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La revanche du réel: comment la gauche a fabriqué ce qu’elle ne comprend plus

Ils avaient rêvé la diversité comme une promesse. Elle leur revient aujourd’hui comme un verdict. Dans certaines villes françaises, la gauche découvre, avec stupeur, le monde qu’elle a contribué à produire — et qu’elle ne sait plus nommer.


Il y a des scènes qui disent davantage qu’un long discours. Des nuits d’élection où la victoire n’est pas une alternance, mais une bascule. Des maires battus quittant leur ville sous les huées ou l’indifférence hostile. Des foules en liesse dont la joie déborde parfois en gestes d’intimidation. Rien de spectaculaire au sens classique, et pourtant tout est là : une atmosphère, une rupture, un changement de monde.

Quand la « diversité » se venge

Dans certaines communes autrefois solidement tenues par la gauche, des figures issues de cette « diversité » qu’elle a exaltée pendant des décennies accèdent au pouvoir. Et ce moment, que l’on voudrait lire comme l’accomplissement d’un idéal républicain, prend une tout autre signification lorsqu’on le regarde sans les filtres de la bonne conscience. Car il ne s’agit pas seulement d’un renouvellement des élites : il s’agit d’un déplacement des appartenances, d’un basculement des équilibres, d’une reconfiguration silencieuse du corps social.

Les anciens maires de gauche, souvent sincèrement engagés dans la promotion de la mixité, de l’ouverture, de l’accueil, apparaissent aujourd’hui comme les vaincus d’une histoire qu’ils ont eux-mêmes contribué à écrire. Il y a, dans leur éviction, quelque chose de plus qu’une défaite électorale: une forme d’humiliation politique, presque anthropologique. Comme si le réel, longtemps tenu à distance par le discours, revenait leur demander des comptes.

Car ce qui se joue ici n’est pas conjoncturel. C’est l’aboutissement d’un long refus de voir.

A lire aussi, du même auteur: Héritiers sans héritage: la révolte «antifasciste» devenue dogme

Je le dis sans détour: ce que ces événements révèlent, je l’ai vu venir depuis longtemps. Non pas dans les livres, mais dans les villes, dans les quartiers, dans les visages. J’ai travaillé dans presque toute la France, accompagné des services publics, des policiers, des éducateurs, des habitants. À Mantes-la-Jolie, longuement. À Saint-Denis. Dans tous ces territoires que la gauche nomme « populaires » avec une condescendance qui tient lieu d’analyse.

Là, le réel ne se discute pas. Il s’impose.

Islamisme d’atmosphère et monde renversé

J’y ai vu la délinquance s’installer comme un climat. Non pas un accident, mais une structure du quotidien. J’y ai vu des formes d’islamisme d’atmosphère — pas toujours bruyantes, mais constantes, organisant les comportements, les hiérarchies, les silences. J’y ai vu des professionnels épuisés, des habitants pris entre peur et résignation. Et j’y ai vu, surtout, une incapacité presque obstinée à nommer ce qui se passait. Ce refus n’était pas ignorance. Il était volonté.

Car une partie de la gauche — socialiste comme communiste — s’est enfermée dans une vision du monde où tout devait être interprété à travers une opposition morale entre dominants et dominés. Dans cette grille, la réalité n’existe qu’à condition de confirmer le schéma. Ce qui le contredit doit être nié, minimisé, disqualifié.

Ainsi s’est installé un étrange dispositif mental: voir devenait suspect. Dire devenait coupable.

Tout était rapporté à une obsession : le fascisme. Le Front national comme horizon indépassable du mal politique. Et pendant que l’on traquait cette menace réelle mais érigée en unique principe d’intelligibilité, on refusait de voir que d’autres formes de violence, d’autorité, de séparation se développaient sous nos yeux — mais hors du champ autorisé de la pensée.

Il fallait ne pas voir pour continuer à croire.

Ce déni a une histoire. Il plonge ses racines dans le basculement de la gauche occidentale, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, vers un tiers-mondisme qui fit de toute opposition à l’Occident une vertu en soi. Mao, Castro, Kadhafi — autant de figures que l’on a admirées ou excusées au nom d’une morale de la libération. Peu importaient les camps, les prisons, les massacres : la cause suffisait.

Raymond Aron avait tout dit, dès 1955 : le révolutionnaire occidental aime la révolution, à condition qu’elle soit ailleurs.

Cette passion de l’ailleurs s’est peu à peu déplacée vers l’intérieur même des sociétés occidentales. À mesure que disparaissait l’ouvrier comme sujet historique, une autre figure s’est imposée : celle de la victime. Non plus le travailleur, mais l’opprimé. Non plus la condition, mais l’identité. À partir de là, tout s’est inversé.

