L'employeur de Lukasz Urban montre la dernière photo prise de son cousin, Pologne, décembre 2016. SIPA. AP21991194_000001

On y était presque… La mort du routier polonais de 37 ans, Lukasz Urban, de la main du terroriste tunisien responsable du massacre du marché de Noël à Berlin, semblait un instant avoir projeté la Pologne dans la cour des grands. La compassion avec la famille de la victime, sa femme et un enfant en bas âge, n’a pas permis de masquer entièrement comme un air de soulagement généralisé, touchant tout un chacun au bord de la Vistule. Enfin, aurait-on envie de dire, les Polonais ont rejoint le groupe des pays faisant face à la barbarie islamiste, ce qui leur a donné de surcroît une occasion quasi inespérée d’exulter un goût assumé pour le sacrifice.

La Pologne, cible du terrorisme?

Les médias de droite, de gauche, et de nulle part, se sont empressés de chercher des experts en terrorisme de souche polonaise, prêts à confirmer que voilà – mieux vaut tard que jamais – la Pologne, elle aussi, risque d’être frappée. « La terreur s’approche de nos frontières ! », a triomphalement titré un grand quotidien national. « La menace est réelle et concerne l’ensemble des pays européens, dont la Pologne », a jubilé un général des armées avant d’ajouter : « Nous ne pouvons pas négliger le fait que les événements de Berlin se sont déroulés à proximité de deux importantes agglomérations polonaises, Szczecin et Wroclaw ». Dans l’effervescence on avait presque oublié le martyr. Heureusement la presse ultra-catholique était là, toujours disposée à rappeler à qui veut l’entendre, que sans le sang polonais (et catholique) versé, sans le combat héroïque livré par le brave citoyen de la petite bourgade de Roznowo, les morts allemands se compteraient par dizaines. Si cela ne donne pas le droit de dire ce qu’on pense de la politique d’Angela Merkel sur la rive orientale de l’Oder… « Une future victoire de la chancelière lors des élections fédérales la renforcerait dans ses projets d’imposer aux autres pays européens une répartition solidaire des viols et des violences », a tranché Tomasz Bak, le directeur de l’Institut des études sur le terrorisme. Reste que, jusqu’à présent, la Pologne a résisté avec succès au moindre effort de solidarité européenne. De plus de 8000 émigrants destinés à être répartis entre les pays membres de l’Union européenne, elle n’en a reçu aucun.

Merkel parle du « passager polonais »

En un sens, c’est fort embêtant car sans les réfugiés point de salut, autrement dit, pas d’agressions sexuelles de femmes blanches, pas d’attentats, pas de prêtres égorgés, etc. Et dire qu’une nation qui n’a pas payé son lourd tribut au terrorisme islamiste n’est européenne qu’à moitié, c’est peu dire. Que faire alors ? La quadrature du cercle que chacun cherche à résoudre à sa manière, générant une confusion aiguë. D’un côté, le très conservateur parti au pouvoir, Droit et Justice, épingle les députés d’opposition qui se sont fait photographier avec des pancartes à la main, « Bienvenue aux réfugiés ! » En principe, rien de plus normal de la part de la droite nationaliste. Sauf que là, l’intérêt national exigerait de renforcer la position du pays sur l’arène internationale en augmentant radicalement le nombre des victimes du terrorisme. Par conséquent, accueillir les djihadistes demandeurs d’asile, témoignerait d’une attitude hautement patriotique. Ce que l’Episcopat polonais semble avoir compris, appelant, de son côté, à ouvrir le pays à quelques milliers de migrants. « C’est un test de notre attitude chrétienne ! », a sonné l’évêque Tadeusz Pieronek sur la chaîne TVN. A quoi le ministre des Affaire étrangères Witold Waszczykowski a répondu fermement « no way ! », coupant court à toute tentative d’entamer une discussion sur l’ouverture d’un dit « couloir humanitaire » aux Syriens et aux Irakiens. Proposée par l’antenne polonaise de la fondation Caritas, l’initiative a reçu l’approbation à la fois de la Conférences des Evêques et du Club de l’Intelligentsia catholique, laquelle a su, en apparence, prendre le taureau par les cornes en évoquant un épisode particulièrement dramatique de l’histoire polonaise : « En mémoire de la tragédie de Varsovie de 1944, faisons ce qui est en notre pouvoir pour aider les réfugiés syriens ! ». Le ministère des Affaires étrangères estime néanmoins que les Polonais font assez en aidant les Syriens chez eux et feint d’ignorer l’argument que, une fois sur place, ceux-ci trouveraient des logements dans les paroisses ou chez des particuliers.

