diplômé. Le niveau de religiosité aussi, facteur déterminant où les résultats sont parfaitement symétriques : 72 % de sans-religion ont voté Clinton, 62 % de protestants, Trump. L’habitat, enfin. Les grandes villes ont massivement voté Clinton, y compris celles de la Rust Belt qui ont subi de plein fouet les effets de la mondialisation ; les comtés ruraux, eux, ont privilégié Trump.