A lire aussi: Immigration et démographie urbaine: les cartes à peine croyables de France Stratégie

La politique a cessé d’être un art du réel pour devenir une liturgie morale. La responsabilité a cédé la place à la réparation. La vérité a été subordonnée à la souffrance. Et dans ce monde renversé, celui qui parle depuis l’expérience peut être disqualifié, tandis que celui qui parle depuis la posture est sacralisé.

C’est ainsi que les banlieues ont été abandonnées — non pas matériellement seulement, mais intellectuellement. On y a projeté des catégories, des récits, des excuses. On a refusé d’y reconnaître des conflits réels, des logiques d’appartenance, des transformations profondes du lien social.

Mosquée de Villetaneuse, juin 2015 © ROMAIN LAFABREGUE / AFP

Et aujourd’hui, ces réalités reviennent sous forme politique. Ce que montrent les élections récentes, ce n’est pas la réussite d’un modèle. C’est la fin d’une illusion. La diversité ne produit pas mécaniquement du commun. Elle produit aussi du séparé, du concurrent, du conflictuel. Et lorsque ces dynamiques ne sont pas pensées, elles s’imposent. La gauche se retrouve ainsi face à ce qu’elle a refusé de voir : une fragmentation du corps social qu’aucun discours ne suffit plus à masquer.

Pendant ce temps, son hégémonie culturelle demeure. Les médias, l’université, le monde culturel continuent largement de produire les catégories à travers lesquelles nous sommes censés comprendre le monde. Et dans ces catégories, le réel reste suspect.

On continue de moraliser ce qui devrait être analysé. De simplifier ce qui exige de la complexité. De transformer les conflits en récits. Mais le réel, lui, ne disparaît pas. Il attend. Et lorsqu’il revient, il ne discute plus.

Ce moment que nous vivons est un moment de vérité. Non pas une crise passagère, mais la fin d’un cycle intellectuel et politique. Celui d’une gauche qui, ayant voulu faire le Bien sans regarder le monde tel qu’il est, se trouve aujourd’hui démunie face aux conséquences de ses propres choix.

Il ne s’agit pas de lui reprocher d’avoir voulu la justice. Il s’agit de lui reprocher d’avoir renoncé à la lucidité. Car la politique commence là : dans la capacité à voir ce qui est, et non ce que l’on voudrait qu’il soit. Le reste — les proclamations, les indignations, les postures — n’est que littérature morale. Et la littérature morale, lorsqu’elle gouverne, prépare toujours des lendemains difficiles.

La société malade

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Europe sans Frontex

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L’eurodéputé RN Fabrice Leggeri fait l’objet de poursuites pour avoir refoulé les migrants lorsqu’il était à la tête de Frontex – dont on pensait naïvement jusqu’à ce jour que c’était le rôle.


Fabrice Leggeri, l’ancien patron de Frontex et aujourd’hui eurodéputé RN, est poursuivi pour crimes contre l’humanité et torture. Du moins pour complicité de ces deux crimes, plus précisément — ce qui n’est pas rien. Lorsqu’il dirigeait Frontex (l’agence de protection des frontières européennes) entre 2015 et 2022, M. Leggeri était dans le collimateur de l’écosystème immigrationniste qui fait sa loi à Bruxelles. Ursula von der Leyen l’a débarqué comme un malpropre. Ce naïf croyait diriger une force de police, quand la présidente de la Commission européenne voulait une agence d’accueil.

La plainte a été déposée en avril 2024 par la Ligue des droits de l’homme et Utopia 56. Ces deux associations gauchistoïdes accusent Leggeri d’avoir mené une chasse aux migrants. Rien que ça. Certes, elles ne disent pas qu’il a jeté des gens à la mer, mais qu’il a couvert ou ordonné des refoulements illégaux vers la Libye et la Turquie (crime contre l’humanité), au lieu de les diriger vers nos côtes. Elles veulent également lui imputer les tortures infligées à certains des migrants refoulés en Libye.

Le Parquet national antiterroriste (PNAT) s’était déclaré incompétent, mais la cour d’appel a ordonné hier l’ouverture d’une instruction. Des juges s’estiment donc qualifiés pour juger la politique migratoire de la France et sa mise en œuvre.

