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Quand le luxe devient trop visible, il cesse d’être désirable

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Le luxe découvre à son tour une loi assez banale: à force de vouloir occuper tout l’espace, on finit par s’y dissoudre. Pendant des années, le secteur s’est cru intouchable. Il pouvait augmenter les prix, saturer le champ visuel, multiplier les prises de parole, transformer chaque lancement en événement mondial, chaque objet en signe social immédiatement repérable, sans jamais payer la note. Puis le marché a commencé à ralentir…


Bain estime que les biens personnels de luxe sont passés de 364 milliards d’euros en 2024 à 358 milliards en 2025, avec environ 20 millions de clients actifs perdus en un an. Ce n’est pas encore une chute. C’est pire : un début de désenchantement.

Pas assez cher, mon fils

Le contresens habituel consiste à accuser la démocratisation. On entend déjà le refrain : le luxe se serait affaibli parce qu’il serait trop vu, trop partagé, trop commenté, trop désiré par trop de monde. C’est une explication paresseuse, presque consolante. Elle permet au secteur de se raconter qu’il aurait été trahi par le public, alors qu’il s’est souvent trahi lui-même. Le luxe ne meurt pas parce qu’il plaît davantage. Il ne meurt même pas d’être vu. Il commence à mourir quand il devient visible de la mauvaise manière : quand ses recettes se voient, quand ses codes tournent en rond, quand son discours précède l’objet, quand la mécanique du désir devient si apparente qu’elle finit par détruire le désir lui-même. Le problème n’est pas la diffusion. Le problème, c’est la banalisation.

Hermès est là pour rappeler qu’une autre voie existe. En 2025, la maison a dépassé 16 milliards d’euros de chiffre d’affaires, avec une croissance de 8,9% à taux constants et une marge opérationnelle récurrente de 41%. Elle est connue partout, commentée partout, exposée partout. Et pourtant, elle n’a rien d’une marque usée. Pourquoi ? Parce qu’elle ne confond pas visibilité et disponibilité totale. Parce qu’elle continue de tenir une ligne au lieu de flatter la demande à chaque instant. Dans son communiqué annuel, Axel Dumas parle d’un réseau « exclusif et qualitatif » et d’une « communication singulière ». Reuters rappelait aussi en 2025 qu’Hermès continuait à limiter sa hausse de capacité à environ 6 % à 7 % par an. Autrement dit: la maison ne se comporte pas comme une machine affamée de conversion. Dans le luxe, la retenue n’est pas une coquetterie. C’est une preuve de force.

Gucci raconte exactement l’inverse. La marque reste immense, mondiale, identifiable entre toutes. Mais en 2025, son chiffre d’affaires est tombé à 6 milliards d’euros, en baisse de 22 % en publié et de 19 % à comparable, tandis que sa marge opérationnelle récurrente reculait à 16,1 %. Inutile de sombrer dans la caricature et de décréter que Gucci ne serait « plus du luxe ». Ce serait une phrase de réseaux sociaux, pas un diagnostic. Le vrai sujet est plus cruel: une maison peut rester partout présente et cesser progressivement d’aimanter. Elle peut rester célèbre et devenir moins désirable. Elle peut continuer à faire du bruit alors qu’elle ne fait plus le même effet. Voilà la banalisation symbolique: non pas la mort, mais l’affaissement du prestige.

Vieilles recettes

Les maisons ne s’abîment pas seulement en vendant trop. Elles s’abîment en répétant trop. Trop de signes simplifiés. Trop de silhouettes immédiatement décodables. Trop de storytelling. Trop de dépendance à quelques recettes rentables jusqu’à l’écœurement. À la fin, le client ne voit plus seulement un objet ; il voit le procédé. Il ne voit plus une maison ; il voit la méthode commerciale qui l’exploite. Or le luxe a toujours vécu d’un écart. Dès que cet écart se réduit à une formule visible, le prestige commence à fuir.

Bottega Veneta, à l’intérieur même de Kering, donne d’ailleurs la leçon que beaucoup feignent d’ignorer. En 2025, la maison a progressé de 3% à comparable ; son retail a augmenté de 4%, tandis que le wholesale reculait de 6% « en raison de l’approche très sélective de la maison vis-à-vis de ses partenaires », selon Kering. Voilà une phrase qu’une bonne moitié du secteur devrait encadrer. La sélectivité n’est pas un caprice de vieille maison. C’est l’un des derniers instruments de résistance contre la vulgarisation générale des signes. Le luxe ne vit pas de la proximité permanente. Il vit de la bonne distance.

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Les chiffres de Bain disent au fond la même chose, mais avec la froideur des tableaux Excel. Les plus gros clients représentent désormais un peu plus de 46% de la dépense totale en luxe personnel, contre 30% en 2019. Le secteur a donc continué à croître en s’appuyant de plus en plus sur une petite minorité de très grands acheteurs, pendant que sa base aspirante se contractait. Beaucoup de maisons ont cru qu’il suffisait alors de monter les prix, de viser plus haut et de laisser l’inertie du nom faire le reste. C’était une facilité de financiers, pas une stratégie de civilisation. On protège ainsi le chiffre d’affaires. On ne protège pas nécessairement le désir.

Car le vrai sujet n’est pas le prix. Le luxe n’a jamais eu vocation à être aimable ni raisonnable. Le vrai sujet, c’est ce qui continue à justifier le prix. Reuters rapportait fin 2025 que Bain jugeait que plusieurs années de hausses tarifaires agressives avaient aliéné une partie des clients. Là encore, le problème n’est pas de payer cher. Le problème commence quand la hausse devient plus visible que l’objet, quand la stratégie de marge saute davantage aux yeux que la singularité de la forme, du savoir-faire ou de la présence symbolique. À ce moment-là, le client ne paie plus pour entrer dans un monde. Il a le sentiment de financer une mécanique. Et une mécanique, on la compare, on la discute, on la diffère. On ne la désire plus de la même façon.

Le tribunal du marché de la seconde main

L’horlogerie, elle, ne ment jamais très longtemps. En 2025, les exportations horlogères suisses ont reculé de 1,7% en valeur et de 4,8% en volume, à 14,6 millions de pièces. Même le segment supérieur à 3 000 francs export a baissé. Ce n’est pas la fin de la montre mécanique. C’est mieux qu’un épilogue: c’est un révélateur. Dans un univers où l’objet n’est plus nécessaire pour donner l’heure, il ne survit que s’il reste chargé de forme, de tenue, de continuité, bref de densité symbolique. Quand il ne reste qu’un signe extérieur, la fatigue arrive vite. Quand il reste une présence, le désir tient.

Le diable s’habille en Prada 2, bientôt au cinéma. DR.

La seconde main en donne d’ailleurs une confirmation brutale. Bain évalue ce marché autour de 50 milliards d’euros en 2025, avec une croissance encore positive, largement portée par les montres et les bijoux. Ce marché n’est pas seulement un canal de revente. C’est un tribunal. Il distingue les objets qui gardent une valeur au-delà du lancement, de la campagne et du bruit, de ceux qui dépendaient trop étroitement de leur moment marketing. Un produit fort survit à sa communication. Un produit seulement visible, lui, meurt avec elle.

Voilà l’aveuglement d’une partie du luxe contemporain. Il a préféré accuser le regard des autres plutôt que sa propre complaisance. Il a cru que le danger venait du grand public, des réseaux sociaux, de la diffusion, de la démocratisation du regard. C’était commode. C’était faux. Le vrai poison est plus interne. Une maison de luxe ne meurt pas parce qu’elle est regardée. Elle meurt quand elle ne provoque plus qu’une reconnaissance réflexe. Quand ses signes circulent plus vite que sa substance. Quand son récit explique trop bien ce que l’objet n’impose plus tout seul. Quand sa présence devient familière au point de perdre toute tension.

Le luxe supporte très bien le succès. Il supporte beaucoup moins la répétition. Il supporte très bien d’être vu. Il supporte beaucoup moins d’être trop visible.

Comment responsabiliser les pays du Sud dans la guerre contre le narcotrafic?

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Après le principe du «pollueur-payeur», ne faudrait-il pas instaurer aussi le principe du «dealer-payeur» ? s’interroge cette analyse.


L’opération d’envergure dans la Sud de la France contre la DZ Mafia et des proches de Mohammed Amra démontre à nouveau que le narcotrafic est un enjeu transnational, le réseau le plus important de drogue sévissant en France opèrant également dans d’autres pays comme le Maroc et l’Algérie.

Depuis le protocole de Kyoto de 1987, un principe s’est imposé dans les relations internationales : les pays du Nord doivent financer la transition écologique mondiale. Responsables historiques du stock des émissions de gaz à effet de serre, ils sont appelés à contribuer financièrement à l’effort climatique global lorsque les pays du Sud en sont exemptés. C’est le principe du « pollueur-payeur ».

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Pourquoi ce principe ne s’appliquerait-il pas à d’autres domaines ? Dans un monde interdépendant, le narcotrafic constitue lui aussi une menace mondiale. Il alimente la violence, déstabilise des États entiers et fait peser un coût sécuritaire considérable sur les sociétés occidentales. Dès lors, appliquons le principe « dealer-payeur » en responsabilisant les pays du Sud dans la guerre contre le narcotrafic.

Un défi transnational Nord-Sud

Le narcotrafic est l’un des marchés criminels les plus puissants de la planète. Selon les estimations de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, le commerce international de stupéfiants représente entre 300 et 500 milliards de dollars chaque année. Il s’agit d’un marché aussi important en volume que le marché du café ou des smartphones. Ainsi, il constitue une véritable économie parallèle mondialisée, capable d’échapper largement au contrôle des États et des institutions internationales actuelles.

Cette économie illégale repose sur une division géographique relativement claire : la production est concentrée dans certaines régions du Sud tandis que la consommation se situe majoritairement dans les pays riches. L’Amérique latine demeure ainsi l’épicentre de la production mondiale de cocaïne, notamment en Colombie, en Bolivie et au Pérou, tandis que l’Afghanistan et l’Iran restent des acteurs centraux dans la production d’opiacés. Pire, de nouvelles zones géographiques en Afrique du Nord (Maroc) et subsaharienne (Mali, RDC) sont devenues des lieux de production de drogue (cannabis). Tout cela alimente des enjeux transnationaux préexistants (conflits armés, immigration illégale, terrorisme, etc.) car il offre des revenus conséquents aux organisations criminelles comme les réseaux de passeurs ou les organisations terroristes.

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Une menace pour la stabilité des États

Le narcotrafic constitue une menace pour les États, à tous les niveaux. En Occident, on constate une corrélation entre la multiplication des tentatives d’homicides et la croissance de la drogue. Par exemple, en France, le nombre de victimes d’une tentative d’homicide, selon le SSMSI, passe de 2 259 en 2016 à 4 501 en 2025 soit + 99,24 % atteignant presque la barre de 5 500 homicidités. Or, ces tentatives d’homicide sont exacerbées par le narcotrafic à travers les règlements de comptes, impliquant notamment toujours plus des mineurs. En 2025, 51 homicides ont frappé des mineurs de moins de 15 ans, un record. Ainsi, si la production est souvent localisée dans certaines régions du Sud, les conséquences du narcotrafic sont globales et touchent directement les sociétés occidentales.

Dans les pays du Sud, la situation sécuritaire est désastreuse. Au Mexique, les cartels de Tijuana, de Sinaloa, de Juarez et du Golfe, contrôlent environ un tiers du territoire mexicain et affrontent régulièrement les forces de sécurité. Ces conflits ont provoqué des dizaines de milliers de morts au cours des dernières décennies. En Amérique centrale et dans certaines régions d’Afrique de l’Ouest, les routes du trafic ont transformé des États fragiles en plateformes logistiques pour les organisations criminelles internationales.

Vers un principe de « dealer-payeur » et une responsabilisation des pays du Sud

Dans ce contexte, la question de la responsabilité internationale ne peut être passée sous silence.  En effet, si les pays industrialisés sont appelés à financer la transition écologique au nom de leur responsabilité historique dans le réchauffement climatique, les autres pays doivent eux aussi assumer leur part de responsabilité. Si les États producteurs de drogue tolèrent ou ne parviennent pas à éradiquer les économies parallèles criminelles qui prospèrent sur leur territoire, les conséquences de leur incapacité à enrayer ces trafics, se déplace vers les zones de consommation que sont les pays d’Europe et les Etats- Unis.

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La lutte contre le narcotrafic ne peut donc reposer uniquement sur les pays consommateurs. Elle suppose une coopération internationale renforcée, mais aussi une mobilisation politique réelle des États concernés pour réduire les cultures illégales, démanteler les réseaux criminels et lutter contre la corruption. Deux instruments pourraient être mis en place à l’échelle internationale : un système de Conférences des Parties (COP) pour créer une instance de dialogue et de collaboration éminemment nécessaire, mais assortie d’instruments de contraintes et de sanctions, à savoir le financement par les pays du Sud ayant des revenus intermédiaires comme la Colombie, le Maroc, ou d’autres, de la guerre contre la drogue, c’est le « dealer-payeur ».

La mondialisation ne peut fonctionner sur un principe de responsabilité à sens unique. Si les pays du Nord doivent contribuer à réparer les conséquences environnementales du développement industriel, les pays du Sud doivent également assumer leur part dans la lutte contre les économies criminelles qui alimentent l’insécurité mondiale.


Sarah Pugliese, Analyste en politiques publiques pour le think-tank gaulliste et indépendant Le Millénaire, est l’auteure du rapport « Vers une COP mondiale contre le narco-trafic ? »

D’où je parle

Si je parle aujourd’hui d’islamisme, de tribalisme solidaire, de narcotrafic et de ce que j’appelle le narco-caïdat, ce n’est pas à partir d’une théorie élaborée dans un bureau ou dans un laboratoire universitaire. Je parle à partir d’une expérience. La mienne.


En 1989, j’ai dix-huit ans. C’est l’année de ce que l’on a appelé l’affaire du voile de Creil. La France découvre alors brutalement la question du voile islamique à l’école et le débat public s’enflamme.

À l’époque, l’analyse dominante est presque toujours la même : le voile serait avant tout l’expression d’une domination patriarcale. Les femmes voilées seraient les victimes d’un système masculin qui les opprime.

Mais ce que je vois autour de moi est très différent.

Dans ma propre famille, ma grand-mère, Fatima, commence à porter le voile à cette époque. Elle ne l’avait jamais porté auparavant. Ce n’était ni une tradition familiale ni une pratique ancienne chez elle.

Personne ne le lui impose. D’ailleurs elle vit séparée de mon grand-père qui ne lui impose plus rien depuis 1975 ! Elle s’aligne simplement sur ce qui devient progressivement la norme autour d’elle. Pour comprendre cela, il faut saisir une dimension que beaucoup d’analyses françaises ont longtemps ignorée : le rôle du regard social dans certaines sociétés structurées par l’honneur, la honte et les solidarités claniques. Chez beaucoup de familles maghrébines, il existe une peur très forte : celle de passer pour un mauvais musulman. C’est une question d’honneur et de réputation. On parle de l’Archouma. La honte. Personne ne vous donne un ordre explicite. Mais chacun comprend très vite ce qui est attendu. Les comportements s’alignent par pression collective. Les femmes qui portent le voile font sentir à celles qui ne le portent pas qu’elles ne sont pas tout à fait dans la norme.

Dans ces sociétés structurées par des logiques claniques, où les solidarités familiales et communautaires sont très fortes, l’alignement comportemental devient un mécanisme puissant. Dévier de la norme expose au jugement du groupe.

C’est ainsi que des pratiques minoritaires peuvent devenir progressivement des obligations sociales.

En 1989, à dix-huit ans, je vois déjà ce mécanisme à l’œuvre.

Et je comprends quelque chose que beaucoup d’intellectuels français ne comprennent pas — ou ne veulent pas voir — et que certains ne comprennent toujours pas aujourd’hui : ces dynamiques ne relèvent pas seulement de la domination masculine, mais aussi de pressions sociales internes, liées à l’honneur, au regard collectif et aux solidarités claniques.

Je me souviens notamment d’un débat entre Élisabeth Badinter et des femmes voilées. Comme beaucoup d’intellectuels à l’époque, elle analyse le voile à travers le prisme du patriarcat et voit dans ces femmes des victimes.

Mais ce que je vois, moi, ce ne sont pas des victimes. Ce sont des femmes qui revendiquent ce signe comme un marqueur identitaire, parfois comme une frontière culturelle.

Au même moment, un autre événement majeur se déroule de l’autre côté de la Méditerranée. En Algérie, le Front islamique du salut remporte le premier tour des élections législatives de 1991. L’arrêt du processus électoral déclenche une guerre civile d’une violence extrême avec le retour des « Afghans », les Algériens partis faire le Djihad contre les soviétiques.

