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Pap Ndiaye, qu’attendez-vous pour porter le qamis?

Pap Ndiaye, qu’attendez-vous pour porter le qamis?
Creil, 1989 © RETRO/AL JAWAD/CHEVALIER/SIPA

Le devoir d’un ministre de l’Éducation nationale ne serait-il pas de se mettre au diapason de la tenue de ses élèves ?


Confronté à la recrudescence des entorses à la laïcité dans les établissements scolaires, notre ministre de l’Éducation nationale, Pap Ndiaye, a promis de s’occuper du problème.

On ne doit pas, toutefois, s’attendre à une prise de mesures immédiate. L’action du ministre, il nous l’a affirmé, sera posée et réfléchie. (Espérons toutefois qu’elle aura lieu avant la franche fracture de la laïcité : ces entorses, réitérées, y conduisent immanquablement.) Pap Ndiaye, impavide, rassurant, nous a d’abord rappelé sa qualité d’universitaire et de scientifique. Il a ensuite précisé qu’il n’agirait qu’après collecte d’informations, ce, pour être en mesure de porter un regard synthétique sur la situation, appréhendée ainsi dans son ensemble.

J’aime l’école et la France, c’est pourquoi je me propose de nourrir cette collecte.

Entrisme communautaire au lycée

Il y a quelques temps, fut organisée par « l’équipe de français » du lycée dans lequel j’officiais, une soirée au théâtre à destination des élèves de Première. Ce lycée, rappelons-le, est situé dans l’une de nos métropoles et en territoire bobo.

N’étaient conviés que les volontaires, la sortie étant prévue le soir, hors du temps scolaire. Sur les deux classes dont j’étais en charge, la moitié des élèves s’inscrivit, tout s’annonçait sous les meilleurs auspices.

Malheureusement, une semaine avant la soirée, l’une de mes meilleures élèves (Je la connaissais depuis la Seconde. Sa participation était toujours fine et pertinente. Le jais de sa longue chevelure, moire lisse et brillante, couvrait autrefois tout son dos. Mais il ne m’avait pas échappé, que depuis peu, un chignon serré entravait les cheveux-bijou) vint me voir à la fin d’un cours.

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Elle me prévint qu’elle se joindrait à nous, mais voilée, puisque nous étions hors cadre scolaire. Je m’y opposai fermement, tentant de lui faire valoir que la soirée était organisée par le lycée et donc incompatible avec son projet. Elle préférait, me dit-elle, renoncer au spectacle, plutôt que de s’y rendre dévoilée.

 Mes collègues, jamais à cours d’un accommodement voire d’une compromission, me suggérèrent de proposer à la jeune fille de se rendre au théâtre par ses propres moyens et de la prier d’ôter son voile dans l’enceinte de la salle de spectacle si elle y consentait. Dans le cas contraire, il lui suffirait de se placer à l’écart du groupe.

J’ai refusé d’accompagner cette soirée, un collègue plus arrangeant m’a remplacée. À mes yeux nous avons cédé. Plus inquiétantes encore m’apparurent les réactions de l’ensemble des élèves de la classe et de certains parents bobos qui pointèrent du doigt mon intolérance et mon allergie à la « différence » pour louer la présence d’un accompagnateur plus ouvert.

C’est la religion, wallah!

A la fin de cette même année, sévissait une canicule semblable à celle que nous traversons actuellement. Un groupe de jeunes filles d’une classe de Seconde vint me demander d’intervenir : trois jeunes garçons les persécutaient depuis le début de l’année au prétexte que leurs tenues étaient celles de « grosses tepus ». Maintenant, ils leur imposaient le port du jean, les menaçant de leur rappeler fermement le respect de la pudeur si elles ne se pliaient pas à leurs injonctions.

Là encore, on me somma, collègues et administration de « faire preuve de diplomatie » pour régler l’affaire. Je convoquai les garçons. Ils ne voulurent pas dialoguer avec moi. Je n’étais pas à leur yeux une interlocutrice autorisée : « Madame, vous pouvez pas comprendre, c’est la religion, wallah. » Impasse. Comme il ne restait plus qu’une semaine de cours, dois-je dire plutôt de garderie, les jeunes filles furent autorisées officieusement à sécher les cours. Ainsi se solda l’affaire, nouvelle démission.

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Enfin, le bac, cette année-là, coïncida avec le Ramadan, j’eus donc des jeunes gens très chaudement vêtus et épuisés à surveiller. Je me souviens, tout particulièrement, de l’épreuve anticipée de français. J’avais dans ma salle une jeune fille en jilbeb ruisselante et couchée sur sa table et un jeune homme qui portait le qamis, pas plus frais. Ma collègue de surveillance me conseilla de manipuler avec discrétion ma bouteille d’eau pour ne pas faire dans la provocation. Elle-même, ne s’hydraterait pas, par solidarité.