A lire aussi, du même auteur: Creil ou l’invention du pas-de-vague

Il est légitime que Fabrice Leggeri réponde de ses actes, dit-on. Peut-être, mais en l’occurrence, ce n’était pas l’avis du PNAT. On l’accuse « d’avoir mené une politique visant à empêcher l’entrée des migrants, quel qu’en soit le prix, en vies humaines ». Tout est dans ce prix. Il s’agit d’arbitrer entre des exigences contradictoires : la protection des individus, d’un côté ; celle des nations, de l’autre. La police des frontières ne peut évidemment pas se faire à n’importe quel prix ni par n’importe quel moyen. Mais elle ne peut pas non plus être indolore et compassionnelle. Elle suppose de pouvoir renvoyer des malheureux vers les pays qu’ils cherchent à fuir. Seulement, en pratique, une fois dans les eaux territoriales européennes, vous avez le droit de demander l’asile et vous serez pris en charge jusqu’à l’épuisement des recours. Ce qui signifie que l’on prétend protéger nos frontières sans renvoyer ceux qui les franchissent. C’est une mission impossible.

Derrière cette analyse, attention, il y a évidemment d’effroyables tragédies humaines. Mais la politique ne peut se réduire aux sentiments. On en parle de plus en plus souvent : l’immigration pose un défi culturel et politique majeur aux sociétés. Les peuples européens demandent une pause.

J’ignore si Fabrice Leggeri a enfreint les règles. Mais avec ce procès, il s’agit en réalité d’imposer le dogme de fer des élites européennes : l’immigration n’est pas l’affaire des peuples. Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée, reçue ce matin sur Sud Radio, décrète qu’un référendum sur l’immigration serait « contraire à nos valeurs ». L’immigration est un phénomène massif qui transforme sans retour les sociétés européennes, mais pas touche. J’attends avec impatience qu’elle justifie ce refus de la délibération démocratique.


Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud Radio

Retrouvez notre directrice de la rédaction dans la matinale au micro de Sud radio

La solitude de penser: Nietzsche face à notre temps

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Dans une époque où les militants ont remplacé les penseurs, où ce sont les artistes qui produisent les slogans politiques, et où ceux qui prennent le temps de réfléchir à notre société en travaillant la langue se font de plus en plus rares, la pensée complexe de Nietzsche se fait de plus en plus extravagante – elle devient une véritable chinoiserie pour l’individu.


À l’heure des certitudes instantanées et des indignations en série, la pensée de Friedrich Nietzsche résonne comme une dissonance. Devenir ce que l’on est n’y relève ni du confort ni de l’évidence, mais d’un travail intérieur exigeant, souvent solitaire. Face à une époque tentée par la simplification morale et la guerre des camps, Nietzsche rappelle que penser implique d’abord de se déprendre de soi-même.

Chez Nietzsche, certaines formules ont été trop vite récupérées pour être encore comprises. « Devenir ce que l’on est », que l’on trouve notamment dans Ecce Homo, appartient à ces sentences défigurées par leur succès. On l’a réduite à une invitation anodine à « être soi-même », comme si l’individu disposait d’une identité immédiatement accessible, presque confortable. Or, rien n’est plus étranger à sa pensée. Devenir ce que l’on est ne relève pas d’une affirmation, mais d’une conquête – une conquête qui suppose d’abord une épreuve: celle de la lucidité.

Car l’individu n’est pas une donnée simple. Il est traversé, constitué par des forces qui le dépassent. Son rapport au bien, au mal, à la vérité, est le produit d’une histoire longue, d’une stratification de valeurs héritées, souvent inconscientes. Le « sens historique », au cœur de La Généalogie de la morale, ne se limite pas à connaître le passé: il engage une mise en question de l’évidence. Comprendre ce que l’on est, c’est comprendre d’où cela vient, et reconnaître que ce que l’on croit être « soi » n’est souvent qu’un assemblage de déterminations.

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Dans cette perspective, l’injonction à devenir soi-même prend une dimension autrement plus exigeante. Elle implique une déconstruction des catégories morales reçues, notamment de l’opposition rassurante entre le bien et le mal. Dans Par-delà bien et mal, Nietzsche en conteste le caractère absolu et invite à en interroger l’origine et les effets. Ce geste ne débouche pas sur un relativisme facile ; il ouvre au contraire la possibilité d’une création. Devenir ce que l’on est, c’est devenir capable de produire ses propres valeurs.

C’est ce point qui rend Nietzsche si difficilement assimilable aujourd’hui. Nous vivons dans un espace public où la pensée se dissout dans la simplification, où le slogan remplace l’argument, l’indignation la réflexion. Il ne s’agit plus tant de comprendre que de se positionner. À chaque question correspond un camp ; à chaque camp, ses certitudes.

Dans ce paysage, la distinction entre le bien et le mal retrouve une vigueur nouvelle, mais sous une forme appauvrie: non plus comme problème, mais comme évidence. Le monde se distribue en figures opposées qui dispensent d’interroger les conditions mêmes du jugement. Cette structuration rassure, car elle simplifie. Elle évite le trouble, l’ambivalence, la contradiction – tout ce qui constitue pourtant le cœur de l’expérience intérieure chez Nietzsche.

