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Petite philosophie du selfie

La numérisation des êtres est la dernière station avant notre disparition

Petite philosophie du selfie
Andy Falconer / Unsplash.

Du doute méthodique de Descartes à l’incertitude existentielle du moderne


« Quand les protestants et les libres-penseurs s’insurgent contre la confession auriculaire, ils ignorent qu’ils n’en rejettent point l’idée, mais seulement la forme extérieure. Ils refusent de se confesser au prêtre tout en se confessant à eux-mêmes, à leurs amis, à la foule » (Oswald Spengler, Le déclin de l’Occident, 1918)

On ne me contestera pas, j’espère, l’actualité de cette observation : les confessions planétaires croissent et se multiplient, à mesure que, symétriquement, l’auriculaire dépérit. Les rentrées “littéraires” sont colonisées de manière grandissante par les récits autofictionnels ; quant aux réseaux sociaux, hauts lieux du naturisme numérique, leur vitalité est tout bonnement exubérante. A l’autre extrémité du spectre, en revanche, les confessionnaux sont vides. 

A grands coups de stories, par liasses de confessions intimes, on livre à la planète entière ce qu’on ne consentirait pour rien au monde à confier à la seule oreille du prêtre de sa paroisse. Étonnant paradoxe donc, a priori, que cette passion moderne de l’épanchement, combinant déchaînement délicieux sur le net, et dégoût instinctif du confessionnal catholique, faisant office d’absolu repoussoir. Comment comprendre, décidément, cette apparente schizophrénie de l’exhibitionnisme 2.0 ?

L’insoutenable réserve ecclésiastique

La faute inamendable du prêtre, c’est qu’il n’applaudit pas. Comment l’époque le lui pardonnerait-elle ? Elle ne pratique pas la rémission des péchés. Car n’applaudir point, c’est à l’évidence lui manquer ; non véniellement, mais mortellement. Troubler de sa voix le chœur unanime des louangeurs modernes, c’est-à-dire introduire fielleusement une note discordante dans l’hymne joué inlassablement en l’honneur de toutes les fiertés de la Terre, est-il seulement un crime plus grave ?

On interprète généralement cette photomanie, et ses avatars selfiesques tout particulièrement, sous l’angle du narcissisme, c’est-à-dire d’un amour excessif porté à soi-même ; je voudrais précisément vous proposer une explication absolument inverse

Dans une modernité ne tolérant plus rien qu’elle-même à ses côtés (Philippe Muray) – ainsi qu’en témoigne le plaisir pris à convoquer le passé devant ses tribunaux, et à en instruire inlassablement le procès -, toute réprobation manifestée à son égard devient insoutenable par la contradiction qu’elle apporte. L’époque, et l’exhibitionniste numérique avec elle, ne veulent plus entendre, autour d’eux, qu’un concert d’assentiments donnés unanimement et sans réserves ; tout le reste, qui ne roule pas avec eux, est voué aux gémonies, dans l’attente impatiente de leur liquidation à venir.

Ô clergé catholique, ô survivance insupportable ! Tes confessionnaux sont vides ? C’est que ta voix dépare ! Que ne t’es-tu converti aux nouvelles Évangiles de l’esprit du temps ? Que n’as-tu accordé ton chant à la grande chorale des thuriféraires de la modernité ? Tout, dans la réserve que tu lui manifestes, te condamne évidemment ; car les zélotes contemporains sont priés d’être ardents. Ô Eglise de Rome, ô anachronisme invraisemblable ! Que n’apprends-tu à liker les confidences que l’on te fait ? Que t’acharnes-tu à soupeser la part de péchés qu’elles comportent ? Que n’ouvres-tu tes isoloirs à tous les vents, et ne lèves-tu ton pouce à tous les récits ? Ô prêtre, l’esprit critique dans lequel tu t’enfermes est un autre réduit tout aussi promis à disparaître que ces loges de bois dans lesquelles tu continues encore de recevoir les confessions

Mais d’où nous vient cet impérieux besoin de l’acquiescement d’autrui ? Et surtout, pourquoi sa nécessité intérieure ne cesse-t-elle de se renforcer dans une époque n’ayant pourtant de cesse de proclamer combien il importe d’en faire fi, pour s’accepter et s’affirmer dans la vérité pure de son être authentique ? 

