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Gettr: la réacosphère, terre de liberté

Le nouveau réseau social Gettr garantit de ne censurer personne, au contraire des plateformes de la Silicon Valley

Gettr: la réacosphère, terre de liberté

L’expulsion de Donald Trump de Facebook et de Twitter il y a un an tout juste a révélé la curieuse conception qu’ont les GAFAM de la liberté d’expression. Depuis, l’univers des réseaux sociaux accueille un nouveau venu, Gettr, qui promet de ne censurer personne et qui arrive en France. Si l’ancien président américain n’y possède pas encore de compte, Eric Zemmour en a ouvert un.


Contemplant la constitution qu’ils venaient de rédiger pour leur jeune république, les Pères fondateurs des États-Unis ont compris que le texte risquait de conférer au gouvernement fédéral trop de pouvoir, tant sur les différents États que sur les citoyens. Pour y remédier, ils ont ajouté dix amendements dont le premier garantit plusieurs libertés, notamment la liberté d’expression et celle de la presse. Au début, l’obligation de respecter cet amendement ne s’appliquait qu’à l’État fédéral, mais au xxe siècle, grâce à l’intervention de la Cour suprême, elle s’est étendue aux autorités des 50 États. Avec l’avènement des médias sociaux, toutes les plateformes, de Facebook à Parler, se sont réclamées du premier amendement, fusionnant ainsi le mythe libertarien de l’utopie numérique et la tradition fondatrice de l’Amérique. Pourtant, ce beau rêve s’est effondré le 6 janvier 2021, lors de l’attaque du Capitole. Donald Trump s’est vu coupé de ses 89 millions de followers sur Twitter. L’absurdité d’une situation où le commandant en chef des États-Unis est exclu de réseaux sociaux, mais où les talibans et le régime iranien peuvent s’exprimer librement n’a échappé à personne. À ceux qui invoquaient le premier amendement, il a été répondu que ce dernier s’applique aux seules autorités publiques et nullement au secteur privé. La loi garantit la liberté d’expression, non l’accès aux médias. Des entreprises privées comme Facebook (aujourd’hui Meta) ou Twitter sont libres d’accueillir qui elles veulent.

Jason Miller, conseiller de Donald Trump et fondateur du réseau social Gettr, 20 novembre 2016 © Images North America / Getty Images via AFP

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Quand le marché libre pose un problème, c’est souvent le même marché qui fournit la solution. Si les médias sociaux vous ferment leurs portes, vous n’avez qu’à en créer un autre plus ouvert et briser ainsi l’oligopole de la Silicon Valley. C’est le but du nouveau réseau, Gettr, lancé en juillet 2021 par un proche de Trump, le stratège politique et communicant Jason Miller. Son ambition est double : diversifier le marché et se montrer plus fidèle que les autres réseaux à l’esprit du premier amendement. Si Gettr réussit, les effets se feront ressentir bien au-delà des frontières des États-Unis et pourront avoir une influence importante en France au cours de l’année électorale.

« Big Tech », « Alt-tech »… no tech

Pour apprécier la tâche que s’est fixée Gettr, il faut comprendre l’évolution de la plupart des grandes plateformes. À leurs débuts, elles prétendent incarner la liberté d’expression inconditionnelle pour tout le monde, mais petit à petit, elles se voient obligées de mettre en place une forme de modération des posts et commentaires au nom d’un triple objectif : protéger leurs abonnés contre le harcèlement des « trolls » ; exclure ceux qui incitent à la haine, raciale et autre ; et entraver la circulation de fausses informations mettant en danger la sécurité ou la santé des personnes. Mais à quel moment cette modération se transforme-t-elle en une véritable censure, en contradiction flagrante avec leur crédo libertaire initial ? Les embûches dont est semé ce chemin sont illustrées parfaitement par les atermoiements de Mark Zuckerberg au sujet de la liberté d’expression politique. En octobre 2019, dans un discours très médiatisé à l’université de Georgetown, le fondateur de Facebook déclare haut et fort que, dans une démocratie, une entreprise privée ne devrait pas censurer les politiques ou les journalistes. Le même mois, Facebook, comme Twitter et YouTube, refuse d’interdire une vidéo anti-Biden postée par Donald Trump, mais condamnée comme mensongère par la plupart des médias d’information. Pourtant, le 7 janvier 2021, Zuckerberg fait marche arrière : Facebook et Instagram excluent Trump, ainsi que certains de ses principaux alliés, sine die (au moins jusqu’en janvier 2023). Le lendemain, c’est Twitter qui bannit Trump pour une période qui par la suite est prolongée indéfiniment. La justification de cette censure ? En proclamant que l’élection présidentielle lui avait été volée, Trump serait à l’origine d’une forme de « désinformation électorale », tandis que les termes de ses posts, avant et pendant l’attaque du Capitole, auraient présenté « un risque durable d’incitation à la violence ». Trump n’ayant jamais été condamné par la justice, ces décisions sont seulement le fait de ces géants de la Silicon Valley qu’on surnomme la « Big Tech ». Et puis, pour eux, museler celui qui continue à représenter un candidat potentiel du Parti républicain est une excellente opportunité pour s’attirer les bonnes grâces du nouveau président démocrate.