Penser par soi-même devient alors risqué. Non pas au sens héroïque, mais au sens concret d’une marginalisation possible. Celui qui suspend son jugement, introduit de la nuance, échappe aux catégories disponibles – et c’est déjà trop. La pensée indépendante s’accorde mal avec un système qui valorise la lisibilité immédiate et l’alignement.

Or cette solitude n’est pas un accident ; elle est constitutive de l’exigence nietzschéenne. Devenir ce que l’on est suppose d’accepter un certain isolement. Non par goût de la marginalité, mais parce qu’une pensée singulière ne coïncide pas avec les attentes collectives. Et les résistances ne sont pas seulement extérieures.

Car le principal obstacle est souvent intime. Se confronter à soi-même implique d’affronter ce que l’on préfère ignorer: contradictions, faiblesses, ambiguïtés. La morale commune, en offrant des repères clairs, protège aussi de cette épreuve. Elle permet de juger sans se juger. Nietzsche ne critique pas seulement les valeurs; il met en cause le confort qu’elles procurent.

La tentation est alors de déplacer le problème vers l’extérieur. Plutôt que de transformer son rapport aux valeurs, on cherche à transformer celui des autres. L’époque est marquée par cette volonté de correction généralisée. Elle prend parfois la forme d’une guerre idéologique, où chaque position se présente comme moralement évidente et tend à disqualifier les autres.

Une telle configuration évoque ce que Nietzsche met en scène dans Ainsi parlait Zarathoustra : la difficulté de faire entendre une parole qui ne se contente pas de répéter les valeurs dominantes, mais cherche à les dépasser.

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Car devenir ce que l’on est ne consiste pas simplement à rejeter les normes. La transgression reste dépendante de ce qu’elle nie. Il ne suffit pas d’inverser les valeurs pour s’en libérer. Ce qui est en jeu est d’un autre ordre: la capacité à instituer, à produire une manière d’être singulière. L’individu devient, en un sens, l’artiste de sa propre vie.

Une telle perspective suppose de se libérer de la peur – peur de perdre ses repères, de se tromper, d’être seul. Or c’est cette peur qui alimente le besoin de certitudes immédiates et d’appartenance. Elle pousse à préférer la sécurité à la vérité.

Chez Nietzsche, la liberté ne consiste pas à choisir entre des options préexistantes, mais à transformer les conditions mêmes du choix. Elle engage une métamorphose. Devenir ce que l’on est, c’est devenir capable de vouloir autrement.

Dans une société qui valorise la rapidité et l’adhésion, cette exigence paraît décalée. Elle introduit du trouble là où l’on attend de la clarté. Pourtant, c’est peut-être là sa nécessité. À l’heure où penser se confond avec prendre position, Nietzsche rappelle que penser implique d’abord de se transformer soi-même.

Devenir ce que l’on est ne se proclame pas ; cela se travaille. Et ce travail, loin des slogans, demeure une tâche exigeante, souvent solitaire, mais essentielle pour qui refuse de se dissoudre dans les identités disponibles.

Ecce homo: Comment on devient ce qu'on est

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Généalogie de la morale

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Par-delà le bien et le mal

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La seconde jeunesse d’un écrivain

Alain Paucard est un écrivain subtil et élégant, au savoir encyclopédique et à l’humour tranchant. Du haut de ses 80 printemps, le président à vie du Club des Ronchons voit son œuvre s’imposer auprès des fins lettrés avec la discrétion qui sied à la force tranquille.


« Paucard est un excellent écrivain. Son problème, c’est qu’il ne le sait pas. »
Jean-Jacques Pauvert

On se souvient que dans ses Promenades littéraires (Mercure de France), Remy de Gourmont évoque « L’Enfance d’un écrivain » : c’est à propos de Renan, et c’est une merveille. Gourmont s’y interroge sur une anomalie : comment se fait-il que, d’une classe de 30 ou 40 élèves, on finisse par ne retenir, quarante ans plus tard, que deux ou trois d’entre eux. Ou un – pour l’élève Renan de Tréguier. Ingratitude du temps qui passe – ou sélection impitoyable, parfois injuste ?

Que devient la grâce des autres ? Leur intelligence ? Comment expliquer leur dissipation, voire disparition (cela arrive) ? Je répète, à l’intention de ceux qui aiment et Gourmont et Renan : un morceau de choix.

On pensait à ce titre de Gourmont à propos de la… vieillesse des écrivains qui furent longtemps jeunes. Exemple ? Alain Paucard, 80 ans.