Ma grand-mère se rend régulièrement en Algérie à cette époque parce que son père — mon arrière-grand-père — est en fin de vie et que sa mère est malade. Elle revient avec des récits terrifiants du début de la guerre civile. Pour moi, cette guerre n’est pas une abstraction géopolitique. Elle entre dans notre maison par les histoires qu’elle rapporte.

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Dans le même temps, je vois arriver dans mon quartier des islamistes venus d’Algérie. Certains cherchent à s’implanter, à recruter, à convertir. Je me confronte à ces idéologues de proximité. Très vite, je comprends qu’il ne s’agit pas seulement de religion, mais d’un projet politique et social.

Un autre événement va renforcer cette intuition : l’affaire du gang de Roubaix dans les années 1990. On a souvent présenté ce groupe comme une simple bande de braqueurs. Mais leurs braquages servaient en réalité à financer le djihad, et certains de ses membres avaient combattu en Bosnie dans des réseaux liés à Al-Qaïda.

Je comprends alors que la criminalité peut devenir un instrument stratégique.

Dans les quartiers populaires, une autre évolution se produit également.

Pour une partie des jeunes — pas tous — la police n’est plus perçue comme une institution républicaine. Elle est perçue comme une force d’occupation.

Beaucoup s’identifient aux Palestiniens et regardent les interventions policières à travers ce prisme: celui d’un territoire défendu contre une intrusion. Dans cette grille de lecture, la police devient l’équivalent d’une force coloniale, parfois présentée comme la continuité symbolique de la colonisation de l’Algérie. Le quartier n’est alors plus perçu comme un espace de la République, mais comme un territoire à protéger contre elle.

Dans le même temps, le trafic de drogue se développe. Mais ce trafic ne produit pas seulement de l’argent. Il détruit la méritocratie républicaine, casse les cursus scolaires, empoisonne une partie de la jeunesse, affaiblit notre pays. Il produit du pouvoir territorial. Il installe des hiérarchies locales, des loyautés, des zones où l’autorité de l’État recule.

C’est en observant ces phénomènes que j’ai fini par formuler ce que j’appelle le narco-caïdat: un système dans lequel le narcotrafic permet la constitution de pouvoirs territoriaux capables de contester l’autorité de l’État et parfois d’entrer en résonance avec des logiques islamistes.

Aujourd’hui, lorsque l’on observe certaines recompositions électorales dans des villes comme Roubaix ou Saint-Denis, on voit apparaître des territoires où s’entremêlent narcotrafic, logiques communautaires, ressentiment postcolonial et défiance vis-à-vis des institutions.

Dans ces espaces, certains acteurs politiques ont compris qu’il existait un capital électoral à mobiliser.

On voit ainsi émerger ce que l’on pourrait appeler une phalange tiers-mondiste du “Sud global”, nourrie d’un imaginaire postcolonial et parfois fortement influencée par la matrice idéologique des mouvements de libération nationale, notamment celle du FLN.

À force de chercher un nouveau sujet révolutionnaire, une partie de la gauche radicale semble avoir abandonné le prolétariat. Elle lui a substitué ce que l’on pourrait appeler un prophétariat : un agrégat de revendications identitaires, de ressentiments postcoloniaux et de territoires en rupture avec la République.

Je ne prétends pas détenir une vérité absolue. Mais les analyses que je défends aujourd’hui ne viennent pas d’une abstraction théorique. Elles viennent d’une observation commencée il y a plus de trente-cinq ans, lorsque, à dix-huit ans, j’ai vu apparaître certains mécanismes que beaucoup refusent encore de regarder en face. C’est de là que je parle et malheureusement, j’ai eu le tort de tout comprendre trop tôt.

Paradoxal Jospin

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L’ancien Premier ministre Lionel Jospin, « socialiste au destin foudroyé » selon Le Monde, est mort à l’âge de 88 ans, a annoncé sa famille ce lundi matin.


La disparition de Lionel Jospin n’est pas seulement celle d’un homme. C’est celle d’un style. D’une tenue. D’une époque où la politique prétendait encore s’écrire dans la langue de Paul Valéry — « ce qui est simple est toujours faux ; ce qui ne l’est pas est inutilisable » — et non dans le vacarme des slogans.

Jospin fut de cette race aujourd’hui éteinte : celle des lettrés au pouvoir. Normalien, agrégé de lettres, il portait en lui une certaine idée de la France — exigeante, verticale, presque sévère. Chez lui, pas d’effusion, peu d’effets : une rigueur. Une ligne. Une forme de noblesse sèche.

Mais l’histoire ne s’écrit pas à l’encre des intentions. Elle s’imprime dans les conséquences.

Et c’est là que le paradoxe Jospin surgit, dans toute sa netteté.

Car cet homme formé aux humanités aura été l’un des acteurs d’un moment où la France a commencé à douter d’elle-même. Années 1980 : la gauche au pouvoir engage une série de transformations profondes. Le regroupement familial installe durablement une nouvelle réalité démographique. Le récit national est revisité, souvent à charge, comme si la France devait d’abord se repentir avant de se comprendre. L’héritage devient suspect, la continuité problématique.

« Une nation est une âme », écrivait Ernest Renan. Encore faut-il ne pas en fissurer les fondations.

Ce déplacement intellectuel n’est pas un détail. Il marque un tournant. Une hésitation. Peut-être déjà un renoncement.

Et ce renoncement se lit aussi dans les choix internes de la gauche. Lorsque le Parti socialiste préfère Lionel Jospin à Henri Emmanuelli, ce n’est pas seulement une question d’homme. C’est une orientation qui s’impose : celle d’une gauche gestionnaire, raisonnable, plus encline à accompagner les transformations qu’à affirmer des lignes de force.

« Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire », rappelait Jean Jaurès. Encore faut-il vouloir trancher.

L’affaire de Creil, en 1989, en est l’illustration la plus éclatante. Ministre de l’Éducation nationale, Jospin choisit de ne pas choisir. Face au voile islamique à l’école, il temporise, nuance, renvoie. Ce qui aurait dû être un principe devient un cas. Ce qui relevait de la règle devient matière à discussion.

La République commence alors à composer là où elle devrait affirmer.

Et puis il y a l’école. Toujours elle.

C’est ici que le paradoxe devient vertigineux. Car cet homme de lettres aura accompagné une époque où l’école française s’est lentement affaiblie. Sous le noble mot de « démocratisation », les exigences se sont atténuées, les savoirs se sont fragmentés, la transmission s’est relâchée.

A relire, Barbara Lefebvre: Creil 1989-2019: du déni à la soumission

« La crise de la culture commence lorsque la tradition n’est plus transmise », écrivait Hannah Arendt. Tout est dit.

Jospin n’est pas seul responsable. Mais il appartient à cette génération qui a laissé s’installer ce mouvement, sans en enrayer la logique. Comme si l’élargissement devait nécessairement conduire à l’affaiblissement.

Un autre élément éclaire, avec le recul, la portée de ce moment historique. Lorsque Jospin est Premier ministre, il nomme Jean-Luc Mélenchon secrétaire d’État. À l’époque, rien que de très classique dans une gauche encore structurée.

Mais la trajectoire ultérieure de Mélenchon dit quelque chose de plus profond. Elle épouse, en la radicalisant, l’évolution d’une partie de la gauche : glissement vers une conflictualité accrue, rapport transformé à la nation, recomposition idéologique qui trouvera son expression dans La France Insoumise.

Ce que Jospin avait engagé sans rupture apparente, d’autres l’ont poursuivi jusqu’à la rupture revendiquée.

Il y a là une forme d’ironie de l’histoire : celui qui incarnait la mesure aura, à son corps défendant, contribué à ouvrir un cycle dont il n’aurait sans doute pas reconnu les aboutissements.

Le choc final survient en 2002. L’élimination de Jospin dès le premier tour de l’élection présidentielle, au profit de Jean-Marie Le Pen, agit comme une déflagration.

Ce n’est pas un accident. C’est une révélation.

Ce jour-là, une fracture profonde apparaît au grand jour : entre une France attachée à ses repères, à sa continuité, et une autre engagée dans une transformation rapide du modèle national. Deux visions du pays qui, jusque-là, coexistaient sans se nommer.

« Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres », écrivait Antonio Gramsci. 2002 fut ce clair-obscur.

Lionel Jospin restera ainsi une figure double. Un homme d’État intègre, un esprit rigoureux — et, dans le même temps, l’un des visages d’un moment où la France a commencé à glisser, presque imperceptiblement, vers autre chose.

Sa disparition n’appelle pas seulement l’hommage. Elle impose un bilan.

Car au fond, Jospin incarne peut-être cette vérité dérangeante : on peut être un grand lettré, servir l’État avec honnêteté, et pourtant accompagner, sans toujours le vouloir, un basculement historique dont les effets dépassent son propre destin.

Et l’histoire, elle, ne retient que cela.

Municipales: la résistance des oubliés prend le maquis

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Le RN s’implante dans 70 petites villes de la France profonde, mais échoue à gagner Toulon et Nîmes, faute d’union des droites. Éric Ciotti s’empare de Nice. À l’exception de Nantes, la stratégie d’alliances honteuses des socialistes avec les LFistes échoue un peu partout. Mais la gauche bobo conserve Paris, Lyon et Marseille. Les écologistes perdent Bordeaux, Strasbourg, Poitiers et Besançon. LFI gagne les communes islamisées de Roubaix, Vénissieux et Creil. Notre chroniqueur analyse la carte électorale et ce «progressisme» diversitaire, qui pourrait mettre des bâtons dans les roues de la présidentielle d’une France qui penche pourtant nettement à droite.


La photographie des municipales confirme une donnée démographique essentielle pour l’avenir: le basculement sociologique des villes ouvertes promeut la gauche et l’extrême gauche immigrationistes. Le Parti socialiste s’est durablement installé à Paris, Marseille ou Nantes, dont la maire s’est alliée à LFI. La France Insoumise a gagné Roubaix et Vénissieux en plus de Saint-Denis. Autant de territoires d’où les populations autochtones ont été réduites sous l’effet d’un peuplement extérieur soutenu par un universalisme militant.

Nouvelle France

En 2012, l’électorat musulman, acquis à la gauche, avait donné à François Hollande le million de voix pour battre Nicolas Sarkozy. En 2027, la « nouvelle France », théorisée par Jean-Luc Mélenchon mais défendue aussi par le « progressisme » diversitaire, pèsera plus encore lors de la présidentielle. La France des Oubliés, celle de la périphérie et de la ruralité (60% de la population), saura-t-elle se faire entendre dans cette confrontation civilisationnelle à venir ? Les bons résultats du RN dans 70 communes de la nation profonde font comprendre que le parti sait plutôt bien s’adresser à cette population, souvent désabusée voire démoralisée par l’indifférence portée à son sort par les « élites ». Cependant, la forte abstention du second tour (43%) rappelle l’étendue de la crise démocratique et le dégoût que suscite la politique et ses acteurs pour la plupart des citoyens. Leur dégagisme, qu’ils expriment dans les sondages en rejetant le système, ne s’adresse pas seulement aux dirigeants qui ne les regardent plus. Il désigne aussi ceux qui entendent prendre leur place.

On recherche: union des droites

La résistance au déracinement de la nation a pris le maquis. Les deux France – celle des métropoles, celle des périphéries – vont structurer les enjeux politiques de ces prochains mois. Or si la gauche et l’extrême gauche ont choisi leur même camp électoraliste, la droite ne sait toujours pas parler d’une seule voix aux Français inquiets pour leur survie future. Ceux-ci sont prêts à en finir avec un régime qui les méprise. Hier soir, Bruno Retailleau, patron des LR, a promis de « renverser la table » et d’« assumer une rupture radicale », tout en dénonçant les « démagogues » du RN. Or ce manichéisme, qui a poussé LR à maintenir ses candidats à Nîmes ou à Marseille, a fait perdre ces deux villes qui étaient potentiellement gagnables par le RN. A l’inverse, la nette victoire d’Éric Ciotti à Nice, allié au RN, démontre l’efficacité d’une droite unie. François Fillon puis David Lisnard, qui se sont fait tour à tour photographier avec Ciotti, l’ont suggéré à leur manière. Nicolas Sarkozy a lui-même déjeuné avec Jordan Bardella en février.

Selon l’IFOP, l’union des droites serait réclamée par 82% des LR et 88% des RN. Mais ce lundi matin, sur RTL, Valérie Pécresse (LR) n’en démordait pas : « La droite et le centre doivent s’allier face au chaos des extrêmes ». Elle compte même demander à Retailleau de « clarifier » sa position, jugée ambiguë dans son refus de soutenir Christian Estrosi dans ses salamalecs communautaristes à Nice. « J’ai une bonne expérience des campagnes ratées », a ajouté Pécresse dans un lapsus… Qui veut encore de cette droite qui aime perdre ?

La révolution des oubliés

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L’Amérique pleure Chuck Norris

La triste disparition d’un inspirant et inspiré héros américain.


Un acteur c’est comme un piano. Il doit être bien accordé, mais il ne faut pas taper dessus trop fort.
Monica Bellucci


Carlos Ray, dit « Chuck » Norris nous a quittés. Ce maître des arts martiaux est une légende patriotique aux Etats-Unis. Il mit ses talents au service d’un certain cinéma pédagogique particulièrement apprécié par l’Américaine profonde, donc authentique. La clarté de son message rendait le spectateur capable de repérer l’ennemi des valeurs traditionnelles sans difficulté. Champion de karaté, il était ceinture noire de tangsudo, de taekwondo, de jiu-jitsu brésilien et de judo. Preuve de son esprit créatif, il fonda sa propre discipline, le Chun Kuk.

C’est Bruce Lee qui lui donna sa chance au cinéma. Il lui permit d’y faire ses premières armes dans « La fureur du dragon » en 1972. Comme disent les anglo-saxons, « and the rest is history » (les lecteurs auront traduit d’eux-mêmes). Le début d’une illustre carrière dans le film d’action. Pas exclusivement : vu son esprit encyclopédique, il publia de nombreux ouvrages touchant des thèmes divers : politique, développement personnel, religion…

Bien sûr, sa carrière n’aura pas été complète, cela est inévitable, même pour les plus grands artistes. Il faut mentionner un côté très méconnu de son bagage culturel. En filigrane, les connaisseurs devinaient qu’il dévorait les œuvres de George Bernard Shaw; il visionnait périodiquement My fair lady, inspirée de « Pygmalion », dont le thème, qui lui était cher, était la transformation de l’humble fleuriste en aristocratique duchesse grâce aux leçons de phonétique du professeur Higgins.

Et Shakespeare… Le grand Will… Il caressait le rêve d’incarner Hamlet sur les planches, sans oublier le roi Lear. Vu son pétillant esprit, il se serait vu glisser dans la peau du Petruchio de « La mégère apprivoisée ». Cependant, il était écrit qu’il n’y aurait que le grand écran pour lui. Il le comprit à la dure quand, en 1971, il vécut comme une trahison son rejet par Roman Polanski pour son « Macbeth ». Mais il sut survivre à cette blessure et rebondir de cet échec. Sa voie était désormais tracée.

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Outre le film Delta Force (au rythme plus soutenu que celui de 2001 : L’odyssée de l’espace), la série télévisée Walker, Texas Ranger constitue l’apogée de sa carrière. Elle puise dans le pur réalisme du western américain classique, avec cependant une touche distinctive, moins fréquente dans les films mettant en vedette John Wayne : son personnage revendique, avec fierté, son héritage cherokee, ce qui reflète d’ailleurs le propre bagage familial de l’acteur-producteur.

Au final, l’ensemble de son œuvre fait mouche en enseignant que, dans la libre et triomphante Amérique, les malfrats n’ont jamais le dernier mot.

Et avec quelle jovialité il appréciait et lisait même parfois en public les aphorismes humoristiques qui lui étaient prêtés sous la rubrique « Chuck Norris Facts » sur Internet, qui lui attribuent des qualités surhumaines. Son préféré : « On a voulu sculpter le visage de Chuck Norris sur le mont Rushmore, mais le granit n’était pas assez dur pour représenter sa barbe ». Ce versatile acteur, héritier d’Alec Guiness, autodidacte qui n’avait jamais fréquenté l’Actors Studio, était confidentiellement surnommé le « caméléon » dans le milieu : son visage savait exprimer toute la palette des émotions humaines.

