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Paul Morand, mélancolique survolté

Lettres à Pierre Benoit, présentées par Stéphane Barsacq (Albin Michel)

Paul Morand, mélancolique survolté
L'écrivain et membre de l'Académie française Pierre Benoit (1886-1962), correspondant de Paul Morand. Photo de Henri Manuel. Wikimedia commons

Les lettres adressées par Morand à Pierre Benoit (notre photo), l’écrivain star de l’avant-guerre, sont un régal. Et permettent de découvrir un Morand amical et attentif.


Dans sa présentation, Stéphane Barsacq révèle comment les 175 lettres de Paul Morand (1888-1976) adressées à Pierre Benoit (1886-1962) ont été retrouvées : par hasard. Il les a découvertes en 2011 dans une remise de la prestigieuse maison Albin Michel, éditeur de L’Atlandide, l’un des nombreux succès de Pierre Benoit, dont l’œuvre est aujourd’hui tombée dans l’oubli.

Des deux, Paul Morand est le cadet en littérature. Benoit triomphe en 1918 alors que Morand doit attendre 1922 pour trouver son public avec le recueil de nouvelles Ouvert la nuit. D’emblée le style de Morand fait mouche. Il est dégraissé, à l’os, avec des trouvailles à faire pâlir les besogneux de maintenant. De mémoire : « Le teint, Remedios, c’est la conscience des femmes. » Céline a vu juste. Morand a été le premier à faire « jazzer » la langue française.

Stéphane Barsacq résume les points communs entre les deux écrivains mais également leurs divergences. Les deux hommes sont d’infatigables voyageurs. Benoit travaille pour le compte de plusieurs journaux, ce qui l’amène à visiter de nombreux pays. De 1918 à 1925, Paul Morand est troisième secrétaire à Madrid, puis chef de la section littéraire aux œuvres françaises à l’étranger au Quai d’Orsay. C’est un écrivain-diplomate. En 1925, chargé d’affaires de France à Bangkok, il fait le tour du monde, découvre le Japon, s’entretient avec Paul Claudel. Il finit par écrire un livre au titre désabusé, paru en 1926, Rien que la terre.

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Pessimiste de nature, l’homme pressé, sans cesse en mouvement, pour tenir en respect les angoisses, comprend que la recherche de l’ailleurs éreinte. L’Académie française réunit également les deux écrivains. C’est une véritable obsession pour Morand qui ne sera élu qu’en 1968, après deux tentatives infructueuses. Le général de Gaulle refuse de le recevoir, comme c’est pourtant la tradition. Le passé vichyssois de l’auteur de Lewis et Irène ne plaide guère en sa faveur, c’est le moins que l’on puisse dire. Pierre Benoit n’écrit rien durant l’Occupation. Barsacq nous apprend : « Il décline la proposition de devenir directeur de la Comédie française. Il refuse aussi qu’on adapte ses films en Allemagne, il s’abstient de toute déclaration, il évite les propos malheureux. » Benoit, élu à l’Académie française dès 1931, démissionne après que De Gaulle a fait savoir qu’il s’opposait à l’élection de Morand en 1959.

Le Général ne pardonne toujours pas à l’écrivain-diplomate d’avoir rejoint le Maréchal Pétain alors qu’il se trouvait à Londres avant sa hiératique personne ! Si Morand, rattaché au ministère du Blocus créé à Paris par Edouard Daladier, était resté sur place, il serait devenu la grande figure littéraire de la Résistance. Pour la petite histoire, la secrétaire de Morand à Londres, Elisabeth de Miribel, rejoindra, avec la permission de son patron, le général de Gaulle et, avec deux doigts, tapera le fameux « Appel du 18 juin ».

Quand l’homme pressé se montre en véritable ami

Pierre Benoit, en réalité, se moque des querelles autour de la candidature de Morand et de la rancune tenace qui continue d’agiter Charles de Gaulle. Son épouse, Marcelle, est atteinte d’un cancer. Il va s’occuper d’elle jusqu’à sa mort en mai 1960. Morand, homme froid et distant, se conduit alors en véritable ami. À Benoit, après le décès de Marcelle, il écrit : « Je pense que le travail seul vous sauvera. Je n’avais pas écrit depuis trois ans ; le temps, le monde extérieur, le chagrin, la maladie, tout s’amortit. » Dans la même lettre, il note : « L’Occident doit se défendre partout, si on veut non pas qu’il se sauve, c’est fini, mais qu’il dure autant que nous. » La part sombre de l’écrivain ressurgit.

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Dans cette correspondance, Morand est moins vachard que dans ses échanges épistolaires avec Jacques Chardonne. Il retient ses coups, se veut plus policé. Mais il ne peut s’empêcher certains propos antisémites ou homophobes. Le cosmopolite amoureux de l’Europe galante, ami de Proust et de Cocteau, se rancit avec le temps, comme les articulations se soudent avec l’âge. Sans vouloir l’excuser, on peut néanmoins dire que Morand subit l’influence de sa femme, Hélène, princesse byzantine richissime, intelligente, cultivée, au caractère intraitable. Cette chrétienne orthodoxe, née à Galatz en Roumanie, est résolument anticommuniste, car elle a vu les ravages de cette idéologie dans les pays de l’Est. Ses propos antisémites sont d’une violence inouïe. Mais Morand a trouvé en elle son point d’ancrage. Elle est son oxygène, son équilibre. Elle l’apaise, lui le tourmenté, en proie à la dépression. Elle le rassure. Son argent lui permet de vivre dans le luxe de l’hôtel particulier de l’avenue Charles-Floquet. Morand n’aurait jamais pu errer dans un vieux pavillon au milieu de chats et de chiens faméliques. Bref, l’homme a des côtés qu’on peut mépriser, mais je ne connais pas d’être humain fait d’un bloc.

Grâce à l’amical coup de pouce de Michel Déon, j’ai pu avoir accès au fonds Paul Morand, aux archives de l’Institut. Cela m’a permis, entre autres, de découvrir la correspondance entre Hélène et son « Boy chéri ». J’y ai consacré un long chapitre dans ma biographie de l’auteur du crépusculaire Venises. Morand voyage encore et encore pour son travail de diplomate, mais surtout pour tenir en respect sa mélancolie. Il écrit régulièrement à Hélène, lui fait part de son épuisement. Elle lui répond : « Ne vous plaignez pas trop de votre métier (…). Ce n’est pas lui qui vous fatigue, mon Boy : c’est de vivre dans une vaine agitation (…). C’est cette inquiétude  qui vous pousse par les épaules hors de partout. C’est de ne jamais connaître la plénitude, de ne jamais dire à aucune minute de votre vie le verbleib, du bist so schön de Goethe. » Hélène le connaît par cœur. Il le sait. Et quand elle meurt en 1975, Paul n’est plus que l’ombre de lui-même, dévasté. Il n’espère qu’une chose : la rejoindre au plus vite. Un homme couvert de femmes, ayant écrit des livres qu’on lira encore dans cent ans, et inapte au bonheur. À l’un de ses personnage, il fait dire : « Je suis une mer fameuse en naufrages : passion, folie, drames, tout y est, mais tout est caché. »

La réédition de la biographie de Paul Morand par Pascal Louvrier est prévue en 2022 NDLR.

Lettres à Pierre Benoit, présentées par Stéphane Barsacq, Albin Michel.

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est auteur de "Johnny que je t’aime" (Praxys diffusion) et directeur littéraire des éditions Tohu-Bohu.

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