Exemple – typique à notre estime – de celui que deux décennies ont un peu occulté et qui peu à peu, rééditions ou publications confidentielles à l’appui, recommence à faire parler de lui. Il a fallu patienter : vingt ans, c’est long. Pour un écrivain aussi.

« Vieillesse » d’un écrivain – ou, en dérivant le titre de Renan : « Seconde jeunesse d’un écrivain ». Disons que les véritables écrivains ont souvent droit à une « seconde jeunesse » : une renaissance, après le nihil obstat du temps qui passe… et fabrique tellement d’oubli.

Paradoxalement en apparence, quand on a écrit une quarantaine de livres (cas de Paucard), on s’expose à la confusion du public qui résume, caricature, « réduit à ». Une réputation en naît, presque toujours erronée.

Exemple de Paucard, toujours : parigot, populaire, amateur de femmes, pornographe parfois, polémiste, etc. C’est un peu « ça », bien sûr, Paucard – et la Sainte Trinité Gabin-Audiard-Guitry, d’accord. Et Elvis-Brassens-Trenet : si vous voulez. Et Dutourd, primus inter pares.

Mais c’est bien plus – et beaucoup plus subtil, surtout. Il suffit de le lire pour s’en convaincre, éprouver sa probité – criterium de la justesse du ton de ses livres. Et de l’écouter parler de ce qui le passionne : l’art uniquement, ou presque – et certaines de ses modalités.

Au choix : la littérature, la peinture, l’architecture, le cinéma. Et l’histoire. Et… l’amitié, et sa fille, et son petit-fils – et on a presque fait le tour. Il suffit, donc, de l’écouter évoquer la guerre d’Espagne, Trotsky, Staline ou John Ford, Léautaud, Thérèse de Lisieux, la Bible, etc., pour mesurer la précision de son érudition et la sincérité très étayée de ses convictions, leur élaboration (qu’on les partage n’a strictement aucune importance).

Bien sûr il y a l’apparence bonhomme, ronchonne, du personnage (« président à vie » du Club des Ronchons), ses propos parfois péremptoires et provocateurs. On avouera qu’on apprécie beaucoup la première, et que les seconds nous indiffèrent.

Les deux écueils à éviter avec un personnage comme Paucard ? Un, la caricature, qui est à la source du deuxième : la méprise. Alors, si on évite ces deux écueils, plutôt que son côté péremptoire précité, on découvre l’homme de nuances – et le gentleman (sa suprême ruse consistant évidemment à le dissimuler). Et on retrouve la tendresse – qui affleure très souvent dans ses livres, à un moment ou à un autre. Et chez l’homme et l’ami – tout le temps.

Retenons quelques-uns de ses livres, un peu au hasard : sa biographie de Dutourd (Flammarion, 1997), d’une ferveur amicale, une merveille ; Marie-Jeanne, portrait bouleversant de sa grand-mère (qui compensa en partie l’absence d’amour maternel, béance intacte) ; J’aurais dû rester chanteur de rock n’roll, son autobiographie tremblée et si émouvante (2022, chez Via Romana, Marie-Jeanne y figure, intégré) et le dernier réédité – Lazaret (La Mouette de Minerve, 2025), dystopie publiée en 1986, rééditée depuis deux ou trois fois, bientôt un petit classique : le pari gagné en littérature. Et c’est rare. Quarante ans après ! Voyez quels livres publiés en 1986 ont survécu …

Quand je dis classique, c’est qu’en le relisant, j’ai éprouvé combien sa forme, surtout, lui donnait un « parfum d’éternité » : le sujet brûlant (la drogue et sa relégation dans les bas-fonds de la Grande Ville) devient accessoire, et la forme s’impose. C’est aussi un livre souvent drôle. Noir et drôle, disons.

La langue de Paucard est très pure – je veux dire qu’il a supprimé tout ce qu’on n’aurait pas ajouté. On l’éprouve en le lisant, Jules Renard est un de ses maîtres. Et peut-être Rivarol (celui du Discours sur l’universalité de la langue française). Et Bloy, pour d’autres raisons (dont la foi et la colère).

Je précise que la préface à Lazaret, dans la nouvelle réédition, de Bruno Lafourcade, est remarquable : sur l’homme, sur son œuvre. Sur l’ami, aussi. C’est aussi ça, le talent : la contagion. Et Lafourcade en a déjà beaucoup – donc, imaginez la préface, contaminée par Paucard ! Ou lisez-la.       

Je pourrais aussi mentionner ses livres sur l’art contemporain, l’architecture contemporaine, etc. : ils ont leurs aficionados, je suis plus nuancé sur ce plan – même si le pamphlétaire me fait toujours beaucoup sourire.