Le doute affirmatif de Descartes

Dans son Discours de la méthode, Descartes écrivait : “enfin, considérant que toutes les mêmes pensées que nous avons étant éveillés nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu’il y en ait aucune pour lors qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose ; et remarquant que cette vérité : Je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais. »

Nous n’en sommes plus là. Le doute de Descartes continue de nous parler ; mais les affirmations, ou les réaffirmations, auxquelles il le conduit, nous deviennent inaudibles. De son exercice, nous ne ressortons pas plein d’une assurance nouvelle ; mais saisis, au contraire, dans un état d’incertitude spectral et glacé.

Requiem pour un cogito

Pour le physicien et mathématicien français, l’exercice méthodique du doute commençait certes par mettre à nu et par saper jusqu’aux radiers des édifices philosophiques et spirituels, mais il ne se terminait jamais, pour ceux qu’il conservait, sans leur avoir redonné des assises plus épaisses et mieux fondées que celles sur lesquelles ils s’appuyaient précédemment. Les anciennes vérités qui survivaient à son examen devaient précisément en ressortir plus fermes et assurées qu’elles ne l’avaient abordé, telles des lames d’acier retrempées par leur immersion brutale dans les eaux glacées de leur possible évanescence. Par sa pratique, Descartes inventait un baptême dans l’ordre de l’esprit, un plongeon dans le nouveau Jourdain du Doute, ayant les mêmes vertus lustrales, et la même dynamique de mort puis de renaissance à une vie nouvelle et éternelle.

Telle n’est plus l’expérience que nous en faisons. En nous, un doute cosmique et ontologique continue certes de travailler, mais il ne débouche plus sur rien, il n’accouche plus d’aucune affirmation. Descartes, doutant de tout, y compris de sa propre existence, ressortait du bain gelé dans lequel il s’était lui-même immergé avec l’assurance ferme du cogito, ergo sum. Mais sur nous, cette certitude n’agit plus : l’homme du 21ème siècle peine de plus en plus à se convaincre de sa réalité ontologique. Suis-je ? se demande-t-il anxieusement ; et aucune réponse décisive ne lui vient. 

Les documentalistes de nos propres existences

La vie moderne tend à faire de nous les photos-reporters de nos propres vies. Grâce à nos téléphones portables – toujours à portée de main, sinon perpétuellement dégainés -, chacun peut en effet devenir, à défaut de héros, le cameraman de sa propre existence. C’est ainsi qu’on voit fleurir, dans la rue comme sur les réseaux, ces sortes de bourgeons terminaux de l’humanité que sont ces individus attachés à photographier, archiver et rapporter le moindre de leurs faits et gestes. 

Qui donc exige d’eux ce compte-rendu de leurs journées, détaillé jusqu’à l’absurde ? suis-je systématiquement amené à me demander. Auprès de quelle administration terriblement pointilleuse leur faut-il se justifier, minute par minute, voire seconde par seconde, du juste emploi de leur temps libre ? Prévoient-ils de présenter leurs clichés à St-Pierre, au cas où leur situation serait litigieuse – y a-t-il seulement, d’ailleurs, une cour d’appel au Purgatoire ? – Oui, décidément, pauvres serveurs informatiques, reconvertis en décharges numériques pour derniers hommes, contraints d’héberger la documentation pléthorique de leurs ultimes clignements d’yeux.

La numérisation de l’Être, dernière station avant sa disparition complète

On interprète généralement cette photomanie, et ses avatars selfiesques tout particulièrement, sous l’angle du narcissisme, c’est-à-dire d’un amour excessif porté à soi-même ; je voudrais précisément vous proposer une explication absolument inverse. Le frénétique du cliché n’est pas un infatué du Moi, c’est un anémié de l’Être ; il n’est pas obnubilé par la contemplation de son visage dans le miroir aqueux, il sent confusément la fragilité du reflet que lui renvoie sa glace. 