L’on peut espérer qu’il aura droit à des funérailles nationales. Pour l’oraison funèbre, il n’y a qu’une seule manière de lui rendre un véritable hommage : elle doit être prononcée conjointement par deux autres géants du 7e art cultivant une éloquence raffinée, Sylvester Stallone et Jean-Claude van Damme (dont les propres aphorismes métaphysiques sont légendaires). Plutôt qu’un discours suivi classique, elle pourrait ainsi prendre la forme d’un élégant dialogue socratique, de nature à produire des feux d’artifices et des rafales de fins mots d’esprit, dignes du cher disparu.

Les joyaux audiovisuels et littéraires de Chuck Norris lui confèrent d’ores et déjà l’immortalité. Du nuage que le Lone Ranger chevauche désormais pour l’éternité, lui aussi rend ses disciples pleinement « aware ». Cela dit, laissons ici le dramatique dernier mot à un autre frère d’armes, le mieux placé, évidemment, pour terminer : « Hasta la vista, baby ».

Juan Carlos: les Espagnols ont la mémoire courte

Juan Carlos d’Espagne a écrit ses mémoires depuis son exil à Abu Dhabi. Dans Réconciliation, le roi émérite rappelle le rôle qu’il a joué pour unifier un pays divisé par la guerre civile puis la dictature franquiste, et pointe la mémoire sélective des lois mémorielles du gouvernement de Pedro Sánchez. Et l’ingratitude des Espagnols.


Le 5 novembre dernier paraissait en français Réconciliation, mémoires de Juan Carlos Ier d’Espagne, roi émérite en exil à Abu Dhabi depuis août 2020. Intronisé le 22 novembre 1975 et contraint d’abdiquer en faveur de son fils Felipe VI en 2014 après la révélation de plusieurs scandales rocambolesques, Juan Carlos sut répondre en son temps au besoin démocratique d’un peuple abîmé par le caïnisme de la guerre civile (1936-1939), le césarisme de la dictature (1939-1975) et le fatalisme de la fameuse « légende noire » selon laquelle toute l’histoire de l’Espagne ne serait qu’une longue suite d’épisodes malheureux. Ses mémoires, rédigés en collaboration avec Laurence Debray, parlent de la réconciliation nationale de la fin des années 1970 dont il fut l’un des grands acteurs, autant que du désir de réconciliation personnelle avec un pays échaudé par ses frasques de fin de règne. Réclamant la seconde au nom de la première, Juan Carlos se prête à un plaidoyer pro domo susceptible de rafraîchir la mémoire de l’Espagne – pays où il n’est pas né, mais où il redoute de ne pas pouvoir mourir.

Mémoire sélective

L’intérêt des mémoires du roi émérite n’est pas à chercher du côté de ses souvenirs, évoqués de façon inégale, sans le chatoiement du détail ni la profondeur de l’analyse, d’un exil à l’autre, depuis son enfance en Suisse romande jusqu’à sa solitude sur l’île de Nurai. Disons pudiquement qu’il reste fidèle à une certaine tradition familiale – « ne pas commenter ses sentiments, ne pas épiloguer sur ses actes » – avec quelques écarts lorsqu’il s’agit d’épingler son fils Felipe ou sa belle-fille Letizia, ou lorsque l’occasion lui est donnée de s’envoyer des fleurs en un superbe bouquet d’immodestie. L’intérêt majeur de l’ouvrage est plutôt de soulever un paradoxe : l’Espagne des lois mémorielles successives du gouvernement de Pedro Sánchez a la mémoire sélective. Hypermnésique lorsqu’il s’agit de rouvrir les plaies de la guerre civile refermées par les enfants des deux camps fratricides, la voilà oublieuse au moment de reconnaître à l’un des grands artisans de la Transition démocratique une place inégalée dans ses aventures collectives récentes. « J’ai l’impression que l’on me vole mon histoire », résume Juan Carlos.

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Son histoire, c’est celle du passage d’une dictature où tout était « ficelé et bien ficelé » (« atado y bien atado ») selon la célèbre formule de Franco, à une démocratie pensée par Torcuato Fernández-Miranda à la présidence des Cortes (Parlement) et esquissée en ces termes par le jeune directeur général de la télévision espagnole, Adolfo Suárez, que le roi nomma chef du gouvernement en juillet 1976 : « Je peux promettre et je promets » (« puedo prometer y prometo »). Cette histoire est celle de la reconnaissance de tous les partis politiques, de la Constitution de 1978 consacrant l’unité indissoluble de la nation et le droit à l’autonomie des régions qui la composent, celle de la tentative de coup d’État du 23 février 1981 auquel Juan Carlos opposa la Couronne, symbole de permanence et d’unité de la patrie, celle aussi du terrorisme de l’ETA qui mit en péril cette même unité. L’oubli du peuple espagnol est pour le roi émérite de 88 ans une grande souffrance, un mélange d’amertume et de désillusion.

Réconciliation a été publié en Espagne début décembre, à distance hygiénique du 50e anniversaire de la fin du franquisme (20 novembre 1975). Les « juancarlistes » ont apprécié la franchise du cœur et restent fidèles à la figure tutélaire de la Transition. D’autres ont soupiré devant tant de narcissisme et ironisé sur ce prétendu grand artisan de la démocratie exilé dans une dictature islamique. Beaucoup ont crié à l’amnésie royale, à l’oubli des 500 000 morts, des 500 000 exilés de la guerre civile, des 50 000 fusillés entre 1939 et 1943, au ton quasi filial qui brosse de Franco le portrait d’un homme aimable « qui ne fera jamais l’unanimité » (sic), à l’idéalisation et la personnification indue de l’« Immaculée Transition », faite en réalité de compromis politiques, de pression sociale et de désir de s’entendre entre fils de vainqueurs et fils de vaincus, aux excuses en demi-teinte que l’ex-souverain concède pour mieux réclamer son retour en grâce à l’heure de faire ses adieux au monde.

Aigreur

Face à la dernière loi de Mémoire démocratique (2022) qui prévoit, entre autres, l’obligation administrative de rechercher, d’exhumer les disparus et d’enseigner l’histoire officielle dans les établissements scolaires, bon nombre d’historiens espagnols craignent l’approche manichéenne du passé et rappellent qu’ils n’ont pas besoin de lois pour bien écrire sur la guerre civile. Parmi eux, Ricardo García Cárcel estime que la question n’est d’ailleurs pas de se souvenir ou d’oublier, mais de savoir ou d’ignorer. Quant à Santos Juliá Díaz, il a forgé le concept historique d’« enfants modérés versus petits-enfants vindicatifs » : proches du désastre par leur naissance, les enfants des vainqueurs et des vaincus ont souhaité l’amnistie, c’est-à-dire l’oubli volontaire de l’affrontement fratricide des deux Espagnes idéologiques ; à distance des faits complexes dont ils ne sont plus que les lointains récipiendaires émotionnels, leurs petits-enfants exigent, eux, réparation.

Petite-fille non vindicative d’un milicien anarchiste espagnol, je retiendrai deux phrases de ces mémoires d’outre-trône un peu aigres : « nous avons réalisé de grandes choses ensemble » et « nos démons persistent ». Prise en étau entre boulimie mémorielle et défiance de sa propre histoire, la réconciliation de ce « nous » collectif risque d’être encore longue. En attendant, à l’ombre des trois oliviers millénaires de l’île de Nurai qui le raccrochent un peu à l’Espagne, puisse Juan Carlos entendre résonner ces vers d’Antonio Machado dans son exil : « olivo hospitalario / que das tu sombra a un hombre pensativo / y a un agua transparente » (« généreux olivier, qui donnes de l’ombre à un homme songeur et à une eau transparente »).

À lire

Réconciliation. Mémoires, Juan Carlos Ier d’Espagne (avec la collaboration de Laurence Debray), Stock, 2025. 512 pages

Réconciliation: Mémoires

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Qui tient le pétrole tient le monde: les calculs de Donald Trump

Donald Trump, que nos médias nous présentent volontiers comme un peu plus fou chaque jour, serait-il finalement un redoutable stratège de l’énergie ? En annonçant de «très bonnes discussions» avec l’Iran, au 24e jour de guerre, ainsi que le report de toute action militaire contre les «infrastructures énergétiques iraniennes», l’Américain réjouit les Bourses mondiales et détend le cours du pétrole.


L’énergie est, plus que jamais, au cœur de la civilisation moderne. Tout un chacun a lu ou vu un jour les dystopies littéraires ou cinématographiques mettant en scène ce que, privé d’énergie, deviendrait notre monde, ramené au mieux au Moyen-Age, voire pire, à une sauvagerie cauchemardesque. Il est même des gens, les survivalistes, qui craignent tellement cette occurrence, qu’ils en anticipent l’arrivée.

Vis ma vie d’Amish

Il y a plus d’un demi-siècle, j’ai rencontré ce qu’on appelait alors un original qui vivait plus ou moins reclus dans une belle maison dont toute source d’énergie était bannie : éclairage à la bougie, eau puisée au puits, chauffage et cuisine au bois, téléphone (filaire à l’époque) absent, comme aussi radio et télévision (l’ordinateur personnel et Internet étaient alors des objets de science-fiction), les déplacements indispensables étaient effectués en vélo… Une triste vie telle que rêvée par nos écologistes les plus radicaux qui projettent leurs frustrations dans un extrémisme rétrograde.

Si l’on veut revenir au réel, force est de constater que, depuis l’avènement de l’ère industrielle – un peu plus de deux siècles – l’énergie a tendu à réaliser le rêve prométhéen de l’Homme : allongement de la durée moyenne de vie, éradication des pires maladies épidémiques, disparition de la famine dans les pays civilisés, amélioration moyenne des conditions de vie (hygiène, chauffage, information, transports) et bien d’autres progrès dont, non en dernier lieu, le développement de la liberté individuelle dans les pays occidentaux. Se souvenir que, dans la mythologie, Prométhée est celui qui déroba le feu aux dieux.

Un symbole très parlant : c’est l’énergie qui a rendu tout cela possible. Et donc celui qui tient l’énergie… tient le monde !

D’où vient l’énergie ? Par-delà sa forme finale consommable, « secondaire » – électricité, carburant, gaz domestique ou industriel – l’énergie provient d’une source « primaire » : bois, charbon, vent (moulins, aujourd’hui éoliennes…), déplacement de l’eau (barrages, marées…) pétrole, gaz naturel, plus récemment fission (demain peut-être fusion) nucléaire, captation de l’énergie solaire, biomasse ; le génie humain ne cesse de chercher – et de trouver – de nouvelles sources « primaires » dont la transformation utile est généralement l’électricité.

La part du lion  

Mais force est de constater que dans le « mix » énergétique, c’est-à-dire l’ensemble des sources primaires dont provient l’énergie consommable par les entreprises et les ménages, le pétrole et le gaz naturel conservent la part du lion. 60% du mix est fourni par eux, auxquels s’ajoutent 25% produits par le charbon. Peu importe que, grâce à sa forêt d’éoliennes, la Deutsche Bahn puisse affirmer que ses trains sont mus par le vent et que les pays européens, sous l’impulsion d’une « Commission » sortie de son lit, s’imposent des normes mutilantes pour leurs économies, les hydrocarbures gardent leur couronne énergétique solidement vissée sur leur chef.

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Sans doute la crainte du « Peak Oil », le moment où la production d’hydrocarbures commencera à décliner, car ces sources « fossiles » d’énergie sont logiquement et inévitablement limitées, a-t-elle conduit au développement, savamment scénographié, de la grande peur du « réchauffement climatique ». Un « réchauffement » difficile à vendre à des populations américaines frigorifiées dans des tempêtes de neige, même en invoquant « l’effet réfrigérateur », et qui a fait place dans les modes de langage codés imposés au monde journalistique, au « changement » ou au « dérèglement » climatique. Un changement ou un dérèglement dont personne n’a démontré, scientifiquement et irréfutablement, la « cause anthropique », comme l’observe l’ancien conseiller du Président Obama, Steven Koonin, dans son best-seller peu commenté en France (2022), Climat, la part d’incertitude.

Drill, baby, drill

Alors comme les faits sont têtus (Mark Twain), il faut bien revenir au réel : la voiture électrique marque le pas et les consommateurs en veulent de moins en moins… sauf si le contribuable en paie une partie, la pompe à chaleur ne chauffe pas, ou chauffe mal, les engins de chantier, les camions, les navires et les avions électriques restent des hypothèses de laboratoire, sans parler des engins de guerre, très ancrés dans l’actualité.

Le peak oil s’éloigne comme un mirage, comme il le fait depuis un siècle. Même si son avènement reste une certitude, la date en reste divinatoire. En attendant, comme l’exhorte le pragmatique 47ème président des Etats-Unis, forez, forez, forez !

Et comme qui tient l’énergie, tient le monde qui tient le pétrole (ou les hydrocarbures) tient le monde. Au moins jusqu’au début du XXIIème siècle.

C’est ce que semble avoir compris le président Trump. Celui dont la folie, souvent sous-entendue, parfois ouvertement alléguée par certains médias en Europe, ne serait que la manifestation du génie — volontairement incompris — d’un homme dont le QI (estimé à 145, selon le site Lanature.ca) ne serait pas très éloigné de celui, estimé aussi, d’Einstein (160)…

Il y a un siècle, l’exploitation pétrolière, dont la phase moderne naît à Titusville (Pennsylvanie) en 1859, se développe mondialement sous l’impulsion de deux entreprises mondiales, la Standard Oil (Esso) de John Davison Rockefeller et la Royal Dutch Shell (Shell) dirigée, pour les couronnes anglaise et néerlandaise à titre principal, par Sir Henry Deterding. C’est l’époque où sont forés les champs pétrolifères arabiques (Aramco), persans (Anglo persian) et bien d’autres.

A l’époque Esso et Shell se livrent une guerre commerciale très rude.

Accord d’Achnacarry et traité du Quincy

Puis vient la paix. Celle-ci est concrétisée dans l’accord d’Achnacarry, un accord dont les répercussions mondiales sont comparables à celles du traité de Versailles. Signé en 1928 dans la propriété de Sir Henry Deterding sur l’île d’Achnacarry en mer d’Irlande, il met fin à la guerre Esso-Shell et, surtout, crée le Grand Cartel, parfois appelé les Seven Sisters : Standard Oil of New Jersey (Esso), Gulf Oil, Mobil Oil, Texaco, Standard Oil of California, Royal Dutch Shell et British Petroleum (ex-Anglopersian).

Pendant plus d’un demi-siècle, les Sept Sœurs ont dominé l’économie et, largement, la politique mondiale. Avec notamment le discret traité du Quincy, assurant, contre l’accès au pétrole, le maintien de la dynastie des Saoud sur leur trône par la force armée des Etats-Unis. Vous aviez dit vassaux ?

Au fil du temps, elles se sont restructurées : la fusion de Mobil dans Esso a donné le géant actuel Exxon-Mobil, Texaco, Gulf et Standard Oil of California ont fusionné dans Chevron, ce qui réduit le club à quatre compagnies.

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Un club dont les compagnies non anglo-saxonnes, contrôlées par des Etats (Petrobras, Petronas, Lukoil et… Totalénergies notamment) ne font pas partie.

Pour rendre les Etats-Unis « grands à nouveau », le président Trump qui, réaliste, ne poursuit pas des plans sur la comète à un ou plusieurs siècles, a compris que l’imperium américain, c’est-à-dire ce qui assure la survie des sociétés individualistes à l’anglo-saxonne, menacées par un mouvement mondial vers l’autoritarisme et le contrôle social (Russie, Chine, Japon et… Commission européenne notamment) se jouait sur le demi-siècle qui vient.

Et sur le demi-siècle qui vient, qui tient le pétrole, tient le monde (bis).

Dans un premier temps, application de la théorie aujourd’hui dite de Donroe (contraction de Donald et de Monroe), savoir le contrôle de l’ensemble du continent américain, expulsion des Chinois du Canal de Panama, prise de contrôle du Venezuela (et, surtout, de ses réserves pétrolières), vassalisation du reste.

La chute du Venezuela appelle celle de Cuba, dernier régime communiste dans cette partie du monde. Mais aussi de l’axe irano-venezuelien au soutien de Moscou et de la Chine, gourmande en pétrole.

La chute du régime des Mollahs, pour le moins dans forme actuelle, entraînera le contrôle par les intérêts anglo-saxons des ressources iraniennes qui, découvertes par eux, n’auraient jamais dû leur échapper.

Le reste des ressources pétrolières est sous hégémonie de ce qui reste des compagnies du Grand Cartel.

La Russie qui s’est piégée toute seule dans le guêpier ukrainien, n’aura de moyen pour en sortir que d’abandonner ses ressources en hydrocarbures pour éviter, par un accord avec les Etats-Unis, une défaite en rase campagne qui invaliderait le sacrifice de plus d’un million d’hommes.

