Après la mort de Jacques Vergès, on voit mal qui pourrait et, surtout, qui accepterait de défendre l’Eglise catholique. Pourtant, les six nominations aux Oscar et l’accueil enthousiaste réservé par la critique internationale au film Spotlight de Tom McCarthy, sorti cette semaine dans les salles en France, nous amène à penser que le Diable aurait de nouveau besoin d’un avocat. Les faits sont là : au terme de huit mois d’enquête menée en 2001 par l’équipe des journalistes du Boston Globe affectée aux dossiers pointus (« spothlight », dans le jargon journalistique), vingt-quatre prêtres du diocèse sont accusés de pédophilie. A l’archevêque de Boston, le cardinal Bernard F. Law, on reproche de les avoir protégés pendant des années, en les transférant d’une paroisse à une autre et en achetant le silence des familles des victimes. Des arrangements qui n’ont pas marché à tous les coups puisque les quatre journalistes d’investigation ne peinent pas excessivement pour trouver des « survivants », comme ils se nomment, prêts à témoigner. A force de persuasion insistante, sinon de chantage, ils réussissent également à faire parler les avocats chargés par l’archevêché de mener les négociations. McCarthy condense en deux heures la transformation progressive de ce qui n’était au début qu’un vague soupçon ou une intuition professionnelle – celle du patron du « Globe » alors fraîchement nommé, Martin Baron – en un scandale international. Mais justement, puisque plus personne, catholique ou pas, n’ignore l’inconduite infâme du clergé –l’injonction « pas d’amalgame » n’avait pas été inventée à l’époque, de sorte que le mot « prêtre » a commencé à fonctionner comme synonyme de « pédophile » –, il y a lieu de se demander si Spotlight mérite l’attention qu’on lui prête.

Comparé au désormais classique Les hommes du président d’Alan J. Pakula, le drame de McCarthy est un film maitrisé autant sur le plan artistique que moral. Sobre, presque réservé, le jeu des acteurs nous épargne gros flots de larmes ou autres crises de nerfs. Une mention spéciale devrait d’ailleurs être décernée aux seconds rôles et tout d’abord à Liev Schreiber, pour son incarnation du quasi asocial mais rusé et inflexible Martin Baron ; ensuite à Michael Cyril Creighton, aux airs de Philip Seymour Hoffman, qui livre une performance remarquable en interprétant Joe Crowley, un lycéen homosexuel abusé par le père Paul Shanley quand il avait 15 ans. A un seul moment Spotlight frôle l’insoutenable mièvrerie de La liste de Schindler avec sa grande scène expiatoire où on entend l’industriel allemand prononcer « pourquoi n’avais-je pas fait davantage ? » Dans le film de McCarthy, c’est Walter Robinson (Michael Keaton), le rédacteur en chef supervisant le travail des journalistes-enquêteurs, qui s’auto-flagelle. Reste qu’en faisant confesser en public son péché par omission à un des journalistes, McCarthy divise le poids de la culpabilité entre les membres de l’Eglise et d’autres institutions de la société. L’intérêt de son film réside peut-être en cela.

En effet, sans décharger la hiérarchie ecclésiastique de sa part majeure de responsabilité, McCarthy jette une lumière crue sur le fonctionnement, ou plutôt le dysfonctionnement, des médias et de la justice. Les premières dénonciations d’agressions sexuelles commises par le clergé bostonien sont parvenues à la rédaction du Boston Globe des années avant que l’équipe de Spotlight ne décide d’éplucher les dossiers et de prendre au sérieux les allégations de Phil Soviano (Neal Huff), le témoin-clé de l’affaire. Assis devant les journalistes avec son carton rempli de preuves irréfutables, l’homme tremble d’une rage difficilement contenue : « Pourquoi cela vous-a-t-il pris si longtemps ? » L’inertie bureaucratique, la paresse, l’autosatisfaction, l’effet d’agenda – l’enquête a dû être suspendue après le 11 Septembre – une certaine complaisance à l’égard d’un lectorat composé pour moitié de catholiques, enfin des réticences venant du fait qu’à Boston, une ville à la mentalité très provinciale, on vit sous l’emprise d’un onzième commandement , « ne pas trop emmerder l’Eglise catholique », expliquent l’aisance avec laquelle les prêtres pédophiles ont pu opérer pendant des décennies. Un inventaire de faiblesses qui ne contrebalancent pas les erreurs des hommes d’Eglise mais aide à les situer dans le contexte précis d’une société. Comment reprocher au seul clergé l’esprit de corps, la culture du silence et « une préoccupation déplacée pour la réputation de l’Eglise », que Benoît XVI a eu le courage de dénoncer, si à un moment ou à un autre l’ensemble de la communauté des fidèles a d’abord fermé les yeux, puis a mis du temps pour les ouvrir. « Quand le curé est venu s’arranger avec ma mère, elle lui a servi des petits gâteaux », raconte un des hommes violés à l’adolescence.