Si je dois en citer encore un, c’est son livre d’entretiens passionnant avec Pierre Gripari (Gripari Mode d’emploi, L’Âge d’homme, 1985 – jamais réédité hélas. Avis aux éditeurs curieux). C’est sans doute dans ce livre que l’on éprouve le mieux « l’homme du bâtiment » Paucard (très bon lecteur en général, et ici en particulier) : les questions sont précises, pertinentes et ouvertes. Gripari s’en donne à cœur joie. Nous avec. Un livre d’écrivains – très intéressant pour les écrivains, aussi. Leur complicité joueuse, leur estime réciproque : tout cela est tangible. Et puis : c’est toujours intelligent. C’est agréable, l’intelligence. Avec Paucard et Gripari, nous sommes servis. L’œuvre de Gripari n’a pas besoin de nous. Celle de Paucard non plus – mais nous avons une faiblesse : son amitié nous est indispensable. Et nous continuerons de l’honorer. Et si possible, d’en être honoré.

Lazaret

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Creil ou l’invention du pas-de-vague

Creil, ou l’effet papillon… version voile islamique


Lionel Jospin est mort et LFI a gagné la mairie de Creil dans l’Oise. Mais quel rapport ?

La victoire de l’insoumis Omar Yaqoob dans cette ville de 35000 habitants, bastion socialiste séculaire, est la conséquence lointaine d’une décision ou plutôt d’une non-décision de Lionel Jospin qui date de 37 ans, quand il était ministre de l’Education nationale.

Ceci n’est pas un vêtement

En septembre 1989, trois adolescentes qui refusent d’ôter leur voile islamique sont exclues de leur collège de Creil. Durant des semaines, la France s’écharpe sur ces premiers « foulards », comme on dit alors (sans doute parce que le terme est plus anodin). Une fois encore, la laïcité met le feu au débat public. Entre ceux qui la veulent ouverte, inclusive et les partisans d’une conception stricte, c’est la guerre. Finkielkraut, Debray, Elisabeth Badinter et Catherine Kintzler adjurent Jospin d’empêcher « le Munich de l’école républicaine ». Certains élus socialistes comprennent ce qui se joue, à l’image de Jean-Marie Le Guen qui parle de « provocation » ou du sénateur Jean-Pierre Balligand qui prédit que cette fracture traversera toute la société. « On n’arrive pas à l’école déguisé en huron, eh bien on n’y va pas non plus déguisé en afghan ou en je ne sais quoi », s’énerve un certain Jean-Luc Mélenchon. Mais une grande partie de la gauche, biberonnée à SOS-Racisme et au droit à la différence, défend la liberté de se voiler.

A relire, Barbara Lefebvre: Creil 1989-2019: du déni à la soumission

Tenez bon, puis cédez

Le 25 octobre à l’Assemblée nationale, fort d’un avis du Conseil d’Etat recommandant de laisser les chefs d’établissement se débrouiller, Lionel Jospin choisit cette tolérance qui est l’autre nom de l’impuissance : « Si se produisent comme se sont produits des cas de blocage c’est-à-dire d’enfants qui vont à l’école notamment avec un foulard sur la tête, je préconise que les directeurs d’établissements et les enseignants disent à ces enfants et à leurs parents qu’ils ne doivent pas venir à l’école dans ces conditions. S’il y a blocage et s’il y a refus, je dis alors l’école doit accepter et accueillir ces enfants ». C’est le début du pas-de-vagues.

Jospin n’est pas responsable de ce qui s’est passé ensuite. Les hommes ne savent pas l’histoire qu’ils font. Lionel Jospin, homme très honorable qui aime son pays, ignore évidemment qu’en laissant le voile islamique entrer à l’école publique, il scelle la rupture entre la gauche et la laïcité et enterre une certaine idée, assimilationniste, de la France. Quand, en 2004, la droite fait voter à l’Assemblée l’interdiction des signes religieux à l’école, il est déjà tard. Trop tard. L’islamisation est allée très vite. Au nom de la religion des droits individuels, la gauche s’accommode puis encourage le communautarisme. Son message aux arrivants est clair : venez comme vous êtes (c’est la France « MacDo »). Les frères musulmans testent notre résistance collective. Elle est bien molle.  

A lire aussi, Jean Messiha: Paradoxal Jospin

Deux ans après l’assassinat de Charb, découvrant en 2017 que les enfants d’immigrés en général et les musulmans en particulier constituent une clientèle électorale inexploitée, Jean-Luc Mélenchon opère un tournant islamo-gauchiste. À Creil, on doit croiser pas mal de femmes voilées. Omar Yaqoob rejoint LFI parce qu’elle vomit Israël après le 7-Octobre et dénonce un supposé « génocide » à Gaza.