La suprématie pétrolière anglo-saxonne est de retour. Et avec elle la préservation du modèle sociétal individualiste libéral. Et si Trump était génial ?

L’écrivain doit-il encore se taire pour écrire?

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Chaque année, des dizaines de milliers de livres paraissent en France. Une avalanche de papier, de récits aimables, de romans compatibles avec l’époque. Mais au milieu de cette industrie culturelle prospère, la littérature – la vraie – devient presque clandestine. Entre promotion du « positif », salons transformés en machines à bavardage et écrivains sommés de penser correctement, écrire pour explorer la part sombre de l’homme relève désormais d’un geste de résistance.


On publie aujourd’hui des livres comme on coule du béton. Par tonnes. Chaque rentrée charrie sa cargaison de romans, d’essais, de confessions, de journaux intimes, de manifestes minuscules. La seule rentrée d’automne aligne près de cinq cents romans en quelques semaines, et l’année éditoriale dépasse les quatre-vingt mille nouveautés. Une cataracte. Une industrie. Le livre est devenu un flux continu, une météo. Et pourtant, au milieu de ce déluge, la littérature se raréfie. Non pas le livre – la littérature. La différence est simple: le livre se fabrique, la littérature résiste. Elle résiste d’abord à l’époque qui veut tout rendre facile, clair, partageable. On nous explique qu’il faut écrire pour tous, ouvrir la poésie au plus grand nombre, démocratiser les profondeurs. On rêve d’une littérature inclusive comme une salle polyvalente. Mais la littérature n’a jamais été une politique publique. Elle n’est pas un service culturel.

Air du temps

Elle commence exactement là où l’homme cesse de parler pour plaire. Dans ce moment de retrait où il regarde enfin ce qu’il y a en lui de contradictoire, d’inavouable, de tragique. Écrire aujourd’hui pour plonger en soi devient presque un acte de résistance, tant l’époque préfère les discours propres, les indignations réglées, les certitudes morales prêtes à l’emploi. Le livre contemporain doit souvent rassurer avant même d’exister : rassurer l’éditeur, rassurer le libraire, rassurer la presse culturelle. On célèbre les auteurs qui parlent dans le bon sens du vent, ceux dont les livres prolongent l’hégémonie politico-culturelle du moment. La machine médiatique adore ces écrivains parfaitement compatibles avec l’air du temps : Virginie Despentes, Leïla Slimani ou Nicolas Mathieu, omniprésents dans les jurys, les plateaux et les suppléments culturels. Non qu’ils soient sans talent – la question n’est pas là. Mais leur visibilité constante dit quelque chose du climat : une littérature qui confirme l’époque circule mieux qu’une littérature qui la contredit.

À l’inverse, certaines voix deviennent progressivement invisibles. Non parce qu’elles écrivent moins, mais parce qu’elles écrivent de travers, hors du balisage moral dominant. Il suffit d’un livre trop libre, d’une ironie mal comprise, d’un refus d’entrer dans la chorale du bien pour que l’écrivain glisse doucement hors du cercle. La vie littéraire adore célébrer, mais elle sait aussi oublier. Marc‑Édouard Nabe, après avoir longtemps occupé le paysage, a fini par publier seul ses livres, hors du système éditorial traditionnel, comme un écrivain clandestin dans son propre pays. D’autres écrivains singuliers connaissent cette zone grise où l’on continue d’écrire mais où l’écho médiatique se raréfie : Pierre Jourde, dont les livres brillants n’ont jamais bénéficié de la ferveur médiatique accordée aux romans compatibles avec l’époque, ou Richard Morgiève, styliste puissant, radicalité des sujets abordés mais souvent relégué à la périphérie des conversations littéraires. Ce qui frappe, ce n’est pas la polémique : c’est la facilité avec laquelle une œuvre exigeante peut être tenue à distance lorsqu’elle ne se plie pas aux attentes morales et narratives du moment.

Il faut dire aussi que la littérature française vit désormais sous un étrange partage des eaux. Officiellement, elle serait au-dessus de la politique ; en réalité, elle en est saturée. Les écrivains sont classés, rangés, étiquetés avec la minutie d’un archiviste : progressiste fréquentable, réactionnaire suspect, voix utile ou voix douteuse. Et il suffit parfois d’un livre, d’une phrase, d’une ironie mal orientée pour basculer d’un camp à l’autre. La littérature, qui devrait être le lieu du doute et de la complexité, devient alors un champ de surveillance morale.

Gages

L’écrivain Patrice Jean décrit très bien ce phénomène : l’écrivain qui ne donne pas les gages nécessaires d’orthodoxie se voit rapidement assigné à une position politique, le plus souvent à droite – qu’il le veuille ou non – et traité comme tel. Les critiques, les journalistes, parfois même les libraires suivent alors le mouvement. Des listes implicites se forment, des réputations se figent, et la vie littéraire prend des allures de tribunal permanent. Le procès n’est presque jamais explicite : il se déroule dans les silences, les absences d’invitations, les recensions qui n’arrivent jamais.

Cette mécanique n’est d’ailleurs pas nouvelle. Chaque époque a ses inquisiteurs. Hier, ils étaient religieux ou moraux ; aujourd’hui, ils sont idéologiques. Mais la logique reste la même : surveiller les écrivains, vérifier qu’ils parlent du bon endroit, qu’ils dénoncent les bons ennemis, qu’ils partagent les bonnes indignations. Celui qui s’écarte de la ligne devient vite suspect, sinon infréquentable.

Or c’est précisément contre cette domestication que la littérature existe. Elle n’est ni de droite ni de gauche : elle est du côté de l’expérience humaine, c’est-à-dire du conflit, de l’ambiguïté, du tragique. Elle ne prêche pas, elle explore. Elle ne distribue pas les bons points moraux, elle regarde l’homme dans ce qu’il a de plus contradictoire.

Et c’est peut-être pour cela que l’écrivain véritable finit toujours par gêner son époque. Parce qu’il refuse d’entrer dans la chorale. Parce qu’il sait que la littérature n’est pas faite pour répéter ce que tout le monde pense déjà – mais pour fissurer les certitudes.

Une trame nommée désir

L’art textile a la cote. Plusieurs expositions de sculptures en sisal, laine ou lin promeuvent le féminisme et le décolonialisme. Pas de quoi « retisser du lien » social. En revanche, Eva Jospin poursuit en solitaire sa quête de beauté formelle en sachant tirer ce fil invisible qui, comme la conversation, relie les individus entre eux.


Notre monde est celui du sans-fil. Téléphones, tablettes, enceintes, AirPods, montres connectées, lunettes intelligentes, plus personne n’est au bout du fil depuis que la terre entière est à portée de Wi-Fi. Le monde des hommes a pourtant été filaire. Au bout du fil, il y a eu des êtres et des choses, des mythes, des croyances et des représentations. Il y a eu le labyrinthe de l’existence et le fil d’Ariane, la fin de la vie et le fil des Parques. Entre les deux, l’épée de Damoclès retenue par un simple crin de cheval, mais aussi Pénélope tissant et détissant inlassablement son ouvrage : le destin et l’espoir sont avant tout des histoires de fil. La religion chrétienne a, elle, accroché au fil à plomb de l’âme un désir de ciel, vertical, ascensionnel. Dans L’Allégorie de la Foi de Jan Vermeer (1670-1672), l’éternité est une boule de verre transparente, pleine de l’éclat d’un jour sans tache, suspendue à l’une des poutres du plafond. Dans les natures mortes du peintre espagnol Juan Sánchez Cotán, un coing et un chou, baignés de la pure lumière des choses spirituelles, lévitent dans leur immobile simplicité le long de ficelles rustiques tendues depuis l’au-delà du cadre. Les choses ne tiennent qu’à un fil, mais ce fil, reliant ici et là-bas, « nous indique une transcendance et nous retient de tomber » (Paul Éluard, Les Mains libres) : grâce à lui, nous avons été suspendus à des espoirs, des promesses et des lèvres. Et si nous sommes tombés, c’est en essayant de démêler l’écheveau de l’existence, la confusion du sens et la complexité des sentiments.

Palazzo, Eva Jospin, 2023. Vue d’exposition au Palais des papes, Avignon.
Forêt (détail), Eva Jospin, 2024.

L’art textile est aujourd’hui à l’honneur et renoue avec le monde filaire, mais de façon souvent conceptuelle, militante et égotique. L’univers artistique de Chiharu Shiota (née en 1972) est constitué de longs fils rouges, blancs ou noirs, tendus entre murs, sols et plafonds, reliant entre eux clés, chaussures, lits, chaises, jouets, pianos, lettres ou valises, en un subtil maillage arachnéen et une pluie de lignes verticales en coton ou en laine, dont la raison d’être oscille entre la création d’un espace à soi, la représentation du tissu cellulaire et la connexion réconfortante des êtres et des choses. Olga de Amaral (née en 1932), à l’instar des artistes du mouvement Fiber Art, « questionne », à la Fondation Cartier, la pratique du tissage dans une perspective féministe et décoloniale. À Lausanne (Suisse), l’exposition « Tisser son temps » s’intéresse aux tapisseries contemporaines de Goshka Macuga (née en 1967) et Grayson Perry (né en 1960), qui « interrogent les récits dominants et la légitimité des pouvoirs » dans des œuvres réalisées sur métier à tisser mécanique à partir de fichiers numériques. Quant au Musée Bourdelle, à Paris, il propose sous le beau titre de « La trame de l’existence », une rétrospective des œuvres de Magdalena Abakanowicz (1930-2017), sculptrice textile polonaise dont les productions monumentales en coton, lin, sisal, crin de cheval, jute ou laine vont du sexe féminin (Abakan orange, 1971) aux figures acéphales – en résine et toile de jute – renvoyant aux masses soumises au régime communiste de son pays natal (Dos, 1976-1980 et La Foule V, 1995-1997). Cocasse d’introduire des sculptures textiles chez Antoine Bourdelle (1861-1929) dont l’œuvre la plus connue, Héraklès archer (1909), n’a pas de corde à son arc. Pas sûr non plus que la définition que Bourdelle donnait du sculpteur – « laboureur des formes, notre poing doit guider nettement le soc que tire notre front de tout l’effort de la pensée » – s’applique à des vulves-tapis et des mannequins-sacs à pommes de terre.

Les expositions temporaires des musées sont souvent les miroirs de nos blessures collectives. L’intérêt soudain pour l’art du fil ne vient pas de nulle part : on parle quotidiennement de « retisser du lien », « réparer le tissu social », revoir « le maillage territorial » d’un pays où « le roi est nu » et où la politique est devenue l’art du « détricotage » permanent. « La trame de l’existence » ne vaut pas seulement pour les sculptures textiles de Magdalena Abakanowicz : elle vaut surtout pour nos aventures partagées. Elle a, sans le dire, un air d’autoportrait commun. Pour l’anthropologue David Le Breton, la trame de l’existence – à l’heure où le numérique effiloche le lien social, fabrique de l’isolement et de la solitude à la pelle en donnant le sentiment paradoxal de l’abondance relationnelle et de l’hyperconnexion entre les individus –, c’est la conversation. La conversation, contrairement à la communication (rapide et impatiente), « enchevêtre notre existence à celle des autres, avec lenteur et incertitude, en mêlant des voix différentes à une trame sociale plus large ». La conversation, encore, « à la croisée des chemins entre la parole et le silence, est une consécration mutuelle qui exige que le fil invisible reliant les individus en présence ne se rompe pas, fil d’Ariane tendu sur le silence bruissant du monde afin de comprendre où nous allons ». Plus que n’importe quelle œuvre d’art en sisal, laine ou crin de cheval, la conversation est l’art textile par excellence.

Magdalena Abakanowicz et son œuvre Dos, à la Biennale de Venise, 1980. (C) Marek Holzman

Le 29 janvier dernier, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal était élu à l’Académie française, au fauteuil n° 3. Emprisonné en Algérie pendant près d’une année, empêché de s’exprimer et d’écrire, privé de conversation, privé des mots des autres, il a été condamné à l’inexistence. À partir de ce moment-là, beaucoup de gens se sont mis à lire ses livres et à faire résonner par la lecture de ses ouvrages une voix réduite au silence par la force : une façon de rétablir le dialogue. Les personnages des romans de Boualem Sansal sont tissés d’ombre et de lumière. Ce sont, en général, « des produits de l’histoire », « ni purs, ni sérieux », heureux de pouvoir être des hommes, c’est-à-dire de « resserrer les liens qui peuvent l’être », même si, dans une même famille, « on ne respire pas le même air », et qu’« on n’a pas les mêmes rêves » (Rue Darwin). Ce sont aussi des êtres de croyance, et c’est là leur part d’ombre. Elle les empêche d’être libres, c’est-à-dire de pouvoir rêver de liberté : « La croyance est notre essence, et plus que cela, nous croyons que nous n’avons pas et n’aurons jamais le choix de nos croyances, elles s’imposent à nous comme vérités absolues » (Abraham ou La Cinquième Alliance). La croyance abîme l’étoffe des hommes : le croyant de 2084 est un fantôme livide, sans désir ni volonté, plongé dans un éternel présent, imperméable à l’histoire, à ce qui a eu lieu avant lui, « roulé dans un burnis écru effiloché et rapiécé, entouré d’un halo clair-obscur ». La trame de l’existence, chez Boualem Sansal, c’est être réunis par le malheur historique sans pouvoir démêler l’écheveau des sentiments qui nous assaillent alors, ou évoluer, insensibles, sur la ligne divergente du fanatisme sans pouvoir remettre le temps dans sa nécessaire et consolante linéarité.

A relire, du même auteur: Mais… quelle bataille culturelle?

Notre époque a conservé l’image du fil dont de nombreux anthropologues ont dit qu’il était le fondement de la civilisation à travers le tissage et la pêche, ainsi que le début de l’art à travers les premières lignes de dessin tracées sur des pierres et les parois des grottes. Nous pouvons toujours lire dans l’usage symbolique que notre modernité en fait un peu de notre rapport à l’existence. Monté en épingle par une rhétorique antimasculiniste systématique et l’usage névrotique de soi, le fil, dans l’art contemporain, continue à nous relier au monde. Parmi les artistes ayant à cœur d’y retrouver la forme la plus ténue de notre capacité à créer de la beauté, figure Eva Jospin (née en 1975). Davantage connue pour ses sculptures oniriques en carton stratifié, elle a réintroduit la broderie dans l’art de notre temps et, à travers des forêts de fils de soie sur toile de soie, cultivé le plaisir de se fondre dans la profusion des détails, la multitude des points et l’infinité des teintes susceptibles de rendre compte de la richesse du monde visible, de l’épaisseur de la nature et de la vie des arbres. De « La chambre de soie » (2024), à « Grottesco », actuellement au Grand Palais, Eva Jospin est une artiste contemporaine en rupture avec l’art contemporain. « À travers moi, quelque chose passe, confie-t-elle, comme si je tirais un fil. Mon travail pose la question de la continuité ; comment se libérer de la rupture. » On ne peut mieux dire : l’art qui nous émeut et nous fait toucher un peu de la beauté du monde est un art qui se libère de la rupture et reprend le fil de la conversation. Une conversation à l’œuvre dans le Jeune homme écrivant une lettre de Gabriel Metsu (1664-1666), où le peintre fait se rejoindre la trame de la lourde tapisserie posée sur la table, et les premiers mots tracés sur le papier par le jeune homme commençant sa lettre. Le textile et le texte sont réunis par la palette du peintre. La trame du tissu et la ligne d’écriture disent la beauté d’une civilisation toujours à l’œuvre.


À voir 
Eva Jospin, « Grottesco », Grand Palais, prolongation exceptionnelle jusqu’au 29 mars 2026.
Magdalena Abakanowicz, « La trame de l’existence », Musée Antoine Bourdelle, jusqu’au 12 avril 2026.

À lire
David Le Breton, La Fin de la conversation ?, Métaillé, 2024.

Quand le luxe devient trop visible, il cesse d’être désirable

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Milan, Italie. Image d'illustration.

Le luxe découvre à son tour une loi assez banale: à force de vouloir occuper tout l’espace, on finit par s’y dissoudre. Pendant des années, le secteur s’est cru intouchable. Il pouvait augmenter les prix, saturer le champ visuel, multiplier les prises de parole, transformer chaque lancement en événement mondial, chaque objet en signe social immédiatement repérable, sans jamais payer la note. Puis le marché a commencé à ralentir…


Bain estime que les biens personnels de luxe sont passés de 364 milliards d’euros en 2024 à 358 milliards en 2025, avec environ 20 millions de clients actifs perdus en un an. Ce n’est pas encore une chute. C’est pire : un début de désenchantement.