L’objectif explicitement annoncé par Martin Baron – de confession juive et extérieur à l’establishment de Boston, ce que McCarthy n’omet pas de souligner dans son film – était de « casser le système » et non pas de conduire devant le Tribunal une poignée de pervers. En apparence, le but a été atteint. Le Vatican s’est vu obligé de réagir. Jean-Paul II a convoqué onze cardinaux américains et les a quelque peu sermonnés, disant qu’« il n’y a pas de place dans la prêtrise pour ceux qui font ou feraient du mal aux jeunes gens ». Soit. Après avoir été forcé, sous la pression populaire et médiatique, de reconnaître sa faute et de démissionner, le cardinal Law a conservé son titre et a participé au conclave de 2005. Sans aucun cynisme, disons que le problème n’est pas là. Pas plus que dans les doutes qu’on peut légitimement émettre au sujet de l’efficacité des mesures mises en œuvre par l’Eglise en vue de stopper le fléau, à commencer par la fameuse « Chartre pour la protection des enfants et des jeunes », qui prévoit la suspension de tout prêtre dès la première accusation, la saisie systématique par la justice civile et un accompagnement psychologique des séminaristes pendant leur formation. Contentons-nous, en toute modestie, de la justice divine qui s’est abattue sur certains prévenus : accusé d’abus sexuels sur 130 mineurs et condamné à une clémente peine de dix ans de prison, le prêtre bostonien John Geoghan s’est fait étrangler dans sa cellule par son codétenu, un homme qui avait tué son violeur présumé. Il est néanmoins évident que présumée coupable, l’Eglise rencontrera désormais des obstacles de taille à l’occultation de « ses souillures », dixit Joseph Ratzinger. Et à ceux qui estiment que ressasser à l’infini ses fautes relèverait de l’anticléricalisme primaire, rappelons charitablement les propos du même cardinal Ratzinger déclarant en 2010 que « la plus grande persécution de l’Eglise ne vient pas d’ennemis extérieurs mais naît du péché de l’Eglise ».

On aimerait dire « amen » et ainsi clore le débat que Spotlight risque de rouvrir. Le Figaro y aurait par ailleurs amplement contribué, acceptant sans broncher le propos de Mike Rezendes, un des journalistes du Boston Globe récompensé par le prix Pulitzer pour son enquête et qui a accordé une interview au quotidien. Interrogé sur le pourcentage de clercs impliqués dans des abus sexuels, la star du journalisme s’est référée au chiffre de 6%, établi sur la base de recherches menées aux Etats-Unis. Bien que de telles recherches n’aient pas été conduites en France, Rezendes a cru bon d’affirmer que d’après lui, « il se passe la même chose » chez nous. « Cassé », le système, dites-vous ? Il se pourrait qu’au contraire, le travail scrupuleux du Boston Globe en 2001 l’ait, de manière déroutante, renforcé. Concentrés, sinon obsédés par le penchant pédophile des prêtres catholiques, les journalistes américains – et on serait tenté d’ajouter que probablement « il se passe la même chose » chez nous – ont négligé de traiter une avalanche d’affaires similaires qui se sont déroulées dans les établissements scolaires publics. Selon une étude menée en 2002 par le Département de l’éducation américain, 6 à 10% des élèves inscrits dans les écoles seraient victimes d’agressions sexuelles. L’article de Tom Hoopes de la National Review paraît à cet égard particulièrement éloquent. Alors que la presse californienne s’acharnait en 2002 à déterrer des affaires de pédophilie d’il y a trente ans mais impliquant des prêtres, pour y consacrer près de 2000 textes, dans le même temps, à peine quatre publications étaient consacrées à des abus sexuels dans les écoles, pourtant beaucoup plus d’actualité. Là-dessus seulement, on peut dire « amen ».

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Paulina Dalmayer
est journaliste et travaille dans l'édition.
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