Axelle de Mauny. Dans votre dernier livre Accueil ou submersion ? Regards européens sur la crise des migrants, vous analysez la carte des mairies favorables à l’accueil des migrants. Contrairement aux idées reçues, la partie la plus hospitalière de la France ne renvoie pas à un décalque négatif de la carte du vote FN. Comment expliquer cette contradiction ?

Jérôme Fourquet.  Il n’y a pas de contradiction.  A l’automne 2015, l’Ifop avait réalisé une carte des communes qui s’étaient portées volontaires pour accueillir des migrants, carte qui ne correspond ni à la carte inversée du vote FN ni aux terres historiques du catholicisme et de la gauche française.  Cela nous a amenés à émettre l’hypothèse suivante : les maires et les conseillers municipaux qui avaient pris l’initiative de se porter volontaires l’avaient fait en leur âme et conscience et avaient réagi un peu à la manière d’un certains nombre de citoyens bouleversés par les images des naufrages en Méditerranée. Il s’agit donc de choix individuels d’élus et non de tendances politiques lourdes qui ont dicté ces décisions.

On observe certes une surreprésentation des communes de gauche, ce qui est assez logique puisque c’est un gouvernement de gauche qui a lancé l’appel, d’autant que le PS avait favorisé cette démarche en créant le collectif Villes solidaires. Mais on trouve aussi un certain nombre de maires de droite comme Alain Juppé à Bordeaux par exemple.

Rien d’étonnant ! Christophe Guilluy vous rétorquerait qu’Anne Hidalgo et Alain Juppé appliquent la même politique, plus ou moins libérale et libertaire, au bénéfice des gagnants de la mondialisation…

La peur des flux migratoires est en effet plus sensible dans les milieux populaires, qui sont les plus exposés aux conséquences négatives de la mondialisation parce que la thématique des migrants est une allégorie et un symbole de cette mondialisation incontrôlable. Elle en est le visage : le plombier polonais en 2005, les délocalisations d’entreprise, le migrant aujourd’hui ou le djihadiste sans frontières qui passe de manière relativement aisée tous les contrôles. Ceux qui se sentaient déjà déstabilisés par la triple insécurité (économique, physique et culturelle) la ressentent de plein fouet avec la crise des migrants.

Un peu partout dans le monde, les peuples appellent leurs dirigeants à reprendre les choses en main en faisant jouer à la notion de frontière un rôle central. Et les exemples abondent : on se souvient de la campagne présidentielle de 2012 où, sur les conseils de Patrick Buisson, Nicolas Sarkozy avait mis la thématique de la frontière au cœur de son programme, aux Etats-Unis Trump s’est engagé à construire un mur le long de la frontière mexicaine, en Hongrie Orban a édifié une barrière à la frontière serbe, etc. S’exprime ainsi une très forte demande de reprise en main du territoire par les populations, qui se sentent menacées par ce phénomène de flux et de flot.

Vous filez justement la métaphore aquatique tout au long de votre livre, insistant sur l’importance du vocabulaire et des modes de représentation…  

La terminologie employée par les politiques de tous bords véhicule plusieurs idées : la nature massive et inexorable du phénomène, mais aussi la très difficile maîtrise de ce phénomène avec en bout de chaîne l’idée que les pouvoirs publics et les autorités sont rapidement débordées. Les termes employés empruntent beaucoup à l’univers hydraulique avec la question des fluides, des flux, des flots qui se répandent de manière inexorable.  En France mais aussi dans d’autres pays comme l’Italie, on parle beaucoup de vases communicants, y compris des acteurs politiques qui ne sont pas totalement opposés à l’accueil. Quand on va vers ceux qui sont les plus réticents voire hostiles, ces mots se chargent de sens : Sarkozy emploie la parabole des canalisations d’eau qui viendraient à rompre dans une maison et qu’il faudrait détourner : « on va en mettre un peu dans le salon, ce qu’il faut dans la cuisine et le reste dans la chambre des enfants »…Cela renvoie à l’idée d’une submersion par une vague, avec cette question des vagues migratoires qui débordent, des frontières poreuses, qui ne seraient plus étanches, la cote d’alerte qui serait atteinte, les flux de migrants qui contourneraient les obstacles et contrôles etc.  Ce champ lexical contribue à influencer l’opinion dans le sens d’un rejet des migrants.

Pour rester dans le registre discursif, vous constatez l’évolution du discours de la droite classique, de la défense du projet européen à des formes d’euroscepticisme. Comment cette droitisation se traduit-elle concrètement ?

A partir de 2005, avec la victoire du « non » au référendum sur la Constitution européenne, événement qui marquera symboliquement le début de la collaboration de Patrick Buisson avec Nicolas Sarkozy, la droite a mué sur ce sujet. Beaucoup estiment que le discours classique pro européen, assez fédéraliste, cherchant à poursuivre et approfondir le processus d’intégration a du plomb dans l’aile et n’entraîne plus d’adhésion dans la population. Puis la crise économique et la crise de l’euro se sont greffées à cela, ajoutant une difficulté supplémentaire aux pro-européens. Non seulement l’idéal européen paraît en panne, mais l’euro qui en était le symbole et avait été vendu au peuple comme source de prospérité et de protection est devenu un facteur de déstabilisation et une menace. D’où le décrochage qui s’est opéré entre les classes les plus fragiles, l’euro, et l’Europe, phénomène que la crise des migrants a encore aggravé. Cette remise en cause de l’idéal européen, percuté de plein fouet par les crises, se traduit par le parcours de personnalités comme Laurent Wauquiez ou Bruno Le Maire, l’un issu de la démocratie chrétienne façon Jacques Barrot, l’autre du néo-gaullisme. Tous deux viennent des familles politiques autrefois pro-européennes mais sont aujourd’hui très eurocritiques. Leur cheminement s’est opéré ces dernières années, avec la volonté de renégocier Schengen et le retour en grâce de la souveraineté nationale qui s’est fait entendre avant même la campagne de 2012.

