Quel bonheur de retrouver la plume douce-amère de Pierre Charras et de plonger dans sa prose alcaline toujours chargée en émotions vraies ! Cet écrivain, acteur et traducteur a disparu en 2014 sur la pointe des pieds. Ce discret Stéphanois né en 1945 avait le don pour passer au tamis les existences molles. A jamais inconsolable, il distillait les âmes dans un alambic de sa propre fabrication. Chez lui, pas de formules tapageuses ou d’éclats de style, juste un filet, en apparence, anodin qui s’infiltrait pourtant dans la tête de ses nombreux lecteurs.

Le charme des maisons de famille

Il y a des cercles qui vénèrent l’œuvre de Charras comme celle de Delteil, Hardellet ou Calet. Avec ce dernier, la filiation est évidente car il avait obtenu en 1995 le Prix des Deux Magots pour Monsieur Henri, un texte consacré à cet autre diffuseur de la mémoire des foules anonymes. Dans un très personnel avant-propos, son ami, Philippe Claudel, le qualifie de « Pierre le Grand ». Il faisait partie de ces « grands petits maîtres » dont l’écriture aérienne traverse « les années, les décennies et parfois les siècles, sans jamais prendre de ride, ni se faner, ni s’affaiblir ». Charras avait révélé dans une interview accordée à Olivier Barrot en 2010, son secret : « écrire, c’est regarder », disait-il.

Son roman posthume Au nom du pire, que vient de publier Le Dilettante, a le charme des maisons de famille quand on y pénètre par effraction. Nous sommes en 1995, au second tour des élections municipales, dans une quelconque ville de province. Le maire, un certain Maurice Michaux, d’une probité outrageusement suspecte, arrive derrière un inconnu à l’issue du premier tour. Cet élu respecté, au-dessus de tout soupçon, apprécié de ses administrés, n’a même plus la force de continuer alors que son adversaire le devance seulement de quelques voix. Ses proches vont tenter de percer le mystère de cet homme insondable, tout en dévoilant leurs propres intérêts. Sylvie Fontanes, la chef de cabinet, André Péron, le secrétaire général, Arlette Jeantot, la femme de ménage, sans oublier celui qui introduit cette histoire aux accents chabroliens, Christian Goneau, dépêché expressément de Paris pour débrouiller la situation. Il faut sauver le soldat Michaux ou sinon c’est la chronique d’une défaite annoncée. L’habileté du romancier réside dans la finesse de ses portraits psychologiques. Puis, la tension dramatique monte à mesure que la véritable raison de ce refus éclate au grand jour.

Les personnes débarrassés de leurs oripeaux

Le roman rouvre les plaies de la Seconde Guerre mondiale. Le lecteur s’attendait à baigner dans les tripatouillages et les basses manœuvres. Le cynisme jouissif de Christian Goneau flirtait même avec la farce : « Je n’en ai encore jamais vu, des amis d’élus ! Des collaborateurs, oui, des fidèles avec beaucoup de guillemets… Mais des amis… ». Habitué à ne fréquenter que des possédés du pouvoir, il juge l’attitude de Michaux pour le moins étrange. Son passé d’orphelin de guerre et la question du père refont surface au plus mauvais moment, c’est-à-dire entre les deux tours. Pierre Charras réussit à dénuder le maire et son entourage de leurs oripeaux sociaux pour nous révéler leur visage. Leur gouffre intérieur est abyssal !

Au nom du pirePierre Charras, Le Dilettante, 2017.

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...
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