Il est bien sûr difficile d’écrire une histoire qui n’a pas eu lieu – cela s’appelle une uchronie. Mais j’ai du mal à me départir de l’idée que, si Lionel Jospin avait eu en 1989 un discours clair et ferme du genre « tout pour les individus, rien pour les communautés », la France du XXIème siècle serait peut-être pour les musulmans ce que la France du XIXème a été pour les juifs : le pays de l’émancipation et de la liberté. 


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio ce matin

Retrouvez Elisabeth Lévy au micro de Patrick Roger dans la matinale

STJV: quand le syndicalisme d’ultragauche prend les manettes du jeu vidéo

Le jeu vidéo français, récemment touché par des grèves inédites et des licenciements, est également menacé par une ultra-gauche délirante.


Le domaine du jeu vidéo n’est pas épargné par les controverses politiques. En 2014, Jean-Luc Mélenchon et Alexis Corbière avaient reproché au jeu Assassin’s Creed Unity, produit par la branche québécoise d’Ubisoft, de développer une vision hostile à la Révolution française et à Robespierre, sans y avoir eux-mêmes joué. Des leaders du domaine en Amérique du Nord sont aujourd’hui pris dans un bras de fer idéologique avec Elon Musk, coupant par exemple des campagnes publicitaires sur le réseau X (anciennement Twitter).

La France à la pointe dans l’animation et les jeux vidéos

Plus proche de nous, le milieu du jeu vidéo a vu l’émergence en France d’un syndicat d’ultragauche, mêlant revendications sociales et préoccupations wokistes. Il s’agit du « Syndicat des Travailleureuses (sic) des Jeux Vidéos (STJV) ». Il a pris la tête de mouvements de grève devenus massifs dans le secteur depuis 2025, au point de fragiliser le secteur de l’intérieur, alors que la France détient encore quelques beaux champions dans le domaine.

Bannière du compte Bluesky du STJV.

Debout les Travailleureuses

Le syndicat est né en septembre 2017, au lendemain du mouvement Nuit Debout, et a vu le jour en marge des structures syndicales traditionnelles, en réaction au « désert syndical » du milieu du jeu vidéo, qualifié de « far west néolibéral ». Au tout départ, le souci de ne pas trop effrayer un milieu composé pour partie de diplomés bac +5 a conduit le mouvement à se tenir éloigné des étiquettes traditionnelles, comme Solidaires ou la CGT. Pourtant, le STJV se conduit à bien des égards comme le petit frère de la Confédération nationale du travail (CNT) dans la branche vidéoludique, ayant bénéficié dès sa création du soutien du syndicat révolutionnaire et anarcho-syndicaliste. Ainsi, sa charte graphique reprend les couleurs rouge et noir du drapeau anarchiste, seulement utilisées par la CNT et par les franges radicales de Solidaires. Localement, les membres de la structure assument leur coopération dans plusieurs villes avec la CNT et leur participation à des cortèges communs lors de manifestations.

Sur Bluesky, le réseau « alternatif » à Twitter, le compte du Syndicat des Travailleureuses suit un seul syndicat non sectoriel : celui de la CNT. Sur le plan politique, des accointances avec Lutte ouvrière ou le Nouveau Parti Anticapitaliste existent aussi, comme celles de Pierre-Etienne Marx, polytechnicien et directeur technique à la narration chez Ubisoft, qui, dans des interviews au média du NPA, use d’une rhétorique martiale, s’adressant en ces termes au patronat : « Vous n’avez pas su désamorcer la grenade, elle vous pète à la gueule ». Dans les rangs du syndicat, on trouve des profils comme Sasha Bernert, freelance, militante et candidate LFI aux dernières élections municipales à Saint-Jacques-de-la-Lande (dans les environs de Rennes) où sa liste a obtenu le score de 14,72 % des voix au soir du premier tour. Fin décembre 2025, elle a déclaré que « le voile est un signe d’intégration dans la société française ». Enfin, Noah Young, « paléomarxiste » revendiqué d’après sa biographie Twitter, est game designer chez Ubisoft et secrétaire au sein du STJV ; sur les réseaux, il revendique son admiration pour Staline et se félicite « de soulever du bourgeois avec un AK47 (de manière républicaine et dans Roblox [une plateforme en ligne qui permet de créer des jeux vidéo] évidemment) ». Pour autant, la communication grand public des porte-paroles évite de laisser transparaître une ligne aussi radicale.

