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L’écrivain doit-il encore se taire pour écrire?

En littérature, mieux vaut avoir la carte...


L’écrivain doit-il encore se taire pour écrire?
Augustin Trapenard. © JOEL SAGET / AFP.

Chaque année, des dizaines de milliers de livres paraissent en France. Une avalanche de papier, de récits aimables, de romans compatibles avec l’époque. Mais au milieu de cette industrie culturelle prospère, la littérature – la vraie – devient presque clandestine. Entre promotion du « positif », salons transformés en machines à bavardage et écrivains sommés de penser correctement, écrire pour explorer la part sombre de l’homme relève désormais d’un geste de résistance.


On publie aujourd’hui des livres comme on coule du béton. Par tonnes. Chaque rentrée charrie sa cargaison de romans, d’essais, de confessions, de journaux intimes, de manifestes minuscules. La seule rentrée d’automne aligne près de cinq cents romans en quelques semaines, et l’année éditoriale dépasse les quatre-vingt mille nouveautés. Une cataracte. Une industrie. Le livre est devenu un flux continu, une météo. Et pourtant, au milieu de ce déluge, la littérature se raréfie. Non pas le livre – la littérature. La différence est simple: le livre se fabrique, la littérature résiste. Elle résiste d’abord à l’époque qui veut tout rendre facile, clair, partageable. On nous explique qu’il faut écrire pour tous, ouvrir la poésie au plus grand nombre, démocratiser les profondeurs. On rêve d’une littérature inclusive comme une salle polyvalente. Mais la littérature n’a jamais été une politique publique. Elle n’est pas un service culturel.

Air du temps

Elle commence exactement là où l’homme cesse de parler pour plaire. Dans ce moment de retrait où il regarde enfin ce qu’il y a en lui de contradictoire, d’inavouable, de tragique. Écrire aujourd’hui pour plonger en soi devient presque un acte de résistance, tant l’époque préfère les discours propres, les indignations réglées, les certitudes morales prêtes à l’emploi. Le livre contemporain doit souvent rassurer avant même d’exister : rassurer l’éditeur, rassurer le libraire, rassurer la presse culturelle. On célèbre les auteurs qui parlent dans le bon sens du vent, ceux dont les livres prolongent l’hégémonie politico-culturelle du moment. La machine médiatique adore ces écrivains parfaitement compatibles avec l’air du temps : Virginie Despentes, Leïla Slimani ou Nicolas Mathieu, omniprésents dans les jurys, les plateaux et les suppléments culturels. Non qu’ils soient sans talent – la question n’est pas là. Mais leur visibilité constante dit quelque chose du climat : une littérature qui confirme l’époque circule mieux qu’une littérature qui la contredit.

À l’inverse, certaines voix deviennent progressivement invisibles. Non parce qu’elles écrivent moins, mais parce qu’elles écrivent de travers, hors du balisage moral dominant. Il suffit d’un livre trop libre, d’une ironie mal comprise, d’un refus d’entrer dans la chorale du bien pour que l’écrivain glisse doucement hors du cercle. La vie littéraire adore célébrer, mais elle sait aussi oublier. Marc‑Édouard Nabe, après avoir longtemps occupé le paysage, a fini par publier seul ses livres, hors du système éditorial traditionnel, comme un écrivain clandestin dans son propre pays. D’autres écrivains singuliers connaissent cette zone grise où l’on continue d’écrire mais où l’écho médiatique se raréfie : Pierre Jourde, dont les livres brillants n’ont jamais bénéficié de la ferveur médiatique accordée aux romans compatibles avec l’époque, ou Richard Morgiève, styliste puissant, radicalité des sujets abordés mais souvent relégué à la périphérie des conversations littéraires. Ce qui frappe, ce n’est pas la polémique : c’est la facilité avec laquelle une œuvre exigeante peut être tenue à distance lorsqu’elle ne se plie pas aux attentes morales et narratives du moment.

Il faut dire aussi que la littérature française vit désormais sous un étrange partage des eaux. Officiellement, elle serait au-dessus de la politique ; en réalité, elle en est saturée. Les écrivains sont classés, rangés, étiquetés avec la minutie d’un archiviste : progressiste fréquentable, réactionnaire suspect, voix utile ou voix douteuse. Et il suffit parfois d’un livre, d’une phrase, d’une ironie mal orientée pour basculer d’un camp à l’autre. La littérature, qui devrait être le lieu du doute et de la complexité, devient alors un champ de surveillance morale.

Gages

L’écrivain Patrice Jean décrit très bien ce phénomène : l’écrivain qui ne donne pas les gages nécessaires d’orthodoxie se voit rapidement assigné à une position politique, le plus souvent à droite – qu’il le veuille ou non – et traité comme tel. Les critiques, les journalistes, parfois même les libraires suivent alors le mouvement. Des listes implicites se forment, des réputations se figent, et la vie littéraire prend des allures de tribunal permanent. Le procès n’est presque jamais explicite : il se déroule dans les silences, les absences d’invitations, les recensions qui n’arrivent jamais.

Cette mécanique n’est d’ailleurs pas nouvelle. Chaque époque a ses inquisiteurs. Hier, ils étaient religieux ou moraux ; aujourd’hui, ils sont idéologiques. Mais la logique reste la même : surveiller les écrivains, vérifier qu’ils parlent du bon endroit, qu’ils dénoncent les bons ennemis, qu’ils partagent les bonnes indignations. Celui qui s’écarte de la ligne devient vite suspect, sinon infréquentable.

Or c’est précisément contre cette domestication que la littérature existe. Elle n’est ni de droite ni de gauche : elle est du côté de l’expérience humaine, c’est-à-dire du conflit, de l’ambiguïté, du tragique. Elle ne prêche pas, elle explore. Elle ne distribue pas les bons points moraux, elle regarde l’homme dans ce qu’il a de plus contradictoire.

Et c’est peut-être pour cela que l’écrivain véritable finit toujours par gêner son époque. Parce qu’il refuse d’entrer dans la chorale. Parce qu’il sait que la littérature n’est pas faite pour répéter ce que tout le monde pense déjà – mais pour fissurer les certitudes.



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Grégory Rateau évolue entre la France et Bucarest en Roumanie, où il dirige un média local en français et poursuit son activité d’écriture.

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