Dans leurs romans respectifs, Jennifer Haigh et Jake Hinkson explorent la face noire de l’Amérique bigote. Sur fond d’abus sexuels, Au nom du Bien et Le Grand Silence explorent les non-dits du sacerdoce. Portrait des prêtres en pêcheurs tiraillés par leurs faiblesses.


À l’entrée « Prêtres » de son Dictionnaire des idées reçues, qui répertorie les clichés de la société de son époque, Flaubert écrit : « Couchent avec leurs bonnes, et en ont des enfants qu’ils appellent leurs neveux. » Rien de nouveau sous le soleil de Satan. Les serviteurs de Dieu pèchent comme le commun des mortels. Si les écrivains continuent à s’intéresser à l’inconduite du clergé, ce n’est donc pas par obstination ou par mauvais goût. Depuis Flaubert, nous avons eu le temps de construire un autre stéréotype : en plus de faire des enfants à leurs bonnes, les prêtres agressent sexuellement ceux des autres, quand ils ne s’adonnent pas à l’amour du prochain du même sexe. La presse fait son beurre des scandales de pédophilie dans l’Église catholique – nous le mentionnons sans parti pris, nous fiant uniquement à la quantité, à proprement parler prodigieuse, d’articles consacrés à ce sujet, avec plus ou moins de rigueur, plus ou moins de respect à l’égard de la présomption d’innocence.

Les non-dits du sacerdoce

En 2003, l’équipe d’investigation du Boston Globe, a reçu le prix Pulitzer pour avoir prouvé la culpabilité de plusieurs prêtres de l’archidiocèse de Boston, première ville catholique des États-Unis, accusés d’abus sexuels sur mineurs. Relayée à travers le monde, en particulier par le film Spotlight, réalisé par Tom McCarthy en 2015, l’affaire semble être connue de tous et sous tous ses aspects. Jennifer Haigh, sans doute une des voix littéraires les plus puissantes outre-Atlantique, lauréate du prix Pen-Hemingway, prouve le contraire avec Le Grand Silence (Gallmeister, 2019). Dans un registre très différent, l’auteur de romans policiers et, accessoirement, fils d’un prêcheur baptiste, Jake Hinkson, nous entraîne dans un sprint meurtrier derrière Richard Weatherford, pasteur de la First Baptist Church dans une petite bourgade de l’Arkansas. Au nom du Bien (Gallmeister, 2019), le quatrième roman de Hinkson traduit en français, est une photo non retouchée d’une Amérique pieuse et rigoriste, brute et bête, comme on l’aime bien.

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Avec la subtilité et l’audace qui font sa force, Jennifer Haigh emmène son lecteur là où il n’a pas forcément envie d’aller, avec une famille catholique de descendance irlandaise habitant une banlieue de Boston. Les McGann vivent au rythme du calendrier ecclésiastique. Aux grandes fêtes annuelles s’ajoutent les baptêmes et les confirmations des enfants, sans oublier les enterrements des anciens fauchés par la cirrhose du foie – autant d’occasions dont les McGann ne profitent pas pour communiquer. Aussi, quand la réfractaire de la famille, Sheila, découvre dans la presse le nom de son demi-frère, le père Arthur Breen, associé à un nouveau cas d’abus sexuel sur un enfant, elle décide de reconstituer la vie de cet homme discret, comme s’il s’agissait d’un étranger.

Deux récits bien docu

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Juin 2019 - Causeur #69

Article extrait du Magazine Causeur

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