Lorant Deutsch. Numéro de reportage : 00657088_000007.

Vous connaissez le comédien Lorànt Deutsch, sa passion pour l’Histoire, le succès de son livre Métronome (« son histoire de France » vendue à plus d’un million et demi d’exemplaires), et la polémique sur sa légitimité à écrire ce livre en raison des erreurs relevées dans son texte. Il y a quelques jours, le comédien a annulé sa conférence destinée à des élèves de 4e de trois collèges de Trappes, après le refus de sa venue manifesté par deux professeurs.

Esprit(s) critique(s)

Il est légitime et nécessaire pour les différents acteurs d’un tel événement de se poser des questions quant aux motivations et aux conditions de son organisation, d’autant que l’Histoire n’est pas un sujet neutre et l’enseignement un réel enjeu (surtout en ce moment et en France). Et en effet, chacun son métier.

Mais depuis, il n’est pas sûr que nous donnions un bon exemple aux élèves, les défenseurs de la liberté d’expression s’opposant aux défenseurs de la qualité de l’enseignement de l’Histoire, avec peut-être un peu de mauvaise foi. Il nous semble que ces professeurs, historiens et journalistes ne parlent pas tout à fait de la même chose. Donnée dans un autre lieu qu’une salle de classe, l’intervention du comédien ne pouvait-elle pas être perçue par les élèves comme autre chose qu’un cours d’histoire ? N’était-ce pas l’occasion, pour un professeur, de revenir sur cette intervention et faire intervenir l’esprit critique de ses élèves sur ce qui aurait été dit, par qui et comment ?

Les enfants n’apprennent pas qu’à l’école

Il semblerait qu’il soit bien difficile aujourd’hui d’organiser la saine confrontation de plusieurs expériences, et dans ce cas précis celle de l’historien lié à l’implacable nécessité d’une méthode de travail spécifique, pour dégager des faits mais aussi des interprétations de ces faits à l’épreuve du temps et des sociétés. Le professeur d’Histoire doit assurer la délicate transmission de connaissances communes établies, avec des découpages de programmes et des temps de cours ne permettant pas autant de nuances et d’approfondissements qu’il le voudrait. En face, un « saltimbanque » médiatique entend montrer comment la passion de l’Histoire peut toucher, pousser à la curiosité et nourrir la création, au-delà du cadre scolaire (précisons que nombre d’historiens et de professeurs d’histoire sont eux-aussi passionnés et passionnants !).

De toute façon, pardon pour cette évidence, les enfants n’apprennent pas qu’à l’école, mais aussi au sein de leur famille, avec la télé et internet, comme le montre un passionnant ouvrage paru récemment, Le Récit du commun. L’histoire nationale racontée par les élèves, dirigé par Françoise Lantheaume et Jocelyn Létourneau (PUL, 2016). Il rend compte de la méthodologie et des premiers résultats d’une audacieuse étude internationale, conduite auprès de 6 622 élèves français, allemands, suisses et catalans, âgés de 11 à 19 ans, et ce au cours du dernier trimestre 2011 pour l’essentiel. En France, 5 823 élèves ont été sollicités pour répondre principalement à cette invitation : Racontez l’histoire de France (question plus ou moins différente pour les régions insulaires de Corse et de La Réunion), décrivez, présentez ou racontez comme vous la percevez, la savez ou vous vous en souvenez. Une demande audacieuse, tant il s’agit pour les chercheurs, non de vérifier les connaissances des élèves, mais de recueillir leur récit personnel de l’histoire de leur pays. Dégagement d’une trame commune, dominante du «récit national» et de sa dimension guerrière, importance des figures du pouvoir (Louis XIV, Napoléon et Charlemagne sont les trois personnalités les plus cités) et perception des acteurs collectifs (le Peuple, les Français, les rois), conception linéaire et progressiste de l’histoire, sont les principaux enseignements de cette étude pour le corpus français, ainsi que l’intérêt et la fierté de son histoire commune.

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