Jason Miller aux côtés de Donald Trump dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche © Gettr

Certes, à ce moment-là, Trump disposait d’autres débouchés possibles. Il existait déjà une opposition aux plateformes de la « Big Tech » sous la forme de médias sociaux comme Gab et Parler, fréquentés par un certain nombre des supporteurs de l’ex-président. Ces réseaux font partie de l’« Alt-tech », une nébuleuse d’entreprises numériques au service de l’Alt-right, ou « droite alternative », dont beaucoup d’utilisateurs sont des suprémacistes blancs, des antisémites ou des conspirationnistes. Les pires racistes et néonazis y trouvent leur bonheur. C’est sur Gab que le responsable de la fusillade qui, le 27 octobre 2018, a tué 11 personnes dans une synagogue de Pittsburgh a posté ses derniers messages. Parler a été accusé d’avoir joué un rôle dans la coordination des assaillants du Capitole. Il n’est donc pas surprenant que les deux médias aient été rejetés par des fournisseurs de services comme Amazon Web ou PayPal, ou par des boutiques d’applications comme celles d’Apple et de Google. Aujourd’hui, ils sont hébergés par Epik, entreprise appartenant également à l’« Alt-tech ». Leurs systèmes de modération sont accusés d’être laxistes envers tout ce qui est d’extrême droite, mais de censurer des contenus de gauche ou centristes. Cependant, Donald Trump s’est bien gardé d’utiliser des réseaux aussi sulfureux.

Entre la « Big Tech » qui exerce un certain contrôle sur la parole politique et l’« Alt-tech » qui n’incarne qu’une parodie grotesque du débat libre, quel espace reste-t-il dans le monde numérique pour des politiques et des intellectuels de droite voulant s’exprimer librement ?

Entrée en scène de Gettr

C’est justement cet espace que Gettr, lancé le 4 juillet, jour de la célébration de la Déclaration d’indépendance, entend créer. La plateforme garantit que, à la différence des plateformes de la Silicon Valley, Gettr ne censurera personne pour ses opinions politiques, tandis que – à la différence des médias de la droite alternative –  une modération rigoureuse visera à éliminer l’imagerie violente, les incitations à la haine raciale ou religieuse, les menaces, le harcèlement personnel, la pornographie et tout ce qui a trait aux abus sexuels. Le nom, Gettr, est la contraction de « get together », se réunir, suggérant une ambiance sociable ou familiale. Ses fonctionnalités ressemblent à celles de Twitter, en plus claires et simples. Bien que son fondateur, Jason Miller, soit un trumpiste et que la plateforme ait attiré jusqu’à présent une majorité d’utilisateurs situés sur la droite de l’éventail politique, Gettr vise à accueillir tout le monde. Une autre de ses garanties consiste en l’absence de « shadow banning », pratique dont on a souvent accusé – à tort ou à raison – les géants de la Big Tech. Il s’agit du déploiement d’algorithmes qui rendent les posts et commentaires de certains individus ou groupes moins visibles pour les autres utilisateurs, voire invisibles, tout en les laissant visibles pour les contributeurs eux-mêmes. En somme, le système vous « annule » sans que vous le sachiez.

