Gallimard a réuni en un seul volume les écrits de Perros (1923-1978). Ses aphorismes, notes, critiques et poèmes font découvrir un styliste brillant et marginal, rétif aux figures imposées de la littérature.


Quarto a réuni en un seul volume les écrits de Perros : aphorismes, notes, critiques, poèmes pour un écrivain mort il y a quarante ans et dont le premier désir a été de se connaître pour mieux connaître les hommes.

« Décidément, je ne suis pas foutu d’écrire un roman. Ce n’est pas que j’essaie, non. Mais je me demande à quoi rime ce que j’écris. Je ne me sens pas moderne du tout. J’ai plutôt envie d’être sincère qu’objectif », nous dit Georges Perros (1923-1978) dans Papiers collés, III. Cela explique peut-être pourquoi cet écrivain majeur reste aujourd’hui encore, quarante ans après sa mort, aussi confidentiel. L’impérialisme du roman, qui est devenu synonyme de littérature depuis deux siècles, a tendance à marginaliser les inclassables, les poètes, les amants du fragment ou de la note, comme le fut Perros.

Perros est un marginal, parce qu’au sens littéral, il écrit d’abord dans les marges : « Certains maniaques, dans la marge du livre fiévreusement découpé, ne peuvent s’empêcher de déposer, comme instinctivement, le résultat à peine intelligible de leur réflexion. Font un livre, hybride, avec l’œuvre lue. Il arrive que leurs remarques soient plus intéressantes que le discours qui les a provoquées. » Perros a d’ailleurs lui-même créé le néologisme de « noteur » : il estime être plus « noteur » qu’auteur. Un auteur, pour lui, c’est un statut toujours un peu vain, comme tous les statuts. Et il fut bien placé, en tant que soutier chargé de rapports de lecture à la NRF, pour voir à l’œuvre cette vanité de la vie littéraire : « Un type qui écrit deux cents pages sur sa veulerie, sa saloperie, sa médiocrité, son néant, allez, on lui file le prix Goncourt. » Ne nous méprenons pas, il n’y a pas d’aigreur chez Perros, jamais. Plutôt une ironie qui sous sa plume prend la forme d’une bienveillance sceptique et amusée pour toute la comédie sociale à laquelle il participera un temps, avant de s’exiler en Bretagne.

On peut espérer que son œuvre, recueillie aujourd’hui avec une minutie exhaustive et amoureuse par Thierry Gillybœuf dans un fort volume Quarto de plus de 1 500 pages – cette antichambre de la Pléiade –, viendra pallier ce manque de reconnaissance. Pour un peu, on lui en voudrait, à Thierry Gillybœuf, d’exposer notre Perros au public. Perros fait partie de ces écrivains, comme Louis Scutenaire, André Hardellet ou Jean-Claude Pirotte, dont la gloire s’accroît en secret, que l’on se transmet comme un mot de passe entre amateurs qui n’aiment pas trop la lumière du jour sur leurs bibliothèques pleines de contrebandiers, de déviants et de poètes.

Il ne faut pas, bien sûr. Georges Perros, par sa simplicité, sa clarté, sa profondeur cachée dans la peinture d’un quotidien banal, mérite d’être connu du plus grand nombre tout simplement parce qu’il aide à vivre. Comme Montaigne, Pascal ou Cioran, tous « noteurs » eux aussi, ce qui n’est pas un hasard.

Inutile de chercher chez Perros un message, un catéchisme. C’est sans doute, en ces moments d’assignations généralisées et constantes, d’obligations morales à prendre parti, ce qui fait sa brûlante actualité : « Je vais bientôt avoir l’air moins con de ne pas avoir éprouvé l’urgent besoin de lire Marx, Freud, de ne pas avoir été stalinien, maoïste, giscardien…Vive la plèbe ! » Non, ce que trouvera le nouveau lecteur de Perros, c’est un homme qui se dit, se cherche, se trouve, se perd, se retrouve et en même temps nous parle du quotidien, du monde et des autres avec une humilité rare. Sans doute parce qu’il a réussi cette manœuvre complexe qui définit la vraie littérature, selon Marthe Robert dans La Tyrannie de l’imprimé : « Ce qui importe d’abord dans la vie, selon un rabbin du Talmud : transformer son miroir en une fenêtre ouverte sur la rue. C’est aussi la loi de toute littérature vraie, la fausse étant celle où l’auteur se contente de se contempler, en prétendant de surcroît que le lecteur y trouvera autant de joie qu’il en a pris lui-même à sa propre image. »

Georges Perros est ce rabbin-là dans son va-et-vient constant entre la conscience de sa singularité et sa volonté, pour le pire comme le meilleur, d’appartenir à l’humaine condition.

Il y a quelque chose de rassurant et de paradoxal à voir aujourd’hui l’œuvre de Georges Perros en un seul volume. C’est rassurant parce que, par les temps qui courent, on peut avoir besoin dans nos exodes, nos fuites, nos retraites au désert, nos sécessions douces d’emporter Perros avec nous d’un bloc, sans risquer l’excédent de bagages qui menace toujours celui qui s’en va pour de bon. Perros est l’auteur idéal pour une cavale définitive et discrète parce qu’il est le descendant le plus exact du Bartleby de Melville : « Je préférerais ne pas » est sa devise. On pourrait d’ailleurs appliquer à Perros ce que Deleuze disait du héros de Melville : « Bartleby ne consent pas, mais ne refuse pas simplement non plus, et rien ne lui est plus étranger que le pathos héroïque de la négation. »

Quand Perros quitte le Paris des lettres dès 1958 pour une HLM à Douarnenez, il ne s’en va pas par dépit ou par misanthropie. Il s’en va parce que tout cela est trop bruyant, trop clinquant. Il n’ose pas dire, ou seulement dans ses livres, qu’en fait cela ne le concerne plus. Chose assez neuve, Perros est aussi cet homme qui a compris qu’il n’y a pas besoin d’aller très loin pour disparaître, pour s’éclipser : changer de r

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Janvier 2018 - #53

Article extrait du Magazine Causeur

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