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Insécurité culturelle, gauche zombie, tenaille identitaire: ces concepts que Laurent Bouvet lègue au débat

Laurent Bouvet ou « le sens du peuple »

Insécurité culturelle, gauche zombie, tenaille identitaire: ces concepts que Laurent Bouvet lègue au débat
Laurent Bouvet en 2012 © BALTEL/SIPA Numéro de reportage : 00643439_000023

Défenseur acharné de la laïcité, cofondateur du Printemps républicain, l’universitaire Laurent Bouvet s’est éteint samedi à l’âge de 53 ans.


La mort de Laurent Bouvet, frappé en pleine force de l’âge par la terrible maladie de Charcot, nous laisse abasourdis. Plus que tout autre, le décès de personnes plus jeunes que soi provoque un sentiment d’étrangeté et d’injustice. Mon cadet d’une bonne dizaine d’années, Laurent semblait promis à une œuvre intellectuelle de l’importance d’un Marcel Gauchet dont la pensée entretient d’ailleurs de toute évidence une familiarité avec la sienne.

Dans Le Sens du peuple : la gauche, la démocratie, le populisme, (Gallimard 2012), Laurent Bouvet nous fait suivre de congrès en congrès l’abandon par le PS des couches populaires au profit de deux groupes sociaux distincts : d’un côté les « exclus » et notamment les populations immigrées et issues de l’immigration, de l’autre, les « bobos ». Il proposait alors le terme imagé tout à fait pertinent « d’enjambement de la classe ouvrière » pour décrire ce processus qui relevait en somme de « l’abandon de la lutte des classes » analysé par Marcel Gauchet en 1990 comme une des causes de la montée du Front national qui en récupérait à sa façon la défense (« Les mauvaises surprises d’une oubliée : la lutte des classes », Revue Le Débat 1990/3, n° 60).

Accusé d’être un agent de la « fachosphère » par la fausse gauche

L’enracinement du Rassemblement national dans le panorama politique français était ainsi un des sujets majeurs de préoccupation de Laurent Bouvet. Résolument de gauche et farouchement républicain, il ne se résolvait pas à cette usurpation de la question sociale par l’extrême droite. Il fût pourtant régulièrement accusé d’être un agent de la « fachosphère » sur les réseaux sociaux où il ferraillait régulièrement. Car il avait très tôt eu l’intuition que, abandonnées par la gauche, les classes populaires abandonnaient en retour la gauche, également pour une autre raison : le déni de « l’insécurité culturelle » causée tout autant par la mondialisation que par les conséquences d’une immigration d’origine musulmane, non maîtrisée de longue date.

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Avec ce concept qu’il a grandement contribué à imposer dans le débat politique français, Laurent Bouvet attaquait de front cette pseudo-gauche des « violences policières », « du racisme d’Etat systémique », de « la domination occidentale » ou de « la culture du viol ». L’insécurité culturelle appelle non seulement à la défense de la culture française dans toutes ses dimensions, savantes comme populaires, mais aussi à garantir la sécurité des plus modestes qui souffrent non seulement des violences physiques mais aussi symboliques dans  « les quartiers », les « territoires perdus de la République » et les zones reléguées de « la France périphérique ». Et les prises de positions de Laurent Bouvet dans des articles ou des tribunes collectives contre les islamo-gauchistes, les décoloniaux et, plus récemment, les fanatiques du wokisme, alimentaient alors la virulence de ses adversaires.

Depuis plusieurs années nous nous retrouvions dans ces combats politico-intellectuels que Laurent Bouvet menait avec constance et pugnacité. Bien que n’étant pas de ses intimes, je le considérais comme un ami. J’ai le sentiment qu’une sorte de « solidarité de classe » nous liait, sans que nous l’ayons jamais évoquée explicitement. Il avait eu un parcours brillant qui le mena précocement au titre de professeur des universités, tandis que j’avais obtenu celui de maître de conférence par des chemins de traverse, mais, tous deux d’origine modeste comme on dit, nos points de vue sur le monde universitaire étaient convergents. Et Laurent n’avait pas hésité à me soutenir lorsque le clan des partisans revendiqués de Bourdieu faisant la loi au CNU, toujours soucieux de la « reproduction sociale », s’opposèrent à ce qu’une fille de « petits instituteurs » comme moi devienne leur égale.

Le concept discutable de « tenaille identitaire »

Par ailleurs, nous convergions dans la critique sans concession du PS et de cette gauche dite « de gouvernement » que Laurent avait baptisée « la gauche zombie » en 2017 après que François Hollande fût dans l’incapacité de se représenter à la présidentielle. Je partageais sa désolation devant la fin annoncée du Parti socialiste où je l’avais connu dans les années 90 lorsqu’il reprit brièvement la direction de la Nouvelle Revue Socialiste. Je regrette de ne pas avoir pu échanger encore avec lui à propos de mon bouquin récent sur « la social-démocratie empêchée ». Il avant compris sans doute avant moi qu’on ne pouvait rien espérer de cet appareil partisan à la fois sclérosé et dégénéré.

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Mais j’avais aussi des divergences par rapport à certaines de ses analyses. Je suis ainsi  mal à l’aise avec le concept de « tenaille identitaire » qui constitue un axe principal de la réflexion du Printemps républicain dont Laurent à été l’un des initiateurs. Je ne crois pas que « l’extrême droite et l’islam politique » se renforcent mutuellement dans une sorte d’alliance objective, ni que pour lutter contre l’islamisme il faille systématiquement donner des gages aux islamo-gauchistes (sans succès d’ailleurs) en clamant notre opposition au Rassemblement national.

Quant à la laïcité enfin, dont Laurent était un défenseur passionné et efficace, nous n’en avions pas exactement, m’a-t-il semblé, la même conception. Laurent définissait davantage la laïcité comme les moyens de défense par l’Etat de « la liberté contre les menaces multiples qui pèsent contre elle et qui viennent de la société civile » que comme l’esprit de la philosophie du libertinage et des Lumières. Je crois en effet que plutôt que d’opposer la société à l’Etat, la laïcité en consacrant le primat de l’individu sur la communauté religieuse, culturelle, familiale, clanique ou ethnique, arrime la liberté de l’individu à l’État de droit qui garantie celle-ci en retour.

C’étaient là cependant des sujets non pas de frictions mais de débats que j’aurais aimé poursuivre avec lui dans les mois et les années à venir, en y mêlant quelques contrepèteries comme il s’amusait souvent à en lancer, sur sa page Facebook, comme ça de façon un peu décalée et « inconvenante », entre deux propos politiques très sérieux.  Sur son engagement laïque et républicain, sur son « sens du peuple » mais aussi sur son humour en tous les cas,  il n’y a pas de doute, et nous poursuivons nos combats communs en reconnaissance et fraternité.

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Renée Fregosi est philosophe et politologue. Elle a récemment publié "Comment je n'ai pas fait carrière au PS. La social-démocratie empêchée" (Ed. Balland, 2021) et "Français encore un effort… pour rester laïques !" (Ed. L’Harmattan, 2019)

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