L’identité française menacée

Depuis près de dix ans, il n’y a plus de sapin de Noël dans le hall du lycée : celui que les anciennes dames de services décoraient, avec amour et mauvais goût, tous les ans. L’arbre mort et paré « faisait polémique » au sein de « l’équipe éducative » et des élèves. On décida de le supprimer pour éviter d’inutiles querelles.

Le saucisson a disparu, lui aussi, des pots de rentrée et de ceux de fin d’année. Nombreux furent les regards torves que j’ai dû essuyer alors que je tentais de m’agréger à une table, en salle des profs, quand des collègues faisaient ripaille de quinoa et de compote. Avec mon jambon- beurre et mon coca, j’ai filé, plus souvent qu’à mon tour, faisant profil bas, tant il était évident que je n’étais pas la bienvenue.

Aussi, je suis perplexe quant à ce qu’entreprendra notre ministre pour enrayer cette faillite de la laïcité, des valeurs et de l’originalité de notre école qui mettait un point d’honneur à valoriser le mérite et le travail. Les préoccupations de Pap Ndiaye, alors que le niveau s’effondre, ne sont pas de nature à me rassurer.

Voyez plutôt le récent tweet d’Isabelle Rome, Ministre déléguée auprès de la Première ministre, chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances :

En quoi cela incombe-t-il à l’école ? L’urgence est ailleurs.

Le bac, symptôme de la chute du niveau scolaire

En effet, les élèves qui viennent de passer l’écrit du bac de français de la série professionnelle ont été incapables de traiter le sujet proposé parce qu’il recelait en son intitulé le mot « ludique », trop difficile à comprendre. Le sujet était : « Selon vous, le jeu est-il toujours ludique ? »

Quant aux élèves de la filière générale, on se demande bien, même après avoir « étudié les œuvres au programme » ; œuvres qui leur semblent venir et parler d’un autre monde, comment ils seront à même de traiter les trois sujets de dissertation proposés. Nos jeunes déchiffrent à peine ce qu’ils lisent dans le meilleur des cas. Quant à le comprendre, cela relève de la science- fiction.

Voyez plutôt lesdits sujets : « Les livres I à IV des « Contemplations » ne sont-ils qu’un chant intime ? »

 « Dans L’art romantique (Théophile Gautier, 1869) Baudelaire écrit : « C’est un des privilèges prodigieux de l’Art que l’horrible artistement exprimé, devienne beauté (…) ». Ce propos rend- t-il compte de votre lecture des Fleurs du Mal ? »

Troisième sujet enfin : « La poésie d’Apollinaire est-elle une célébration de la modernité ? » Pour ce sujet, il s’agissait de s’appuyer sur le recueil Alcools .

Cet écrit de français est devenu une vaste fumisterie à laquelle les enseignants pas plus que les élèves ne croient.

A lire aussi : Parents ou candidats, vous n’avez rien à craindre du bac!

De grâce, Monsieur le ministre, vous comme moi avons connu un monde où la « diversité » et le tout à l’ego n’existaient pas. Black, Blancs, Beurs, Jaunes, homos ou hétéros, l’école nous fédérait et nous élevait, aidez-nous à retrouver cette école.

Vous avez songé justement à pourvoir les élèves qui passent leurs examens d’eau fraîche, en ce moment de chaleur excessive. Songez maintenant à les nourrir de plats roboratifs qui les grandiront. Ne fermez pas les yeux sur des revendications identitaires et délétères. Rendez- nous une école qui instruise et construise. L’école doit cesser d’être le lieu privilégié du développement d’un moi hypertrophié, terreau fertile d’un séparatisme dévastateur.

Au diable les compromissions et la complaisance, instruisons. Nous sommes nombreux, dans les rangs des enseignants à être prêts à la tâche. Mais nous ne voulons ni éduquer, ni courber l’échine devant des différences qui n’ont pas lieu d’être.

Vous êtes passé par Lakanal, moi aussi. Nous avons sensiblement le même âge. Rappelez-vous ces années- là et la qualité de l’enseignement dont nous avons bénéficié. Nous n’avions alors pas le temps de nous préoccuper de la couleur, des mœurs, de l’origine sociale ou de la religion de nos camarades. C’était très bien ainsi.

Léopold Sédar Senghor a dit : « l’Orgueil d’être différent ne doit pas empêcher le bonheur d’être ensemble. » Le culte forcené des minorités et la revendication exacerbée des différences fragmentent la société, l’école ne doit pas servir ce morcellement, elle doit au contraire agréger par la connaissance.   

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est professeur de Lettres modernes

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