Bref il faut faire avec ce qu’il y a, c’est-à-dire avec l’unique martyr polonais de l’Etat islamique. En substance les Polonais font preuve d’une débrouillardise étonnante. La sainte colère qu’ils ont exprimée suite à l’emploi par les médias allemands de l’expression « passager polonais », tout comme l’indignation suscitée par l’omission de la chancelière Merkel de mentionner la victime polonaise lors de ses premières allocutions télévisées après l’attentat, ont porté leurs fruits. Une pétition qui réclame l’Ordre du Mérite de la République fédérale, pour le chauffeur polonais, circule sur Internet et a d’ores et déjà été signée par plus de 12.000 citoyens allemands. Vera Lengsfeld, députée de la CDU, a même, dans une lettre ouverte adressée à la famille de Lukasz Urban, demandé pardon pour l’indifférence de la presse allemande et d’Angela Merkel. « J’ai honte de la façon dont monsieur Urban a été traité par notre pays », a-t-elle conclu à la plus grande satisfaction des Polonais.

Attendre les barbares

Enfin, les chauffeurs routiers britanniques ont commencé à récolter des fonds en vue de remettre à la veuve un chèque de dix milles livres. Ce n’est pas rien, certes, mais c’est peu en comparaison avec le propos du Grand Prix du Roman de l’Académie française, Jean Raspail, interviewé par le portail d’information Polityka.pl : « L’islam nous a déclaré la guerre. On protestera que ce n’est pas l’islam mais les terroristes islamistes… Je sais de quoi je parle et je me répète, il s’agit bel et bien de l’islam. Il est possible de résoudre le problème avec l’islam, à condition que les dirigeants européens entreprennent d’agir avec détermination. L’Europe centrale et orientale, dont la Pologne, a des tels dirigeants. Mais si les leaders occidentaux restent faibles, inconscients et peureux, la situation empirera rapidement. » Et pour terminer, profitant de son accès à la tribune dans un pays où on ose dire les choses, Jean Raspail a qualifié ses compatriotes de « moutons », qui préfèrent « délirer sur la société ouverte » au lieu de « mettre le feu aux mosquées ». Pas certain que l’auteur du Camp des saints ait le courage, et l’opportunité, de tenir le même discours dans Le Monde. En tous les cas, les Polonais ont sans doute retenu que « les fleurs et les bougies ne sauveront personne ». Qui sait, Jaroslaw Kaczynski, serait peut-être en train de planifier une vengeance car l’homme est vaillant et tenace, seulement assez limité en terme de moyens. Avec les trois mosquées que compte la Pologne, il serait difficile de mettre en œuvre une action d’envergure, digne d’un dirigeant est-européen et fier héritier du roi Jean III Sobieski, inégalé coupeur de têtes turques.

Rien à faire donc, qu’attendre les barbares, pourrait-on conclure. Bien que la patience ne fasse pas la réputation du peuple polonais, on ne voit guère d’autre solution. Et encore ! Gagik Grigoryan, un des responsables d’une ONG polonaise d’aide à l’insertion des migrants appelée, nomen omen, Ocalenie (« sauvetage » en polonais) reste sceptique quant à l’issue de l’affaire. « Pourquoi les hommes politiques qui agitent le spectre des terroristes islamistes ne réfléchissent-ils pas sur la raison pour laquelle ceux-ci ne se font pas sauter en Bulgarie ou en Pologne ? Avec tout mon respect à l’égard de ces deux pays, il faut dire qu’ils sont peu importants en Europe et ne décident pas de son avenir. » Ce qui est dit, est dit. Au lieu de prévoir une aide de 500 zlotys à chaque famille nombreuse, Kaczynski aurait intérêt à trouver le budget adéquat pour payer les kamikazes qui accepteraient aimablement de commettre quelques attentats dans un trou aussi perdu que la Pologne.

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