Pas assez cher, mon fils

Le contresens habituel consiste à accuser la démocratisation. On entend déjà le refrain : le luxe se serait affaibli parce qu’il serait trop vu, trop partagé, trop commenté, trop désiré par trop de monde. C’est une explication paresseuse, presque consolante. Elle permet au secteur de se raconter qu’il aurait été trahi par le public, alors qu’il s’est souvent trahi lui-même. Le luxe ne meurt pas parce qu’il plaît davantage. Il ne meurt même pas d’être vu. Il commence à mourir quand il devient visible de la mauvaise manière : quand ses recettes se voient, quand ses codes tournent en rond, quand son discours précède l’objet, quand la mécanique du désir devient si apparente qu’elle finit par détruire le désir lui-même. Le problème n’est pas la diffusion. Le problème, c’est la banalisation.

Hermès est là pour rappeler qu’une autre voie existe. En 2025, la maison a dépassé 16 milliards d’euros de chiffre d’affaires, avec une croissance de 8,9% à taux constants et une marge opérationnelle récurrente de 41%. Elle est connue partout, commentée partout, exposée partout. Et pourtant, elle n’a rien d’une marque usée. Pourquoi ? Parce qu’elle ne confond pas visibilité et disponibilité totale. Parce qu’elle continue de tenir une ligne au lieu de flatter la demande à chaque instant. Dans son communiqué annuel, Axel Dumas parle d’un réseau « exclusif et qualitatif » et d’une « communication singulière ». Reuters rappelait aussi en 2025 qu’Hermès continuait à limiter sa hausse de capacité à environ 6 % à 7 % par an. Autrement dit: la maison ne se comporte pas comme une machine affamée de conversion. Dans le luxe, la retenue n’est pas une coquetterie. C’est une preuve de force.

Gucci raconte exactement l’inverse. La marque reste immense, mondiale, identifiable entre toutes. Mais en 2025, son chiffre d’affaires est tombé à 6 milliards d’euros, en baisse de 22 % en publié et de 19 % à comparable, tandis que sa marge opérationnelle récurrente reculait à 16,1 %. Inutile de sombrer dans la caricature et de décréter que Gucci ne serait « plus du luxe ». Ce serait une phrase de réseaux sociaux, pas un diagnostic. Le vrai sujet est plus cruel: une maison peut rester partout présente et cesser progressivement d’aimanter. Elle peut rester célèbre et devenir moins désirable. Elle peut continuer à faire du bruit alors qu’elle ne fait plus le même effet. Voilà la banalisation symbolique: non pas la mort, mais l’affaissement du prestige.

Vieilles recettes

Les maisons ne s’abîment pas seulement en vendant trop. Elles s’abîment en répétant trop. Trop de signes simplifiés. Trop de silhouettes immédiatement décodables. Trop de storytelling. Trop de dépendance à quelques recettes rentables jusqu’à l’écœurement. À la fin, le client ne voit plus seulement un objet ; il voit le procédé. Il ne voit plus une maison ; il voit la méthode commerciale qui l’exploite. Or le luxe a toujours vécu d’un écart. Dès que cet écart se réduit à une formule visible, le prestige commence à fuir.

Bottega Veneta, à l’intérieur même de Kering, donne d’ailleurs la leçon que beaucoup feignent d’ignorer. En 2025, la maison a progressé de 3% à comparable ; son retail a augmenté de 4%, tandis que le wholesale reculait de 6% « en raison de l’approche très sélective de la maison vis-à-vis de ses partenaires », selon Kering. Voilà une phrase qu’une bonne moitié du secteur devrait encadrer. La sélectivité n’est pas un caprice de vieille maison. C’est l’un des derniers instruments de résistance contre la vulgarisation générale des signes. Le luxe ne vit pas de la proximité permanente. Il vit de la bonne distance.

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Les chiffres de Bain disent au fond la même chose, mais avec la froideur des tableaux Excel. Les plus gros clients représentent désormais un peu plus de 46% de la dépense totale en luxe personnel, contre 30% en 2019. Le secteur a donc continué à croître en s’appuyant de plus en plus sur une petite minorité de très grands acheteurs, pendant que sa base aspirante se contractait. Beaucoup de maisons ont cru qu’il suffisait alors de monter les prix, de viser plus haut et de laisser l’inertie du nom faire le reste. C’était une facilité de financiers, pas une stratégie de civilisation. On protège ainsi le chiffre d’affaires. On ne protège pas nécessairement le désir.

Car le vrai sujet n’est pas le prix. Le luxe n’a jamais eu vocation à être aimable ni raisonnable. Le vrai sujet, c’est ce qui continue à justifier le prix. Reuters rapportait fin 2025 que Bain jugeait que plusieurs années de hausses tarifaires agressives avaient aliéné une partie des clients. Là encore, le problème n’est pas de payer cher. Le problème commence quand la hausse devient plus visible que l’objet, quand la stratégie de marge saute davantage aux yeux que la singularité de la forme, du savoir-faire ou de la présence symbolique. À ce moment-là, le client ne paie plus pour entrer dans un monde. Il a le sentiment de financer une mécanique. Et une mécanique, on la compare, on la discute, on la diffère. On ne la désire plus de la même façon.

Le tribunal du marché de la seconde main

L’horlogerie, elle, ne ment jamais très longtemps. En 2025, les exportations horlogères suisses ont reculé de 1,7% en valeur et de 4,8% en volume, à 14,6 millions de pièces. Même le segment supérieur à 3 000 francs export a baissé. Ce n’est pas la fin de la montre mécanique. C’est mieux qu’un épilogue: c’est un révélateur. Dans un univers où l’objet n’est plus nécessaire pour donner l’heure, il ne survit que s’il reste chargé de forme, de tenue, de continuité, bref de densité symbolique. Quand il ne reste qu’un signe extérieur, la fatigue arrive vite. Quand il reste une présence, le désir tient.

Le diable s’habille en Prada 2, bientôt au cinéma. DR.

La seconde main en donne d’ailleurs une confirmation brutale. Bain évalue ce marché autour de 50 milliards d’euros en 2025, avec une croissance encore positive, largement portée par les montres et les bijoux. Ce marché n’est pas seulement un canal de revente. C’est un tribunal. Il distingue les objets qui gardent une valeur au-delà du lancement, de la campagne et du bruit, de ceux qui dépendaient trop étroitement de leur moment marketing. Un produit fort survit à sa communication. Un produit seulement visible, lui, meurt avec elle.

Voilà l’aveuglement d’une partie du luxe contemporain. Il a préféré accuser le regard des autres plutôt que sa propre complaisance. Il a cru que le danger venait du grand public, des réseaux sociaux, de la diffusion, de la démocratisation du regard. C’était commode. C’était faux. Le vrai poison est plus interne. Une maison de luxe ne meurt pas parce qu’elle est regardée. Elle meurt quand elle ne provoque plus qu’une reconnaissance réflexe. Quand ses signes circulent plus vite que sa substance. Quand son récit explique trop bien ce que l’objet n’impose plus tout seul. Quand sa présence devient familière au point de perdre toute tension.

Le luxe supporte très bien le succès. Il supporte beaucoup moins la répétition. Il supporte très bien d’être vu. Il supporte beaucoup moins d’être trop visible.

Comment responsabiliser les pays du Sud dans la guerre contre le narcotrafic?

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Des soldats vénézuéliens montent la garde à côté de paquets de cocaïne saisis à Puerto Cabello, au Venezuela, le 18 février 2011. Les autorités vénézuéliennes et françaises viennent alors de saisir 3,6 tonnes de cocaïne à bord d’un navire dans la mer des Caraïbes © HERNANDEZ/CHINE NOUVELLE/SIPA

Après le principe du «pollueur-payeur», ne faudrait-il pas instaurer aussi le principe du «dealer-payeur» ? s’interroge cette analyse.


L’opération d’envergure dans la Sud de la France contre la DZ Mafia et des proches de Mohammed Amra démontre à nouveau que le narcotrafic est un enjeu transnational, le réseau le plus important de drogue sévissant en France opèrant également dans d’autres pays comme le Maroc et l’Algérie.

Depuis le protocole de Kyoto de 1987, un principe s’est imposé dans les relations internationales : les pays du Nord doivent financer la transition écologique mondiale. Responsables historiques du stock des émissions de gaz à effet de serre, ils sont appelés à contribuer financièrement à l’effort climatique global lorsque les pays du Sud en sont exemptés. C’est le principe du « pollueur-payeur ».

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Pourquoi ce principe ne s’appliquerait-il pas à d’autres domaines ? Dans un monde interdépendant, le narcotrafic constitue lui aussi une menace mondiale. Il alimente la violence, déstabilise des États entiers et fait peser un coût sécuritaire considérable sur les sociétés occidentales. Dès lors, appliquons le principe « dealer-payeur » en responsabilisant les pays du Sud dans la guerre contre le narcotrafic.

Un défi transnational Nord-Sud

Le narcotrafic est l’un des marchés criminels les plus puissants de la planète. Selon les estimations de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, le commerce international de stupéfiants représente entre 300 et 500 milliards de dollars chaque année. Il s’agit d’un marché aussi important en volume que le marché du café ou des smartphones. Ainsi, il constitue une véritable économie parallèle mondialisée, capable d’échapper largement au contrôle des États et des institutions internationales actuelles.

Cette économie illégale repose sur une division géographique relativement claire : la production est concentrée dans certaines régions du Sud tandis que la consommation se situe majoritairement dans les pays riches. L’Amérique latine demeure ainsi l’épicentre de la production mondiale de cocaïne, notamment en Colombie, en Bolivie et au Pérou, tandis que l’Afghanistan et l’Iran restent des acteurs centraux dans la production d’opiacés. Pire, de nouvelles zones géographiques en Afrique du Nord (Maroc) et subsaharienne (Mali, RDC) sont devenues des lieux de production de drogue (cannabis). Tout cela alimente des enjeux transnationaux préexistants (conflits armés, immigration illégale, terrorisme, etc.) car il offre des revenus conséquents aux organisations criminelles comme les réseaux de passeurs ou les organisations terroristes.

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Une menace pour la stabilité des États

Le narcotrafic constitue une menace pour les États, à tous les niveaux. En Occident, on constate une corrélation entre la multiplication des tentatives d’homicides et la croissance de la drogue. Par exemple, en France, le nombre de victimes d’une tentative d’homicide, selon le SSMSI, passe de 2 259 en 2016 à 4 501 en 2025 soit + 99,24 % atteignant presque la barre de 5 500 homicidités. Or, ces tentatives d’homicide sont exacerbées par le narcotrafic à travers les règlements de comptes, impliquant notamment toujours plus des mineurs. En 2025, 51 homicides ont frappé des mineurs de moins de 15 ans, un record. Ainsi, si la production est souvent localisée dans certaines régions du Sud, les conséquences du narcotrafic sont globales et touchent directement les sociétés occidentales.

Dans les pays du Sud, la situation sécuritaire est désastreuse. Au Mexique, les cartels de Tijuana, de Sinaloa, de Juarez et du Golfe, contrôlent environ un tiers du territoire mexicain et affrontent régulièrement les forces de sécurité. Ces conflits ont provoqué des dizaines de milliers de morts au cours des dernières décennies. En Amérique centrale et dans certaines régions d’Afrique de l’Ouest, les routes du trafic ont transformé des États fragiles en plateformes logistiques pour les organisations criminelles internationales.

Vers un principe de « dealer-payeur » et une responsabilisation des pays du Sud

Dans ce contexte, la question de la responsabilité internationale ne peut être passée sous silence.  En effet, si les pays industrialisés sont appelés à financer la transition écologique au nom de leur responsabilité historique dans le réchauffement climatique, les autres pays doivent eux aussi assumer leur part de responsabilité. Si les États producteurs de drogue tolèrent ou ne parviennent pas à éradiquer les économies parallèles criminelles qui prospèrent sur leur territoire, les conséquences de leur incapacité à enrayer ces trafics, se déplace vers les zones de consommation que sont les pays d’Europe et les Etats- Unis.

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La lutte contre le narcotrafic ne peut donc reposer uniquement sur les pays consommateurs. Elle suppose une coopération internationale renforcée, mais aussi une mobilisation politique réelle des États concernés pour réduire les cultures illégales, démanteler les réseaux criminels et lutter contre la corruption. Deux instruments pourraient être mis en place à l’échelle internationale : un système de Conférences des Parties (COP) pour créer une instance de dialogue et de collaboration éminemment nécessaire, mais assortie d’instruments de contraintes et de sanctions, à savoir le financement par les pays du Sud ayant des revenus intermédiaires comme la Colombie, le Maroc, ou d’autres, de la guerre contre la drogue, c’est le « dealer-payeur ».

La mondialisation ne peut fonctionner sur un principe de responsabilité à sens unique. Si les pays du Nord doivent contribuer à réparer les conséquences environnementales du développement industriel, les pays du Sud doivent également assumer leur part dans la lutte contre les économies criminelles qui alimentent l’insécurité mondiale.


Sarah Pugliese, Analyste en politiques publiques pour le think-tank gaulliste et indépendant Le Millénaire, est l’auteure du rapport « Vers une COP mondiale contre le narco-trafic ? »

D’où je parle

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Femmes voilées porte de la Chapelle à Paris © WELSCHINGER/OLA NEWS/SIPA

Si je parle aujourd’hui d’islamisme, de tribalisme solidaire, de narcotrafic et de ce que j’appelle le narco-caïdat, ce n’est pas à partir d’une théorie élaborée dans un bureau ou dans un laboratoire universitaire. Je parle à partir d’une expérience. La mienne.


En 1989, j’ai dix-huit ans. C’est l’année de ce que l’on a appelé l’affaire du voile de Creil. La France découvre alors brutalement la question du voile islamique à l’école et le débat public s’enflamme.

À l’époque, l’analyse dominante est presque toujours la même : le voile serait avant tout l’expression d’une domination patriarcale. Les femmes voilées seraient les victimes d’un système masculin qui les opprime.

Mais ce que je vois autour de moi est très différent.

Dans ma propre famille, ma grand-mère, Fatima, commence à porter le voile à cette époque. Elle ne l’avait jamais porté auparavant. Ce n’était ni une tradition familiale ni une pratique ancienne chez elle.

Personne ne le lui impose. D’ailleurs elle vit séparée de mon grand-père qui ne lui impose plus rien depuis 1975 ! Elle s’aligne simplement sur ce qui devient progressivement la norme autour d’elle. Pour comprendre cela, il faut saisir une dimension que beaucoup d’analyses françaises ont longtemps ignorée : le rôle du regard social dans certaines sociétés structurées par l’honneur, la honte et les solidarités claniques. Chez beaucoup de familles maghrébines, il existe une peur très forte : celle de passer pour un mauvais musulman. C’est une question d’honneur et de réputation. On parle de l’Archouma. La honte. Personne ne vous donne un ordre explicite. Mais chacun comprend très vite ce qui est attendu. Les comportements s’alignent par pression collective. Les femmes qui portent le voile font sentir à celles qui ne le portent pas qu’elles ne sont pas tout à fait dans la norme.

Dans ces sociétés structurées par des logiques claniques, où les solidarités familiales et communautaires sont très fortes, l’alignement comportemental devient un mécanisme puissant. Dévier de la norme expose au jugement du groupe.

C’est ainsi que des pratiques minoritaires peuvent devenir progressivement des obligations sociales.

En 1989, à dix-huit ans, je vois déjà ce mécanisme à l’œuvre.

Et je comprends quelque chose que beaucoup d’intellectuels français ne comprennent pas — ou ne veulent pas voir — et que certains ne comprennent toujours pas aujourd’hui : ces dynamiques ne relèvent pas seulement de la domination masculine, mais aussi de pressions sociales internes, liées à l’honneur, au regard collectif et aux solidarités claniques.

Je me souviens notamment d’un débat entre Élisabeth Badinter et des femmes voilées. Comme beaucoup d’intellectuels à l’époque, elle analyse le voile à travers le prisme du patriarcat et voit dans ces femmes des victimes.

Mais ce que je vois, moi, ce ne sont pas des victimes. Ce sont des femmes qui revendiquent ce signe comme un marqueur identitaire, parfois comme une frontière culturelle.

Au même moment, un autre événement majeur se déroule de l’autre côté de la Méditerranée. En Algérie, le Front islamique du salut remporte le premier tour des élections législatives de 1991. L’arrêt du processus électoral déclenche une guerre civile d’une violence extrême avec le retour des « Afghans », les Algériens partis faire le Djihad contre les soviétiques.

