« Si l’Opus dei était régie par la loi du silence, alors ce ne serait pas l’Opus dei ». La formule d’Antoine de Rochebrune, supérieur de l’Opus dei, résume à elle seule l’exercice auquel il a voulu se plier dans cet ouvrage, soit répondre sans fard ni langue de buis aux questions d’un journaliste qu’il connaissait à peine, Philippe Legrand, de Paris Match, qui en sus ne fait pas profession de catholicisme. C’est dire que l’exercice touche autant que possible à l’objectivité. Une objectivité et une transparence de toute façon nécessaires pour cette « oeuvre de Dieu », qui aura subi sans doute plus qu’aucun autre mouvement d’Eglise, fors les Jésuites qui eurent droit à leur quart de millénaire de suspicion, les conséquences d’accusations fantasmatiques.

En avance sur Vatican II

Qui connaît d’ailleurs Mgr de Rochebrune, son caractère rond, son physique affable et sa charmante simplicité ne peut que faire un sort illico aux images qu’il aura gardées de la lecture de la bluette Da Vinci Code. Disons que Mgr de Rochebrune ne ressemble pas à son nom, qui pourrait bien être celui d’un templier. L’objet de ces « confidences inédites » est donc simple : raconter la naissance de l’Opus dei, évoquer le personnage de saint Josémaria Escriva, son fondateur espagnol, expliquer le fonctionnement de cette « prélature personnelle », en France comme dans le monde. Evidemment, nul n’est tenu de faire confiance aveuglément à ce qu’en dit son supérieur français. Cependant, puisqu’il n’élude aucune question, sur les rapports du fondateur avec le franquisme, sur le financement de son institution, sur la façon dont on y entre et on y vit, la charge de la preuve est maintenant renversée.

Mais alors, qu’est-ce que l’Opus dei ? Elle est née tout simplement, selon les mots de Rochebrune, « pour aider ceux qui le souhaitent à prier et à se rapprocher de la vie des saints ». Par quoi l’on voit, dans son application concrète, que l’institution d’un point de vue chrétien, loin d’être réactionnaire, fut plutôt novatrice puisqu’il s’agissait de proposer à tous les laïcs un processus de sanctification dans leur vie ordinaire, notamment sous ses aspects familiaux et laborieux. L’Opus dei en 1928 pressentait déjà ce que le concile Vatican II graverait dans le texte quarante ans plus tard, c’est-à-dire que l’appel à la sainteté valait dans l’Eglise catholique autant pour les laïcs que pour les clercs. Evidemment, le monde qui juge selon ses propres valeurs, a voulu immédiatement y voir une conjuration quelconque, une sorte de cercle où de puissants initiés se rencontreraient pour dominer on ne sait trop quoi d’ailleurs. Quand l’Eglise catholique est cléricale, on lui en fait reproche ; quand elle se laïcise, par contre, on lui en fait reproche.

Le mythe franquiste

Sur les liens avec le franquisme que l’on a prêtés à l’Opus dei, le prélat fait la lumière : sur 116 ministres qu’a nommés Franco durant sa dictature, sept seulement appartenaient au mouvement de Mgr Escriva. Et encore, précise-t-il, ils héritèrent tous de portefeuilles « techniques ». Rien, absolument rien, ne permet d’affirmer que l’Opus dei ait joué le rôle de bras spirituel du Caudillo. L’accusation tombe encore plus quand l’on sait que la Phalange soupçonnait les disciples d’Escriva d’être des francs-maçons…

Mgr de Rochebrune règle ici aussi leur compte aux rumeurs ignardes de mortifications excessives qui auraient cours dans l’œuvre : les efforts qui sont réclamés à ses membres, et qui sont toujours acceptés librement, comme d’ailleurs le fait d’y entrer ou d’en sortir, ne sont en réalité rien de plus que tout ce que le catholicisme a toujours exigé de ses fidèles, le jeûne et l’abstinence en de certaines époques de l’année liturgique, et de façon extrêmement modérée.

Que l’Opus dei touche, en France surtout, particulièrement des milieux bourgeois et cultivés, Rochebrune le concède aisément : non que cela soit une volonté, mais que cela soit un état de fait, en quoi d’ailleurs il n’y a hélas guère de différence avec le reste du catholicisme occidental qui a déserté pour des raisons multiples les milieux populaires. Qu’en revanche, l’Opus dei exerce un magistère puissant, assis sur un tas d’or, dans les affaires du monde, il le conteste vivement et rien d’ailleurs n’est jamais venu le prouver. En somme, s’il demeure un mystère, c’est dans l’acharnement de certains contre ce mouvement ecclésial qui est loin d’être le plus organisé ni le plus répandu parmi les catholiques.

Opus dei, confidences inédites, Philippe Legrand, entretiens avec Mgr de Rochebrune, 2016.