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En cinq mois, le nombre d’utilisateurs de Gettr a déjà atteint 3 millions. C’est peu à côté des 2,9 milliards de Facebook ou des 192 millions de Twitter, mais ces réseaux ont été fondés en 2004 et 2006. Gettr n’est pas seulement une chambre d’écho américaine : seuls 37 % des utilisateurs se trouvent aux États-Unis. Le deuxième pays est le Brésil, où les supporteurs de Bolsonaro ont rejoint la plateforme qui compte plus d’un demi-million de Brésiliens. Le troisième pays est le Japon, suivi par l’Allemagne. Le succès rapide de Gettr contredit le scepticisme dont les médias traditionnels ont fait preuve lors de son lancement. L’entreprise est financée par un consortium international dont ferait partie le milliardaire chinois Guo Wengui, un ennemi du régime de Pékin qui vit en exil à New York. Les détracteurs de Gettr ont fait grand cas des liens entre Guo et l’idéologue trumpiste, Steve Bannon. En fait, Jason Miller a repris et développé un système appelé Getome, conçu à l’origine par Guo. Construire son propre système sur cette base préexistante a permis à Miller d’aller très vite dans la création d’une nouvelle plateforme. D’ailleurs, l’opposition au régime autoritaire du Parti communiste chinois ne peut pas être considérée comme un vice impardonnable.

Quand Donald Trump se lance dans la course présidentielle en 2016, Miller trouve enfin le franc-tireur politique qui incarne ses propres valeurs

L’orientation à la fois populiste et fair-play de Gettr est le reflet de son PDG. Fils de cols bleus, Jason Miller grandit à Seattle où il trime dur pour financer ses études à l’université George Washington, avant de travailler pour le sénateur républicain de son État. Très jeune, il est habité instinctivement par un conservatisme anti-establishment qui l’attire vers des hommes politiques non conformistes, comme en témoigne son militantisme au sein de U.S. Term Limits, un mouvement œuvrant pour réduire le nombre de mandats qu’un individu peut exercer au Congrès, afin de rendre la démocratie plus représentative et les élus plus proches de leurs électeurs. Sa détermination dans ce combat ne lui a pas fait que des amis parmi les républicains. Cependant, il aide toute une série d’hommes politiques républicains à se faire élire au Congrès. De 2010 à 2017, il est associé et vice-président exécutif de Jamestown Associates, une entreprise spécialisée dans la création de publicités politiques. Quand Donald Trump se lance dans la course présidentielle en 2016, Miller trouve enfin le franc-tireur politique qui incarne ses propres valeurs. Lors de la campagne électorale, il fait office de porte-parole principal. Il est ensuite conseiller spécial pour la campagne de 2020 et il coordonne la défense de l’ex-président au procès d’impeachment après l’assaut du Capitole. C’est là que Miller expose toute l’hypocrisie à la fois des accusateurs démocrates de Trump et des censeurs de la Silicon Valley. Les charges contre Trump se basant sur son langage agressif, en particulier le mot « fight », Miller fait réaliser un montage de politiques démocrates utilisant le même mot. Un autre montage met en scène une ribambelle de personnalités qui envisagent des violences sur la personne de Trump dans des termes infiniment plus agressifs que ceux de Trump lui-même.

Logo du réseau social Gettr s’affichant sur un smartphone ©Rafael Henrique / SOPA

Une terre d’élection… présidentielle

Pourtant, l’ex-président reste absent de Gettr. S’il se présente en 2024, il aura besoin non seulement d’un réseau social, mais aussi d’une source de revenus. Miller lui a fait une proposition généreuse pour qu’il s’associe à lui dans Gettr, mais en vain. Trump, qui s’inscrira sur Gettr au moment propice, poursuit son propre projet qu’il espère lucratif. En octobre, il a annoncé la création d’une nouvelle plateforme, Truth Social, mais la version pilote qui devait être lancée en novembre n’a pas encore vu le jour, peut-être parce que le dispositif complexe pour le financer s’est révélé plus délicat que prévu. Truth Social devrait finalement voir le jour au cours de 2022, à temps pour les élections de mi-mandat de novembre. Entre-temps, Gettr continue à croître. Depuis octobre, sa nouvelle terre d’élection est la France où le nombre d’utilisateurs a déjà atteint 250 000. Un lancement facilité par l’annonce officielle de la candidature d’Éric Zemmour, lui-même inscrit sur la plateforme. La campagne présidentielle s’annonçant mouvementée, le besoin d’un nouveau média social promettant une autre approche de la liberté d’expression risque bien de se faire sentir. Quoiqu’opposé au quasi-monopole et à l’hypocrisie de la Big Tech, Jason Miller est de ceux qui croient encore que les réseaux numériques peuvent stimuler le débat démocratique et rapprocher les leaders politiques des peuples dont ils sont censés représenter les intérêts.

Janvier 2022 - Causeur #97

Article extrait du Magazine Causeur


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est directeur adjoint de la rédaction de Causeur.

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