Deux combattants des Farc au camp Alfonso Cano Block, décembre 2016. SIPA. 00786315_000009

Avec AFP – Menue, teint pain d’épice et coupe afro, Victoria est l’héroïne de Reconstruction, jeu vidéo créé et développé à Bogota qui place le joueur dans la peau d’une victime du conflit armé colombien. Un jeu de guerre comme un autre ? Pas tout à fait. Ni sang, ni violence, ce jeu-là n’a qu’un but affiché : vous faire réfléchir sur la guerre.

Enfin « vous », plutôt les Colombiens qui l’ont vécue et ont majoritairement refusé d’y mettre fin, il y a trois mois, par référendum. Heureusement, Zorro est arrivé et, suivant le modèle européen, le président colombien, Juan Manuel Santos, a imposé la paix avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), mi-novembre, par la voie parlementaire.

Le bon peuple ne sait pas que la guerre c’est mal. C’est pourquoi ce jeu, Reconstruction, arrive à point nommé : l’objectif est de « [se] mettre dans la peau des autres », nous dit son producteur, Alvaro Triana. « Les autres », c’est-à-dire ceux qui ont vécu un conflit qui, depuis plus de 50 ans, a impliqué guérillas, paramilitaires et forces armées, se soldant par huit millions de victimes, dont plus de 260 000 morts et 60 000 disparus. Dans le but à peine voilé de contribuer à construire, en renfort du fragile accord de paix, un nouveau grand roman de réconciliation nationale.

Ne pas criminaliser les agresseurs

L’histoire commence lorsque Victoria, âgée d’une trentaine d’années, revient dans son village natal de Pueblo Escondido, un lieu imaginaire de la région d’Uraba (nord-ouest), qu’elle a dû fuir à 14 ans, déplacée par la violence. Elle a alors des réminiscences de ce qu’était sa vie à l’époque dans ce petit hameau de la jungle colombienne, avec sa place arborée et son église typiques, sur ses relations avec son grand-père, avec d’autres villageois mais aussi… des combattants des groupes armés.

La narration s’appuie sur le dessin animé et ne cherche surtout pas à criminaliser les agresseurs, considérant qu’ils sont le produit d’une série de circonstances propres à la dynamique de la guerre. « Les décisions du joueur modifient l’histoire au fur et à mesure afin que l’accent soit mis sur ce que nous ferions, nous, dans de telles situations. Ce n’est pas aussi facile qu’on l’imagine! », insiste Alvaro Triana, 34 ans, précisant que le jeu s’adresse principalement aux citadins qui n’ont pas vécu les combats de près. « Est-ce que je viendrais au secours de l’un de ceux qui viennent d’attaquer mon village ? C’est bien de faire ça ou faut-il le laisser mourir ? », s’interroge encore Alvaro Triana.

Vous auriez pu en faire autant

Colombiens : vous pouvez tous potentiellement faire le mal. Et il ne faut pas trop en vouloir à ceux qui l’ont choisi. Voilà, en substance, le message qu’il fait passer. Après tout, Farc et paramilitaires n’ont pas eu la tâche facile. Vous auriez pu en faire autant.

Le relativisme au coin de la jungle… et de votre écran de téléphone. Car le jeu ne s’adresse pas qu’aux Colombiens : il sera aussi disponible en anglais. Et pourra être téléchargé gratuitement sur smartphones et tablettes dès le mois de janvier.

Dans un contexte de division nationale (150,2% des Colombiens ont voté contre l’accord de paix), l’initiative est osée. Mieux valait donc la jouer subtile. Relativiser les responsabilités des « coupables » oui, mais alors sans l’afficher. Reconstruction a un but pédagogique et ne contient, à ce titre, aucune image de violence ni ne traite du trafic de drogues, source de financement des groupes armés illégaux. Tous coupables ? L’idée doit s’imprimer dans les consciences, pas directement sur l’écran.

Transmettre un message « optimiste »

« Un jeu guerrier ne peut susciter de bons comportements » et le narcotrafic est un thème difficile à aborder, « nous ne voulions pas jouer sur le côté morbide », se justifie le producteur, dont le jeu a été en partie financé par… la GIZ, structure qui agit essentiellement pour le compte du gouvernement fédéral allemand. Cette entreprise philanthropique mondiale a de quoi renforcer les relations qu’entretient le gouvernement colombien avec son peuple : la philosophie de ce jeu s’inscrit en effet parfaitement dans celle de la « Commission pour la recherche de la Vérité (avec un grand « V »), la Cohabitation et la Non-répétition » dont la mise en place est prévue par l’accord de paix signé entre le gouvernement Santos et les Farc et qui rappelle sa cousine sud-africaine établie après la fin de l’apartheid en 1995.

Les parties « s’engagent à contribuer (…) à la découverte de la vérité sur tout ce qui s’est passé pendant le conflit, y compris les graves violations des droits de l’homme et les atteintes au droit humanitaire international », indique le texte de l’accord qui précise dans le même temps que les activités de ladite Commission « n’auront aucun caractère judiciaire et ne pourront impliquer des poursuites pénales pour ceux qui comparaîtront devant elle ».

Reconstruction s’inspire de cette idée d’une justice positive et sans contrainte bien que sa conception dès février 2015 s’appuie sur la base d’archives du Centre national de la mémoire historique (CNMH) et de témoignages de victimes. Ce jeu doit transmettre un message « qui soit optimiste et pas quelque chose de catastrophique parce que de ça, nous en avons assez ! », résume son jeune créateur, qui considère Reconstruction comme un outil de réconciliation. Paramilitaires, Farc, Etat colombien, citoyens : si tout le monde est un peu coupable, personne ne l’est vraiment. « La guerre c’est la paix. », lit-on dans 1984

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