Ma grand-mère se rend régulièrement en Algérie à cette époque parce que son père — mon arrière-grand-père — est en fin de vie et que sa mère est malade. Elle revient avec des récits terrifiants du début de la guerre civile. Pour moi, cette guerre n’est pas une abstraction géopolitique. Elle entre dans notre maison par les histoires qu’elle rapporte.

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Dans le même temps, je vois arriver dans mon quartier des islamistes venus d’Algérie. Certains cherchent à s’implanter, à recruter, à convertir. Je me confronte à ces idéologues de proximité. Très vite, je comprends qu’il ne s’agit pas seulement de religion, mais d’un projet politique et social.

Un autre événement va renforcer cette intuition : l’affaire du gang de Roubaix dans les années 1990. On a souvent présenté ce groupe comme une simple bande de braqueurs. Mais leurs braquages servaient en réalité à financer le djihad, et certains de ses membres avaient combattu en Bosnie dans des réseaux liés à Al-Qaïda.

Je comprends alors que la criminalité peut devenir un instrument stratégique.

Dans les quartiers populaires, une autre évolution se produit également.

Pour une partie des jeunes — pas tous — la police n’est plus perçue comme une institution républicaine. Elle est perçue comme une force d’occupation.

Beaucoup s’identifient aux Palestiniens et regardent les interventions policières à travers ce prisme: celui d’un territoire défendu contre une intrusion. Dans cette grille de lecture, la police devient l’équivalent d’une force coloniale, parfois présentée comme la continuité symbolique de la colonisation de l’Algérie. Le quartier n’est alors plus perçu comme un espace de la République, mais comme un territoire à protéger contre elle.

Dans le même temps, le trafic de drogue se développe. Mais ce trafic ne produit pas seulement de l’argent. Il détruit la méritocratie républicaine, casse les cursus scolaires, empoisonne une partie de la jeunesse, affaiblit notre pays. Il produit du pouvoir territorial. Il installe des hiérarchies locales, des loyautés, des zones où l’autorité de l’État recule.

C’est en observant ces phénomènes que j’ai fini par formuler ce que j’appelle le narco-caïdat: un système dans lequel le narcotrafic permet la constitution de pouvoirs territoriaux capables de contester l’autorité de l’État et parfois d’entrer en résonance avec des logiques islamistes.

Aujourd’hui, lorsque l’on observe certaines recompositions électorales dans des villes comme Roubaix ou Saint-Denis, on voit apparaître des territoires où s’entremêlent narcotrafic, logiques communautaires, ressentiment postcolonial et défiance vis-à-vis des institutions.

Dans ces espaces, certains acteurs politiques ont compris qu’il existait un capital électoral à mobiliser.

On voit ainsi émerger ce que l’on pourrait appeler une phalange tiers-mondiste du “Sud global”, nourrie d’un imaginaire postcolonial et parfois fortement influencée par la matrice idéologique des mouvements de libération nationale, notamment celle du FLN.

À force de chercher un nouveau sujet révolutionnaire, une partie de la gauche radicale semble avoir abandonné le prolétariat. Elle lui a substitué ce que l’on pourrait appeler un prophétariat : un agrégat de revendications identitaires, de ressentiments postcoloniaux et de territoires en rupture avec la République.

Je ne prétends pas détenir une vérité absolue. Mais les analyses que je défends aujourd’hui ne viennent pas d’une abstraction théorique. Elles viennent d’une observation commencée il y a plus de trente-cinq ans, lorsque, à dix-huit ans, j’ai vu apparaître certains mécanismes que beaucoup refusent encore de regarder en face. C’est de là que je parle et malheureusement, j’ai eu le tort de tout comprendre trop tôt.

Paradoxal Jospin

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© FACELLY/SIPA

L’ancien Premier ministre Lionel Jospin, « socialiste au destin foudroyé » selon Le Monde, est mort à l’âge de 88 ans, a annoncé sa famille ce lundi matin.


La disparition de Lionel Jospin n’est pas seulement celle d’un homme. C’est celle d’un style. D’une tenue. D’une époque où la politique prétendait encore s’écrire dans la langue de Paul Valéry — « ce qui est simple est toujours faux ; ce qui ne l’est pas est inutilisable » — et non dans le vacarme des slogans.

Jospin fut de cette race aujourd’hui éteinte : celle des lettrés au pouvoir. Normalien, agrégé de lettres, il portait en lui une certaine idée de la France — exigeante, verticale, presque sévère. Chez lui, pas d’effusion, peu d’effets : une rigueur. Une ligne. Une forme de noblesse sèche.

Mais l’histoire ne s’écrit pas à l’encre des intentions. Elle s’imprime dans les conséquences.

Et c’est là que le paradoxe Jospin surgit, dans toute sa netteté.

Car cet homme formé aux humanités aura été l’un des acteurs d’un moment où la France a commencé à douter d’elle-même. Années 1980 : la gauche au pouvoir engage une série de transformations profondes. Le regroupement familial installe durablement une nouvelle réalité démographique. Le récit national est revisité, souvent à charge, comme si la France devait d’abord se repentir avant de se comprendre. L’héritage devient suspect, la continuité problématique.

« Une nation est une âme », écrivait Ernest Renan. Encore faut-il ne pas en fissurer les fondations.

Ce déplacement intellectuel n’est pas un détail. Il marque un tournant. Une hésitation. Peut-être déjà un renoncement.

Et ce renoncement se lit aussi dans les choix internes de la gauche. Lorsque le Parti socialiste préfère Lionel Jospin à Henri Emmanuelli, ce n’est pas seulement une question d’homme. C’est une orientation qui s’impose : celle d’une gauche gestionnaire, raisonnable, plus encline à accompagner les transformations qu’à affirmer des lignes de force.

« Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire », rappelait Jean Jaurès. Encore faut-il vouloir trancher.

L’affaire de Creil, en 1989, en est l’illustration la plus éclatante. Ministre de l’Éducation nationale, Jospin choisit de ne pas choisir. Face au voile islamique à l’école, il temporise, nuance, renvoie. Ce qui aurait dû être un principe devient un cas. Ce qui relevait de la règle devient matière à discussion.

La République commence alors à composer là où elle devrait affirmer.

Et puis il y a l’école. Toujours elle.

C’est ici que le paradoxe devient vertigineux. Car cet homme de lettres aura accompagné une époque où l’école française s’est lentement affaiblie. Sous le noble mot de « démocratisation », les exigences se sont atténuées, les savoirs se sont fragmentés, la transmission s’est relâchée.

A relire, Barbara Lefebvre: Creil 1989-2019: du déni à la soumission

« La crise de la culture commence lorsque la tradition n’est plus transmise », écrivait Hannah Arendt. Tout est dit.

Jospin n’est pas seul responsable. Mais il appartient à cette génération qui a laissé s’installer ce mouvement, sans en enrayer la logique. Comme si l’élargissement devait nécessairement conduire à l’affaiblissement.

Un autre élément éclaire, avec le recul, la portée de ce moment historique. Lorsque Jospin est Premier ministre, il nomme Jean-Luc Mélenchon secrétaire d’État. À l’époque, rien que de très classique dans une gauche encore structurée.

Mais la trajectoire ultérieure de Mélenchon dit quelque chose de plus profond. Elle épouse, en la radicalisant, l’évolution d’une partie de la gauche : glissement vers une conflictualité accrue, rapport transformé à la nation, recomposition idéologique qui trouvera son expression dans La France Insoumise.

Ce que Jospin avait engagé sans rupture apparente, d’autres l’ont poursuivi jusqu’à la rupture revendiquée.

Il y a là une forme d’ironie de l’histoire : celui qui incarnait la mesure aura, à son corps défendant, contribué à ouvrir un cycle dont il n’aurait sans doute pas reconnu les aboutissements.

Le choc final survient en 2002. L’élimination de Jospin dès le premier tour de l’élection présidentielle, au profit de Jean-Marie Le Pen, agit comme une déflagration.

Ce n’est pas un accident. C’est une révélation.

Ce jour-là, une fracture profonde apparaît au grand jour : entre une France attachée à ses repères, à sa continuité, et une autre engagée dans une transformation rapide du modèle national. Deux visions du pays qui, jusque-là, coexistaient sans se nommer.

« Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres », écrivait Antonio Gramsci. 2002 fut ce clair-obscur.

Lionel Jospin restera ainsi une figure double. Un homme d’État intègre, un esprit rigoureux — et, dans le même temps, l’un des visages d’un moment où la France a commencé à glisser, presque imperceptiblement, vers autre chose.

Sa disparition n’appelle pas seulement l’hommage. Elle impose un bilan.

Car au fond, Jospin incarne peut-être cette vérité dérangeante : on peut être un grand lettré, servir l’État avec honnêteté, et pourtant accompagner, sans toujours le vouloir, un basculement historique dont les effets dépassent son propre destin.

Et l’histoire, elle, ne retient que cela.

Municipales: la résistance des oubliés prend le maquis

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A Toulon, la RN Laure Lavalette n'est pas parvenue à s'imposer, obtenant 47,65 % des suffrages face à Josée Massi (52.35%), 22 mars 2026 © Philippe Magoni/SIPA

Le RN s’implante dans 70 petites villes de la France profonde, mais échoue à gagner Toulon et Nîmes, faute d’union des droites. Éric Ciotti s’empare de Nice. À l’exception de Nantes, la stratégie d’alliances honteuses des socialistes avec les LFistes échoue un peu partout. Mais la gauche bobo conserve Paris, Lyon et Marseille. Les écologistes perdent Bordeaux, Strasbourg, Poitiers et Besançon. LFI gagne les communes islamisées de Roubaix, Vénissieux et Creil. Notre chroniqueur analyse la carte électorale et ce «progressisme» diversitaire, qui pourrait mettre des bâtons dans les roues de la présidentielle d’une France qui penche pourtant nettement à droite.


La photographie des municipales confirme une donnée démographique essentielle pour l’avenir: le basculement sociologique des villes ouvertes promeut la gauche et l’extrême gauche immigrationistes. Le Parti socialiste s’est durablement installé à Paris, Marseille ou Nantes, dont la maire s’est alliée à LFI. La France Insoumise a gagné Roubaix et Vénissieux en plus de Saint-Denis. Autant de territoires d’où les populations autochtones ont été réduites sous l’effet d’un peuplement extérieur soutenu par un universalisme militant.

Nouvelle France

En 2012, l’électorat musulman, acquis à la gauche, avait donné à François Hollande le million de voix pour battre Nicolas Sarkozy. En 2027, la « nouvelle France », théorisée par Jean-Luc Mélenchon mais défendue aussi par le « progressisme » diversitaire, pèsera plus encore lors de la présidentielle. La France des Oubliés, celle de la périphérie et de la ruralité (60% de la population), saura-t-elle se faire entendre dans cette confrontation civilisationnelle à venir ? Les bons résultats du RN dans 70 communes de la nation profonde font comprendre que le parti sait plutôt bien s’adresser à cette population, souvent désabusée voire démoralisée par l’indifférence portée à son sort par les « élites ». Cependant, la forte abstention du second tour (43%) rappelle l’étendue de la crise démocratique et le dégoût que suscite la politique et ses acteurs pour la plupart des citoyens. Leur dégagisme, qu’ils expriment dans les sondages en rejetant le système, ne s’adresse pas seulement aux dirigeants qui ne les regardent plus. Il désigne aussi ceux qui entendent prendre leur place.

On recherche: union des droites

La résistance au déracinement de la nation a pris le maquis. Les deux France – celle des métropoles, celle des périphéries – vont structurer les enjeux politiques de ces prochains mois. Or si la gauche et l’extrême gauche ont choisi leur même camp électoraliste, la droite ne sait toujours pas parler d’une seule voix aux Français inquiets pour leur survie future. Ceux-ci sont prêts à en finir avec un régime qui les méprise. Hier soir, Bruno Retailleau, patron des LR, a promis de « renverser la table » et d’« assumer une rupture radicale », tout en dénonçant les « démagogues » du RN. Or ce manichéisme, qui a poussé LR à maintenir ses candidats à Nîmes ou à Marseille, a fait perdre ces deux villes qui étaient potentiellement gagnables par le RN. A l’inverse, la nette victoire d’Éric Ciotti à Nice, allié au RN, démontre l’efficacité d’une droite unie. François Fillon puis David Lisnard, qui se sont fait tour à tour photographier avec Ciotti, l’ont suggéré à leur manière. Nicolas Sarkozy a lui-même déjeuné avec Jordan Bardella en février.

Selon l’IFOP, l’union des droites serait réclamée par 82% des LR et 88% des RN. Mais ce lundi matin, sur RTL, Valérie Pécresse (LR) n’en démordait pas : « La droite et le centre doivent s’allier face au chaos des extrêmes ». Elle compte même demander à Retailleau de « clarifier » sa position, jugée ambiguë dans son refus de soutenir Christian Estrosi dans ses salamalecs communautaristes à Nice. « J’ai une bonne expérience des campagnes ratées », a ajouté Pécresse dans un lapsus… Qui veut encore de cette droite qui aime perdre ?

La révolution des oubliés

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L’Amérique pleure Chuck Norris

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1er janvier 2008 – Des Moines – Le candidat républicain à la présidentielle, ancien gouverneur de l’Arkansas Mike Huckabee (à gauche), ainsi que l’acteur Chuck Norris et son épouse Gena, lors d’un rassemblement politique © PURDY/SIPA

La triste disparition d’un inspirant et inspiré héros américain.


Un acteur c’est comme un piano. Il doit être bien accordé, mais il ne faut pas taper dessus trop fort.
Monica Bellucci


Carlos Ray, dit « Chuck » Norris nous a quittés. Ce maître des arts martiaux est une légende patriotique aux Etats-Unis. Il mit ses talents au service d’un certain cinéma pédagogique particulièrement apprécié par l’Américaine profonde, donc authentique. La clarté de son message rendait le spectateur capable de repérer l’ennemi des valeurs traditionnelles sans difficulté. Champion de karaté, il était ceinture noire de tangsudo, de taekwondo, de jiu-jitsu brésilien et de judo. Preuve de son esprit créatif, il fonda sa propre discipline, le Chun Kuk.

C’est Bruce Lee qui lui donna sa chance au cinéma. Il lui permit d’y faire ses premières armes dans « La fureur du dragon » en 1972. Comme disent les anglo-saxons, « and the rest is history » (les lecteurs auront traduit d’eux-mêmes). Le début d’une illustre carrière dans le film d’action. Pas exclusivement : vu son esprit encyclopédique, il publia de nombreux ouvrages touchant des thèmes divers : politique, développement personnel, religion…

Bien sûr, sa carrière n’aura pas été complète, cela est inévitable, même pour les plus grands artistes. Il faut mentionner un côté très méconnu de son bagage culturel. En filigrane, les connaisseurs devinaient qu’il dévorait les œuvres de George Bernard Shaw; il visionnait périodiquement My fair lady, inspirée de « Pygmalion », dont le thème, qui lui était cher, était la transformation de l’humble fleuriste en aristocratique duchesse grâce aux leçons de phonétique du professeur Higgins.

Et Shakespeare… Le grand Will… Il caressait le rêve d’incarner Hamlet sur les planches, sans oublier le roi Lear. Vu son pétillant esprit, il se serait vu glisser dans la peau du Petruchio de « La mégère apprivoisée ». Cependant, il était écrit qu’il n’y aurait que le grand écran pour lui. Il le comprit à la dure quand, en 1971, il vécut comme une trahison son rejet par Roman Polanski pour son « Macbeth ». Mais il sut survivre à cette blessure et rebondir de cet échec. Sa voie était désormais tracée.

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Outre le film Delta Force (au rythme plus soutenu que celui de 2001 : L’odyssée de l’espace), la série télévisée Walker, Texas Ranger constitue l’apogée de sa carrière. Elle puise dans le pur réalisme du western américain classique, avec cependant une touche distinctive, moins fréquente dans les films mettant en vedette John Wayne : son personnage revendique, avec fierté, son héritage cherokee, ce qui reflète d’ailleurs le propre bagage familial de l’acteur-producteur.

Au final, l’ensemble de son œuvre fait mouche en enseignant que, dans la libre et triomphante Amérique, les malfrats n’ont jamais le dernier mot.

Et avec quelle jovialité il appréciait et lisait même parfois en public les aphorismes humoristiques qui lui étaient prêtés sous la rubrique « Chuck Norris Facts » sur Internet, qui lui attribuent des qualités surhumaines. Son préféré : « On a voulu sculpter le visage de Chuck Norris sur le mont Rushmore, mais le granit n’était pas assez dur pour représenter sa barbe ». Ce versatile acteur, héritier d’Alec Guiness, autodidacte qui n’avait jamais fréquenté l’Actors Studio, était confidentiellement surnommé le « caméléon » dans le milieu : son visage savait exprimer toute la palette des émotions humaines.