S’il mitraille tout ce qui bouge, et son visage au premier plan, c’est qu’il s’escrime désespérément à combattre le dépérissement de sa réalité par son archivage sous forme de mégapixels ; de ses images, il attend véritablement qu’elles le substantifient. Tel est l’état, pathétique certes, auquel il est réduit : sa propre existence lui fait l’effet d’un songe. Il se sent s’effilocher tel un nuage, se délitant par poignées cotonneuses. S’il photographie heure par heure sa journée, ce n’est donc pas par narcissisme, c’est pour apaiser une angoisse qui le ronge : la nuit venue, toutes ces activités, il ne sera plus bien sûr de ne les avoir pas rêvées. Pour le dire autrement, les images qu’il produit à la chaîne sont les preuves qu’il accumule en vue d’un procès en irréalité qu’il redoute qu’on lui intente, parce qu’à vrai dire, il ne se sent pas très sûr de le gagner. 

Ô, poussière d’homme, c’est en vain que tu t’essaies à remplumer ta carcasse existentielle avec la viande sans consistance de tes clichés ! Tu es pareil à ces temples de l’antique cité de Palmyre, qui ne subsistent plus que sous forme hologrammique. Eux aussi, il a fallu s’empresser de les imager en 3 dimensions ; car la numérisation de l’Être est la dernière station qui précède sa disparition complète. Tu vas bientôt t’évanouir, sans qu’une onde même ne vienne rider les eaux étales du monde ; tes photos sont l’infime remous par lesquelles tu espères signaler que tu fus un jour. Ô photo-reporter de ta propre vie, cela ne suffira pourtant pas…

L’ère du post-cogito : je poste, donc je suis. Mendicité ontologique et déficit d’Être

Tel est le post-cartésianisme moderne : un renversement des valeurs ; plus précisément, un bouleversement de la hiérarchie du certain. Le philosophe français, regardant par la fenêtre, pouvait se demander si les silhouettes qu’il voyait évoluer dans la rue n’étaient pas que des capes et des chapeaux juchés sur des ressorts ; son existence propre était attestée par l’interrogation même qui lui venait à l’esprit. Avec l’entrée dans le post-cogito, la configuration s’inverse douloureusement : la consistance d’autrui devient le fait établi ; la nôtre le point douteux. Nos ancêtres du 17ème siècle pouvaient exiger d’un tiers la preuve de sa réalité ; nous en sommes réduits à lui quémander quelque indice de la nôtre.  

Car oui, ne nous méprenons pas, notre pratique des réseaux sociaux est une mendicité ontologique ; on y part en quête des piécettes d’Être que nos semblables veulent bien nous jeter. Mais de ces richesses-ci, personne n’est opulent : la désertification spirituelle est un changement climatique qui n’a pas attendu 2050, et la famine des âmes qui en résulte ne méconnaît aucune bourse. La lutte pour l’existence ne se déroule plus désormais qu’entre miséreux ; aussi cette mendicité ne pourra-t-elle pas trouver à s’exercer encore bien longtemps. Déjà, l’on sent se profiler le cannibalisme ontologique qui lui succédera, bataille de spectres pour se dérober un peu d’Être, conflit entre statues incomplètes ne cessant de se chiper les unes les autres les membres qui leur manquent. Ici, je songe à la phrase de de Gaulle, commentant le conflit armé de 63 entre le Maroc et l’Algérie : “il fallait bien qu’ils essaient de se chaparder un peu de sable”…

Ô ombres d’hommes, réduits à la lutte pour votre parcelle de Sahara ! Ô fantômes déliquescents, ectoplasmes tremblants ! Une brise un peu forte disperserait votre éther. Où sont donc passés les êtres qui tenaient par grand vent, et dont l’échine ne gîtait pas sous l’assaut furieux des bourrasques de l’Histoire ? Ô djinns émaciés, génies évanescents ! Qu’avez-vous fait de la flamme originelle dont vous fûtes jadis tirés ? Contemplez-vous donc, bûchers pour cheminées électriques, brasiers brûlant sans réchauffer ! Vous n’êtes plus que des cendres pâles, jetées sur du papier glacé…

Le désarroi de l’individu nu

Par ce qui s’apparente à une nécessité psychique, l’immortalisation des existences progresse ainsi à mesure que la vie se retire. En ce sens, le selfie stick est moins une perche qu’il n’est une canne ; son addition n’élève pas au Surhomme, elle pallie une ontologie vacillante. Cessons donc de voir dans l’égoportrait le triomphe de l’individu tout-puisssant ; sous ces apparences de narcissisme, c’est le désarroi de l’individu nu qu’il faut apprendre à lire…


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