Les dirigeants européens semblent schizophrènes : d’un côté, ils persistent à défendre Schengen et l’intégration européenne, de l’autre, au premier attentat terroriste, ils ferment les frontières internes de l’UE…

Ces deux dynamiques ne s’excluent pas forcément l’une l’autre. Quand l’orage gronde,  chaque dirigeant national a le réflexe de se rétracter sur son pré carré national,  revenant au contrôle des frontières. Ainsi d’Angela Merkel et de ses voisins autrichiens qui, au moment de l’afflux de migrants ont réinstauré les contrôles aux frontières. Maintenant que la jungle de Calais a été démantelée, les Belges renforcent très sérieusement leurs dispositifs policiers le long de la frontière avec la France. C’était le cas aussi en novembre au moment des attentats : la France remet des contrôles aux frontières dès que les difficultés arrivent et la France les réinstaure également de manière assez drastique sur sa frontière Sud avec l’Italie (Menton-Vintimille) dans le cadre de la crise migratoire.

Cela n’empêche pas la mise en place progressive d’un corps de gardes-frontières européen, d’actions de solidarité vis-à-vis de la Grèce ou de l’Italie qui sont en première ligne dans cette crise. Mais on constate néanmoins une lame de fond souverainiste sur le vieux Continent,  avec la victoire du Brexit au terme d’une campagne massivement préemptée par la thématique migratoire,  l’élection présidentielle en Autriche – qui va se rejouer prochainement – où l’extrême droite a raté d’un cheveu la victoire face à un écolo plutôt pro-migrant. Partout en Occident, les tenants d’une société ouverte s’opposent aux partisans d’une société fermée avec une reprise de contrôle national, qui gagnent en puissance et en audience.

Si, contrairement à un mythe tenace, la France n’a pas toujours été une terre d’immigration massive, nous avons accueilli plusieurs vagues migratoires au XXe siècle. Pourquoi les migrants sont-ils aujourd’hui moins acceptés que les Républicains espagnols ou les Boat people, pourtant plus nombreux ?

L’opinion publique française est aujourd’hui très réticente à l’accueil des migrants tandis qu’à la fin des années 70 et au début des années 1980, alors même que la France connaissait déjà un chômage de masse, il n’y avait pas une telle levée de boucliers face à l’afflux de Boat people. Un élément de nouveauté rebat complètement les cartes : l’islam. Quand on interroge les Français sur leur propension à accueillir des chrétiens d’Orient, ils répondent très majoritairement par l’affirmative. Le fait que bon nombre des migrants soient de confession musulmane ajoute  une source d’inquiétude supplémentaire liée à des craintes profondes : la menace terroriste, avec la question de l’infiltration de djihadistes dans les flots de réfugiés, comme les événements du 13 novembre et les récents événements en Allemagne l’ont montré. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que certains maires de droite se soient dits favorables à l’accueil de migrants, à condition qu’ils soient chrétiens. Cette question des migrants renforce l’insécurité culturelle dans toute une partie de la population. Depuis plusieurs années, la question de la place et de la visibilité de l’islam dans la société française revient en effet de manière récurrente dans le débat, qu’il s’agisse des menus dans les cantines, des horaires des piscines, du burkini, du port du voile, de la construction de mosquées. Comme le dit François Hollande dans son livre de confessions, il y a un problème avec l’Islam en France. Ce n’est pas à Causeur que je vais l’apprendre !

Vous comparez la peur de l’islam à l’anticommunisme du siècle dernier. Ce parallèle est-il vraiment éclairant ?

D’une certaine manière, le discours sur le péril islamiste joue aujourd’hui le même rôle que l’anticommunisme dans la France de l’après-guerre comme élément structurant toute une idéologie politique. Déjà, à l’époque, il y avait un péril extérieur (les chars soviétiques) mais aussi une menace intérieure (le PC était puissant en France). De nos jours, la menace extérieure, ce sont les djihadistes, mais il y a une présence musulmane et islamiste importante en France. Sur le front intérieur, les services de renseignement font feu de tout bois contre l’islamisme (comme la DST traquait à l’époque les espions soviétiques) et, à l’extérieur, nos armées sont engagées et combattent les djihadistes au Sahel mais aussi en Syrie et Irak. De la géopolitique au quotidien des banlieues (cf les débats autour des « Molenbeek français ») la menace islamiste polarise l’opinion comme hier le communisme. Pendant des décennies, l’anticommunisme a servi de boussole pour appréhender une réalité qui pouvait être complexe. Il en va aujourd’hui de même de l’islamisme.