L’on peut espérer qu’il aura droit à des funérailles nationales. Pour l’oraison funèbre, il n’y a qu’une seule manière de lui rendre un véritable hommage : elle doit être prononcée conjointement par deux autres géants du 7e art cultivant une éloquence raffinée, Sylvester Stallone et Jean-Claude van Damme (dont les propres aphorismes métaphysiques sont légendaires). Plutôt qu’un discours suivi classique, elle pourrait ainsi prendre la forme d’un élégant dialogue socratique, de nature à produire des feux d’artifices et des rafales de fins mots d’esprit, dignes du cher disparu.

Les joyaux audiovisuels et littéraires de Chuck Norris lui confèrent d’ores et déjà l’immortalité. Du nuage que le Lone Ranger chevauche désormais pour l’éternité, lui aussi rend ses disciples pleinement « aware ». Cela dit, laissons ici le dramatique dernier mot à un autre frère d’armes, le mieux placé, évidemment, pour terminer : « Hasta la vista, baby ».

Juan Carlos: les Espagnols ont la mémoire courte

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Juan Carlos Ier, portrait officiel, Madrid, 1981 © EFE/SIPA

Juan Carlos d’Espagne a écrit ses mémoires depuis son exil à Abu Dhabi. Dans Réconciliation, le roi émérite rappelle le rôle qu’il a joué pour unifier un pays divisé par la guerre civile puis la dictature franquiste, et pointe la mémoire sélective des lois mémorielles du gouvernement de Pedro Sánchez. Et l’ingratitude des Espagnols.


Le 5 novembre dernier paraissait en français Réconciliation, mémoires de Juan Carlos Ier d’Espagne, roi émérite en exil à Abu Dhabi depuis août 2020. Intronisé le 22 novembre 1975 et contraint d’abdiquer en faveur de son fils Felipe VI en 2014 après la révélation de plusieurs scandales rocambolesques, Juan Carlos sut répondre en son temps au besoin démocratique d’un peuple abîmé par le caïnisme de la guerre civile (1936-1939), le césarisme de la dictature (1939-1975) et le fatalisme de la fameuse « légende noire » selon laquelle toute l’histoire de l’Espagne ne serait qu’une longue suite d’épisodes malheureux. Ses mémoires, rédigés en collaboration avec Laurence Debray, parlent de la réconciliation nationale de la fin des années 1970 dont il fut l’un des grands acteurs, autant que du désir de réconciliation personnelle avec un pays échaudé par ses frasques de fin de règne. Réclamant la seconde au nom de la première, Juan Carlos se prête à un plaidoyer pro domo susceptible de rafraîchir la mémoire de l’Espagne – pays où il n’est pas né, mais où il redoute de ne pas pouvoir mourir.

Mémoire sélective

L’intérêt des mémoires du roi émérite n’est pas à chercher du côté de ses souvenirs, évoqués de façon inégale, sans le chatoiement du détail ni la profondeur de l’analyse, d’un exil à l’autre, depuis son enfance en Suisse romande jusqu’à sa solitude sur l’île de Nurai. Disons pudiquement qu’il reste fidèle à une certaine tradition familiale – « ne pas commenter ses sentiments, ne pas épiloguer sur ses actes » – avec quelques écarts lorsqu’il s’agit d’épingler son fils Felipe ou sa belle-fille Letizia, ou lorsque l’occasion lui est donnée de s’envoyer des fleurs en un superbe bouquet d’immodestie. L’intérêt majeur de l’ouvrage est plutôt de soulever un paradoxe : l’Espagne des lois mémorielles successives du gouvernement de Pedro Sánchez a la mémoire sélective. Hypermnésique lorsqu’il s’agit de rouvrir les plaies de la guerre civile refermées par les enfants des deux camps fratricides, la voilà oublieuse au moment de reconnaître à l’un des grands artisans de la Transition démocratique une place inégalée dans ses aventures collectives récentes. « J’ai l’impression que l’on me vole mon histoire », résume Juan Carlos.

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Son histoire, c’est celle du passage d’une dictature où tout était « ficelé et bien ficelé » (« atado y bien atado ») selon la célèbre formule de Franco, à une démocratie pensée par Torcuato Fernández-Miranda à la présidence des Cortes (Parlement) et esquissée en ces termes par le jeune directeur général de la télévision espagnole, Adolfo Suárez, que le roi nomma chef du gouvernement en juillet 1976 : « Je peux promettre et je promets » (« puedo prometer y prometo »). Cette histoire est celle de la reconnaissance de tous les partis politiques, de la Constitution de 1978 consacrant l’unité indissoluble de la nation et le droit à l’autonomie des régions qui la composent, celle de la tentative de coup d’État du 23 février 1981 auquel Juan Carlos opposa la Couronne, symbole de permanence et d’unité de la patrie, celle aussi du terrorisme de l’ETA qui mit en péril cette même unité. L’oubli du peuple espagnol est pour le roi émérite de 88 ans une grande souffrance, un mélange d’amertume et de désillusion.

Réconciliation a été publié en Espagne début décembre, à distance hygiénique du 50e anniversaire de la fin du franquisme (20 novembre 1975). Les « juancarlistes » ont apprécié la franchise du cœur et restent fidèles à la figure tutélaire de la Transition. D’autres ont soupiré devant tant de narcissisme et ironisé sur ce prétendu grand artisan de la démocratie exilé dans une dictature islamique. Beaucoup ont crié à l’amnésie royale, à l’oubli des 500 000 morts, des 500 000 exilés de la guerre civile, des 50 000 fusillés entre 1939 et 1943, au ton quasi filial qui brosse de Franco le portrait d’un homme aimable « qui ne fera jamais l’unanimité » (sic), à l’idéalisation et la personnification indue de l’« Immaculée Transition », faite en réalité de compromis politiques, de pression sociale et de désir de s’entendre entre fils de vainqueurs et fils de vaincus, aux excuses en demi-teinte que l’ex-souverain concède pour mieux réclamer son retour en grâce à l’heure de faire ses adieux au monde.

Aigreur

Face à la dernière loi de Mémoire démocratique (2022) qui prévoit, entre autres, l’obligation administrative de rechercher, d’exhumer les disparus et d’enseigner l’histoire officielle dans les établissements scolaires, bon nombre d’historiens espagnols craignent l’approche manichéenne du passé et rappellent qu’ils n’ont pas besoin de lois pour bien écrire sur la guerre civile. Parmi eux, Ricardo García Cárcel estime que la question n’est d’ailleurs pas de se souvenir ou d’oublier, mais de savoir ou d’ignorer. Quant à Santos Juliá Díaz, il a forgé le concept historique d’« enfants modérés versus petits-enfants vindicatifs » : proches du désastre par leur naissance, les enfants des vainqueurs et des vaincus ont souhaité l’amnistie, c’est-à-dire l’oubli volontaire de l’affrontement fratricide des deux Espagnes idéologiques ; à distance des faits complexes dont ils ne sont plus que les lointains récipiendaires émotionnels, leurs petits-enfants exigent, eux, réparation.

Petite-fille non vindicative d’un milicien anarchiste espagnol, je retiendrai deux phrases de ces mémoires d’outre-trône un peu aigres : « nous avons réalisé de grandes choses ensemble » et « nos démons persistent ». Prise en étau entre boulimie mémorielle et défiance de sa propre histoire, la réconciliation de ce « nous » collectif risque d’être encore longue. En attendant, à l’ombre des trois oliviers millénaires de l’île de Nurai qui le raccrochent un peu à l’Espagne, puisse Juan Carlos entendre résonner ces vers d’Antonio Machado dans son exil : « olivo hospitalario / que das tu sombra a un hombre pensativo / y a un agua transparente » (« généreux olivier, qui donnes de l’ombre à un homme songeur et à une eau transparente »).

À lire

Réconciliation. Mémoires, Juan Carlos Ier d’Espagne (avec la collaboration de Laurence Debray), Stock, 2025. 512 pages

Réconciliation: Mémoires

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Qui tient le pétrole tient le monde: les calculs de Donald Trump

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Un Américain fait le plein d'essence à Alexandria, au sud de Washington en Virginie, 9 mars 2026 © Aashish Kiphayet/ZUMA/SIPA

Donald Trump, que nos médias nous présentent volontiers comme un peu plus fou chaque jour, serait-il finalement un redoutable stratège de l’énergie ? En annonçant de «très bonnes discussions» avec l’Iran, au 24e jour de guerre, ainsi que le report de toute action militaire contre les «infrastructures énergétiques iraniennes», l’Américain réjouit les Bourses mondiales et détend le cours du pétrole.


L’énergie est, plus que jamais, au cœur de la civilisation moderne. Tout un chacun a lu ou vu un jour les dystopies littéraires ou cinématographiques mettant en scène ce que, privé d’énergie, deviendrait notre monde, ramené au mieux au Moyen-Age, voire pire, à une sauvagerie cauchemardesque. Il est même des gens, les survivalistes, qui craignent tellement cette occurrence, qu’ils en anticipent l’arrivée.

Vis ma vie d’Amish

Il y a plus d’un demi-siècle, j’ai rencontré ce qu’on appelait alors un original qui vivait plus ou moins reclus dans une belle maison dont toute source d’énergie était bannie : éclairage à la bougie, eau puisée au puits, chauffage et cuisine au bois, téléphone (filaire à l’époque) absent, comme aussi radio et télévision (l’ordinateur personnel et Internet étaient alors des objets de science-fiction), les déplacements indispensables étaient effectués en vélo… Une triste vie telle que rêvée par nos écologistes les plus radicaux qui projettent leurs frustrations dans un extrémisme rétrograde.

Si l’on veut revenir au réel, force est de constater que, depuis l’avènement de l’ère industrielle – un peu plus de deux siècles – l’énergie a tendu à réaliser le rêve prométhéen de l’Homme : allongement de la durée moyenne de vie, éradication des pires maladies épidémiques, disparition de la famine dans les pays civilisés, amélioration moyenne des conditions de vie (hygiène, chauffage, information, transports) et bien d’autres progrès dont, non en dernier lieu, le développement de la liberté individuelle dans les pays occidentaux. Se souvenir que, dans la mythologie, Prométhée est celui qui déroba le feu aux dieux.

Un symbole très parlant : c’est l’énergie qui a rendu tout cela possible. Et donc celui qui tient l’énergie… tient le monde !

D’où vient l’énergie ? Par-delà sa forme finale consommable, « secondaire » – électricité, carburant, gaz domestique ou industriel – l’énergie provient d’une source « primaire » : bois, charbon, vent (moulins, aujourd’hui éoliennes…), déplacement de l’eau (barrages, marées…) pétrole, gaz naturel, plus récemment fission (demain peut-être fusion) nucléaire, captation de l’énergie solaire, biomasse ; le génie humain ne cesse de chercher – et de trouver – de nouvelles sources « primaires » dont la transformation utile est généralement l’électricité.

La part du lion  

Mais force est de constater que dans le « mix » énergétique, c’est-à-dire l’ensemble des sources primaires dont provient l’énergie consommable par les entreprises et les ménages, le pétrole et le gaz naturel conservent la part du lion. 60% du mix est fourni par eux, auxquels s’ajoutent 25% produits par le charbon. Peu importe que, grâce à sa forêt d’éoliennes, la Deutsche Bahn puisse affirmer que ses trains sont mus par le vent et que les pays européens, sous l’impulsion d’une « Commission » sortie de son lit, s’imposent des normes mutilantes pour leurs économies, les hydrocarbures gardent leur couronne énergétique solidement vissée sur leur chef.

A lire aussi, Didier Desrimais: Nucléaire or not nucléaire: das ist nicht mehr la question!

Sans doute la crainte du « Peak Oil », le moment où la production d’hydrocarbures commencera à décliner, car ces sources « fossiles » d’énergie sont logiquement et inévitablement limitées, a-t-elle conduit au développement, savamment scénographié, de la grande peur du « réchauffement climatique ». Un « réchauffement » difficile à vendre à des populations américaines frigorifiées dans des tempêtes de neige, même en invoquant « l’effet réfrigérateur », et qui a fait place dans les modes de langage codés imposés au monde journalistique, au « changement » ou au « dérèglement » climatique. Un changement ou un dérèglement dont personne n’a démontré, scientifiquement et irréfutablement, la « cause anthropique », comme l’observe l’ancien conseiller du Président Obama, Steven Koonin, dans son best-seller peu commenté en France (2022), Climat, la part d’incertitude.

Drill, baby, drill

Alors comme les faits sont têtus (Mark Twain), il faut bien revenir au réel : la voiture électrique marque le pas et les consommateurs en veulent de moins en moins… sauf si le contribuable en paie une partie, la pompe à chaleur ne chauffe pas, ou chauffe mal, les engins de chantier, les camions, les navires et les avions électriques restent des hypothèses de laboratoire, sans parler des engins de guerre, très ancrés dans l’actualité.

Le peak oil s’éloigne comme un mirage, comme il le fait depuis un siècle. Même si son avènement reste une certitude, la date en reste divinatoire. En attendant, comme l’exhorte le pragmatique 47ème président des Etats-Unis, forez, forez, forez !

Et comme qui tient l’énergie, tient le monde qui tient le pétrole (ou les hydrocarbures) tient le monde. Au moins jusqu’au début du XXIIème siècle.

C’est ce que semble avoir compris le président Trump. Celui dont la folie, souvent sous-entendue, parfois ouvertement alléguée par certains médias en Europe, ne serait que la manifestation du génie — volontairement incompris — d’un homme dont le QI (estimé à 145, selon le site Lanature.ca) ne serait pas très éloigné de celui, estimé aussi, d’Einstein (160)…

Il y a un siècle, l’exploitation pétrolière, dont la phase moderne naît à Titusville (Pennsylvanie) en 1859, se développe mondialement sous l’impulsion de deux entreprises mondiales, la Standard Oil (Esso) de John Davison Rockefeller et la Royal Dutch Shell (Shell) dirigée, pour les couronnes anglaise et néerlandaise à titre principal, par Sir Henry Deterding. C’est l’époque où sont forés les champs pétrolifères arabiques (Aramco), persans (Anglo persian) et bien d’autres.

A l’époque Esso et Shell se livrent une guerre commerciale très rude.

Accord d’Achnacarry et traité du Quincy

Puis vient la paix. Celle-ci est concrétisée dans l’accord d’Achnacarry, un accord dont les répercussions mondiales sont comparables à celles du traité de Versailles. Signé en 1928 dans la propriété de Sir Henry Deterding sur l’île d’Achnacarry en mer d’Irlande, il met fin à la guerre Esso-Shell et, surtout, crée le Grand Cartel, parfois appelé les Seven Sisters : Standard Oil of New Jersey (Esso), Gulf Oil, Mobil Oil, Texaco, Standard Oil of California, Royal Dutch Shell et British Petroleum (ex-Anglopersian).

Pendant plus d’un demi-siècle, les Sept Sœurs ont dominé l’économie et, largement, la politique mondiale. Avec notamment le discret traité du Quincy, assurant, contre l’accès au pétrole, le maintien de la dynastie des Saoud sur leur trône par la force armée des Etats-Unis. Vous aviez dit vassaux ?

Au fil du temps, elles se sont restructurées : la fusion de Mobil dans Esso a donné le géant actuel Exxon-Mobil, Texaco, Gulf et Standard Oil of California ont fusionné dans Chevron, ce qui réduit le club à quatre compagnies.

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Un club dont les compagnies non anglo-saxonnes, contrôlées par des Etats (Petrobras, Petronas, Lukoil et… Totalénergies notamment) ne font pas partie.

Pour rendre les Etats-Unis « grands à nouveau », le président Trump qui, réaliste, ne poursuit pas des plans sur la comète à un ou plusieurs siècles, a compris que l’imperium américain, c’est-à-dire ce qui assure la survie des sociétés individualistes à l’anglo-saxonne, menacées par un mouvement mondial vers l’autoritarisme et le contrôle social (Russie, Chine, Japon et… Commission européenne notamment) se jouait sur le demi-siècle qui vient.

Et sur le demi-siècle qui vient, qui tient le pétrole, tient le monde (bis).

Dans un premier temps, application de la théorie aujourd’hui dite de Donroe (contraction de Donald et de Monroe), savoir le contrôle de l’ensemble du continent américain, expulsion des Chinois du Canal de Panama, prise de contrôle du Venezuela (et, surtout, de ses réserves pétrolières), vassalisation du reste.

La chute du Venezuela appelle celle de Cuba, dernier régime communiste dans cette partie du monde. Mais aussi de l’axe irano-venezuelien au soutien de Moscou et de la Chine, gourmande en pétrole.

La chute du régime des Mollahs, pour le moins dans forme actuelle, entraînera le contrôle par les intérêts anglo-saxons des ressources iraniennes qui, découvertes par eux, n’auraient jamais dû leur échapper.

Le reste des ressources pétrolières est sous hégémonie de ce qui reste des compagnies du Grand Cartel.

La Russie qui s’est piégée toute seule dans le guêpier ukrainien, n’aura de moyen pour en sortir que d’abandonner ses ressources en hydrocarbures pour éviter, par un accord avec les Etats-Unis, une défaite en rase campagne qui invaliderait le sacrifice de plus d’un million d’hommes.

La suprématie pétrolière anglo-saxonne est de retour. Et avec elle la préservation du modèle sociétal individualiste libéral. Et si Trump était génial ?

L’écrivain doit-il encore se taire pour écrire?

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Augustin Trapenard. © JOEL SAGET / AFP.

Chaque année, des dizaines de milliers de livres paraissent en France. Une avalanche de papier, de récits aimables, de romans compatibles avec l’époque. Mais au milieu de cette industrie culturelle prospère, la littérature – la vraie – devient presque clandestine. Entre promotion du « positif », salons transformés en machines à bavardage et écrivains sommés de penser correctement, écrire pour explorer la part sombre de l’homme relève désormais d’un geste de résistance.


On publie aujourd’hui des livres comme on coule du béton. Par tonnes. Chaque rentrée charrie sa cargaison de romans, d’essais, de confessions, de journaux intimes, de manifestes minuscules. La seule rentrée d’automne aligne près de cinq cents romans en quelques semaines, et l’année éditoriale dépasse les quatre-vingt mille nouveautés. Une cataracte. Une industrie. Le livre est devenu un flux continu, une météo. Et pourtant, au milieu de ce déluge, la littérature se raréfie. Non pas le livre – la littérature. La différence est simple: le livre se fabrique, la littérature résiste. Elle résiste d’abord à l’époque qui veut tout rendre facile, clair, partageable. On nous explique qu’il faut écrire pour tous, ouvrir la poésie au plus grand nombre, démocratiser les profondeurs. On rêve d’une littérature inclusive comme une salle polyvalente. Mais la littérature n’a jamais été une politique publique. Elle n’est pas un service culturel.

Air du temps

Elle commence exactement là où l’homme cesse de parler pour plaire. Dans ce moment de retrait où il regarde enfin ce qu’il y a en lui de contradictoire, d’inavouable, de tragique. Écrire aujourd’hui pour plonger en soi devient presque un acte de résistance, tant l’époque préfère les discours propres, les indignations réglées, les certitudes morales prêtes à l’emploi. Le livre contemporain doit souvent rassurer avant même d’exister : rassurer l’éditeur, rassurer le libraire, rassurer la presse culturelle. On célèbre les auteurs qui parlent dans le bon sens du vent, ceux dont les livres prolongent l’hégémonie politico-culturelle du moment. La machine médiatique adore ces écrivains parfaitement compatibles avec l’air du temps : Virginie Despentes, Leïla Slimani ou Nicolas Mathieu, omniprésents dans les jurys, les plateaux et les suppléments culturels. Non qu’ils soient sans talent – la question n’est pas là. Mais leur visibilité constante dit quelque chose du climat : une littérature qui confirme l’époque circule mieux qu’une littérature qui la contredit.

À l’inverse, certaines voix deviennent progressivement invisibles. Non parce qu’elles écrivent moins, mais parce qu’elles écrivent de travers, hors du balisage moral dominant. Il suffit d’un livre trop libre, d’une ironie mal comprise, d’un refus d’entrer dans la chorale du bien pour que l’écrivain glisse doucement hors du cercle. La vie littéraire adore célébrer, mais elle sait aussi oublier. Marc‑Édouard Nabe, après avoir longtemps occupé le paysage, a fini par publier seul ses livres, hors du système éditorial traditionnel, comme un écrivain clandestin dans son propre pays. D’autres écrivains singuliers connaissent cette zone grise où l’on continue d’écrire mais où l’écho médiatique se raréfie : Pierre Jourde, dont les livres brillants n’ont jamais bénéficié de la ferveur médiatique accordée aux romans compatibles avec l’époque, ou Richard Morgiève, styliste puissant, radicalité des sujets abordés mais souvent relégué à la périphérie des conversations littéraires. Ce qui frappe, ce n’est pas la polémique : c’est la facilité avec laquelle une œuvre exigeante peut être tenue à distance lorsqu’elle ne se plie pas aux attentes morales et narratives du moment.

Il faut dire aussi que la littérature française vit désormais sous un étrange partage des eaux. Officiellement, elle serait au-dessus de la politique ; en réalité, elle en est saturée. Les écrivains sont classés, rangés, étiquetés avec la minutie d’un archiviste : progressiste fréquentable, réactionnaire suspect, voix utile ou voix douteuse. Et il suffit parfois d’un livre, d’une phrase, d’une ironie mal orientée pour basculer d’un camp à l’autre. La littérature, qui devrait être le lieu du doute et de la complexité, devient alors un champ de surveillance morale.

Gages

L’écrivain Patrice Jean décrit très bien ce phénomène : l’écrivain qui ne donne pas les gages nécessaires d’orthodoxie se voit rapidement assigné à une position politique, le plus souvent à droite – qu’il le veuille ou non – et traité comme tel. Les critiques, les journalistes, parfois même les libraires suivent alors le mouvement. Des listes implicites se forment, des réputations se figent, et la vie littéraire prend des allures de tribunal permanent. Le procès n’est presque jamais explicite : il se déroule dans les silences, les absences d’invitations, les recensions qui n’arrivent jamais.

Cette mécanique n’est d’ailleurs pas nouvelle. Chaque époque a ses inquisiteurs. Hier, ils étaient religieux ou moraux ; aujourd’hui, ils sont idéologiques. Mais la logique reste la même : surveiller les écrivains, vérifier qu’ils parlent du bon endroit, qu’ils dénoncent les bons ennemis, qu’ils partagent les bonnes indignations. Celui qui s’écarte de la ligne devient vite suspect, sinon infréquentable.

Or c’est précisément contre cette domestication que la littérature existe. Elle n’est ni de droite ni de gauche : elle est du côté de l’expérience humaine, c’est-à-dire du conflit, de l’ambiguïté, du tragique. Elle ne prêche pas, elle explore. Elle ne distribue pas les bons points moraux, elle regarde l’homme dans ce qu’il a de plus contradictoire.

Et c’est peut-être pour cela que l’écrivain véritable finit toujours par gêner son époque. Parce qu’il refuse d’entrer dans la chorale. Parce qu’il sait que la littérature n’est pas faite pour répéter ce que tout le monde pense déjà – mais pour fissurer les certitudes.

Une trame nommée désir

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Abakany (1970), film consacré aux sculptures textiles de Magdalena Abakanowicz

L’art textile a la cote. Plusieurs expositions de sculptures en sisal, laine ou lin promeuvent le féminisme et le décolonialisme. Pas de quoi « retisser du lien » social. En revanche, Eva Jospin poursuit en solitaire sa quête de beauté formelle en sachant tirer ce fil invisible qui, comme la conversation, relie les individus entre eux.


Notre monde est celui du sans-fil. Téléphones, tablettes, enceintes, AirPods, montres connectées, lunettes intelligentes, plus personne n’est au bout du fil depuis que la terre entière est à portée de Wi-Fi. Le monde des hommes a pourtant été filaire. Au bout du fil, il y a eu des êtres et des choses, des mythes, des croyances et des représentations. Il y a eu le labyrinthe de l’existence et le fil d’Ariane, la fin de la vie et le fil des Parques. Entre les deux, l’épée de Damoclès retenue par un simple crin de cheval, mais aussi Pénélope tissant et détissant inlassablement son ouvrage : le destin et l’espoir sont avant tout des histoires de fil. La religion chrétienne a, elle, accroché au fil à plomb de l’âme un désir de ciel, vertical, ascensionnel. Dans L’Allégorie de la Foi de Jan Vermeer (1670-1672), l’éternité est une boule de verre transparente, pleine de l’éclat d’un jour sans tache, suspendue à l’une des poutres du plafond. Dans les natures mortes du peintre espagnol Juan Sánchez Cotán, un coing et un chou, baignés de la pure lumière des choses spirituelles, lévitent dans leur immobile simplicité le long de ficelles rustiques tendues depuis l’au-delà du cadre. Les choses ne tiennent qu’à un fil, mais ce fil, reliant ici et là-bas, « nous indique une transcendance et nous retient de tomber » (Paul Éluard, Les Mains libres) : grâce à lui, nous avons été suspendus à des espoirs, des promesses et des lèvres. Et si nous sommes tombés, c’est en essayant de démêler l’écheveau de l’existence, la confusion du sens et la complexité des sentiments.

Palazzo, Eva Jospin, 2023. Vue d’exposition au Palais des papes, Avignon.
Forêt (détail), Eva Jospin, 2024.

L’art textile est aujourd’hui à l’honneur et renoue avec le monde filaire, mais de façon souvent conceptuelle, militante et égotique. L’univers artistique de Chiharu Shiota (née en 1972) est constitué de longs fils rouges, blancs ou noirs, tendus entre murs, sols et plafonds, reliant entre eux clés, chaussures, lits, chaises, jouets, pianos, lettres ou valises, en un subtil maillage arachnéen et une pluie de lignes verticales en coton ou en laine, dont la raison d’être oscille entre la création d’un espace à soi, la représentation du tissu cellulaire et la connexion réconfortante des êtres et des choses. Olga de Amaral (née en 1932), à l’instar des artistes du mouvement Fiber Art, « questionne », à la Fondation Cartier, la pratique du tissage dans une perspective féministe et décoloniale. À Lausanne (Suisse), l’exposition « Tisser son temps » s’intéresse aux tapisseries contemporaines de Goshka Macuga (née en 1967) et Grayson Perry (né en 1960), qui « interrogent les récits dominants et la légitimité des pouvoirs » dans des œuvres réalisées sur métier à tisser mécanique à partir de fichiers numériques. Quant au Musée Bourdelle, à Paris, il propose sous le beau titre de « La trame de l’existence », une rétrospective des œuvres de Magdalena Abakanowicz (1930-2017), sculptrice textile polonaise dont les productions monumentales en coton, lin, sisal, crin de cheval, jute ou laine vont du sexe féminin (Abakan orange, 1971) aux figures acéphales – en résine et toile de jute – renvoyant aux masses soumises au régime communiste de son pays natal (Dos, 1976-1980 et La Foule V, 1995-1997). Cocasse d’introduire des sculptures textiles chez Antoine Bourdelle (1861-1929) dont l’œuvre la plus connue, Héraklès archer (1909), n’a pas de corde à son arc. Pas sûr non plus que la définition que Bourdelle donnait du sculpteur – « laboureur des formes, notre poing doit guider nettement le soc que tire notre front de tout l’effort de la pensée » – s’applique à des vulves-tapis et des mannequins-sacs à pommes de terre.

Les expositions temporaires des musées sont souvent les miroirs de nos blessures collectives. L’intérêt soudain pour l’art du fil ne vient pas de nulle part : on parle quotidiennement de « retisser du lien », « réparer le tissu social », revoir « le maillage territorial » d’un pays où « le roi est nu » et où la politique est devenue l’art du « détricotage » permanent. « La trame de l’existence » ne vaut pas seulement pour les sculptures textiles de Magdalena Abakanowicz : elle vaut surtout pour nos aventures partagées. Elle a, sans le dire, un air d’autoportrait commun. Pour l’anthropologue David Le Breton, la trame de l’existence – à l’heure où le numérique effiloche le lien social, fabrique de l’isolement et de la solitude à la pelle en donnant le sentiment paradoxal de l’abondance relationnelle et de l’hyperconnexion entre les individus –, c’est la conversation. La conversation, contrairement à la communication (rapide et impatiente), « enchevêtre notre existence à celle des autres, avec lenteur et incertitude, en mêlant des voix différentes à une trame sociale plus large ». La conversation, encore, « à la croisée des chemins entre la parole et le silence, est une consécration mutuelle qui exige que le fil invisible reliant les individus en présence ne se rompe pas, fil d’Ariane tendu sur le silence bruissant du monde afin de comprendre où nous allons ». Plus que n’importe quelle œuvre d’art en sisal, laine ou crin de cheval, la conversation est l’art textile par excellence.

Magdalena Abakanowicz et son œuvre Dos, à la Biennale de Venise, 1980. (C) Marek Holzman

Le 29 janvier dernier, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal était élu à l’Académie française, au fauteuil n° 3. Emprisonné en Algérie pendant près d’une année, empêché de s’exprimer et d’écrire, privé de conversation, privé des mots des autres, il a été condamné à l’inexistence. À partir de ce moment-là, beaucoup de gens se sont mis à lire ses livres et à faire résonner par la lecture de ses ouvrages une voix réduite au silence par la force : une façon de rétablir le dialogue. Les personnages des romans de Boualem Sansal sont tissés d’ombre et de lumière. Ce sont, en général, « des produits de l’histoire », « ni purs, ni sérieux », heureux de pouvoir être des hommes, c’est-à-dire de « resserrer les liens qui peuvent l’être », même si, dans une même famille, « on ne respire pas le même air », et qu’« on n’a pas les mêmes rêves » (Rue Darwin). Ce sont aussi des êtres de croyance, et c’est là leur part d’ombre. Elle les empêche d’être libres, c’est-à-dire de pouvoir rêver de liberté : « La croyance est notre essence, et plus que cela, nous croyons que nous n’avons pas et n’aurons jamais le choix de nos croyances, elles s’imposent à nous comme vérités absolues » (Abraham ou La Cinquième Alliance). La croyance abîme l’étoffe des hommes : le croyant de 2084 est un fantôme livide, sans désir ni volonté, plongé dans un éternel présent, imperméable à l’histoire, à ce qui a eu lieu avant lui, « roulé dans un burnis écru effiloché et rapiécé, entouré d’un halo clair-obscur ». La trame de l’existence, chez Boualem Sansal, c’est être réunis par le malheur historique sans pouvoir démêler l’écheveau des sentiments qui nous assaillent alors, ou évoluer, insensibles, sur la ligne divergente du fanatisme sans pouvoir remettre le temps dans sa nécessaire et consolante linéarité.

A relire, du même auteur: Mais… quelle bataille culturelle?

Notre époque a conservé l’image du fil dont de nombreux anthropologues ont dit qu’il était le fondement de la civilisation à travers le tissage et la pêche, ainsi que le début de l’art à travers les premières lignes de dessin tracées sur des pierres et les parois des grottes. Nous pouvons toujours lire dans l’usage symbolique que notre modernité en fait un peu de notre rapport à l’existence. Monté en épingle par une rhétorique antimasculiniste systématique et l’usage névrotique de soi, le fil, dans l’art contemporain, continue à nous relier au monde. Parmi les artistes ayant à cœur d’y retrouver la forme la plus ténue de notre capacité à créer de la beauté, figure Eva Jospin (née en 1975). Davantage connue pour ses sculptures oniriques en carton stratifié, elle a réintroduit la broderie dans l’art de notre temps et, à travers des forêts de fils de soie sur toile de soie, cultivé le plaisir de se fondre dans la profusion des détails, la multitude des points et l’infinité des teintes susceptibles de rendre compte de la richesse du monde visible, de l’épaisseur de la nature et de la vie des arbres. De « La chambre de soie » (2024), à « Grottesco », actuellement au Grand Palais, Eva Jospin est une artiste contemporaine en rupture avec l’art contemporain. « À travers moi, quelque chose passe, confie-t-elle, comme si je tirais un fil. Mon travail pose la question de la continuité ; comment se libérer de la rupture. » On ne peut mieux dire : l’art qui nous émeut et nous fait toucher un peu de la beauté du monde est un art qui se libère de la rupture et reprend le fil de la conversation. Une conversation à l’œuvre dans le Jeune homme écrivant une lettre de Gabriel Metsu (1664-1666), où le peintre fait se rejoindre la trame de la lourde tapisserie posée sur la table, et les premiers mots tracés sur le papier par le jeune homme commençant sa lettre. Le textile et le texte sont réunis par la palette du peintre. La trame du tissu et la ligne d’écriture disent la beauté d’une civilisation toujours à l’œuvre.


À voir 
Eva Jospin, « Grottesco », Grand Palais, prolongation exceptionnelle jusqu’au 29 mars 2026.
Magdalena Abakanowicz, « La trame de l’existence », Musée Antoine Bourdelle, jusqu’au 12 avril 2026.

À lire
David Le Breton, La Fin de la conversation ?, Métaillé, 2024.