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Les revendications sont multiples et variées. Le premier sujet de mobilisation lors de la création du syndicat fut le rejet de la pratique du « crunch », c’est-à-dire de périodes de travail intense, généralement avant le rendu d’une version attendues d’un projet. Ces méthodes de travail ont été particulièrement médiatisées chez l’éditeur Rockstar en 2018 autour de la sortie du jeu Red Dead Redemption 2. Le droit au télétravail et la semaine de 28 heures sont devenus des revendications aussi populaires que la semaine des quatre jeudis en milieu écolier. Le syndicat a depuis ajouté à ses revendications des combats sociétaux inspirés par l’actualité et l’opportunité politique, comme la lutte contre le harcèlement sexuel et moral dans la foulée du mouvement MeToo, sans oublier la défense de la Palestine. En août 2025, le syndicat adresse une lettre ouverte à la société française de développement de jeux vidéo Arkane Studios, filiale de Microsoft, accusant le géant américain de fournir des services et des technologies à l’armée israélienne et de contribuer à la riposte israélienne à Gaza, qualifiée de génocide.

Puy du Fou et Luigi Mangione

Le STJV ne déserte pas non plus le terrain des contenus proposés par l’industrie vidéoludique et compte faire de celle-ci un vecteur de « combat culturel ». Le STJV estime que le secteur « joue un rôle non négligeable dans la structuration des imaginaires collectifs » et affirme « lutter pour que le jeu vidéo devienne un medium vecteur de changements positifs ». C’est ainsi qu’il lutte contre la prétendue « droitisation » de l’industrie ou contre les productions jugées trop apolitiques. Cette dimension s’est notamment illustrée dans les prises de position du syndicat contre le jeu Puy du Fou, sorti en 2022. En septembre 2021, le syndicat d’ultragauche dénonçait le partenariat entre le parc à thème vendéen et l’éditeur français Microids, accusant ce dernier de participer activement à une « propagande nationaliste » et de diffuser une « vision passéiste » et « contre-révolutionnaire » de l’histoire de France.

Le secteur du jeu vidéo, en expansion au début des années 2000, n’est pas épargné par la crise. Les leaders français du domaine ne seraient pas contre une remise en cause partielle des avantages salariaux acquis durant l’âge d’or de l’activité. Pourtant, d’après l’analyse faite par le STJV, la crise que traverse l’industrie serait purement financière et causée par une pression plus forte des actionnaires. Une petite musique anti-patronale qui va jusqu’à importer le sarcasme des rieurs de l’extrême-gauche américaine. En décembre 2024, le patron d’UnitedHealth, Brian Thompson, est assassiné par un dénommé Luigi Mangione. Le meurtre suscite une vague de sympathie chez une partie de l’opinion étasunienne, au point de faire du meurtrier une sorte de justicier post-moderne sur les réseaux sociaux. Il se trouve que l’accusé est aussi le paronyme d’un célèbre jeu vidéo, Luigi’s Mansion. Dans le marécage des internets, une déferlante d’images humoristiques et de clins d’œil apparaissent, utilisant à l’envi le plombier à salopette tiré de l’univers de Mario. Le STJV n’a pas hésité à exploiter ce symbole, en faisant apparaître Luigi sur les visuels appelant à la manifestation du 1er mai 2025. Le message a été très bien compris des initiés. Sur le site de l’organisation, on peut lire que « l’extrême majorité des patron·nes du jeu vidéo sont des clowns à l’ego surdimensionné, n’acceptant que le contrôle totalitaire et tentant vainement de cacher leur incompétence en traitant les travailleurses et les consommateurices comme des enfants stupides ». Au-delà de ses coups médiatiques, le syndicat affirme vouloir faire émerger des « coopératives ouvrières » et « des formes de production de jeu vidéo à petite échelle », en « luttant contre la création d’une petite bourgeoisie du jeu vidéo indépendant ». En février 2026, le géant français Ubisoft a été touché par une grève nationale. Depuis mars, des éditeurs indépendants français sont à leur tour concernés par un mouvement social. Des mouvements qui fragilisent une industrie hautement concurrentielle, qui réclame des investissements importants pour une réception commerciale toujours incertaine.

À la recherche du gaullisme social

Depuis la mort de Philippe Séguin, la tradition du gaullisme social n’est plus représentée au sein de la droite classique. Ironie de l’histoire, c’est dans un parti fondé par un ennemi du Général, le RN, que cet héritage est aujourd’hui revendiqué.


Et si Florent Pagny était le meilleur porte-parole du peuple de droite en 2026 ? Le 12 décembre, il était l’invité vedette de « Quotidien » (TMC), le programme préféré de la jeunesse bobo. L’émission se déroulait à merveille jusqu’à ce que l’animateur pose une question pourtant bateau : « Que feriez-vous si vous étiez président ? » Tout sourire, le chanteur répond illico : « Comme Milei. » Immédiatement, un froid s’installe sur le plateau. « Il fait beaucoup de conneries aussi Milei… », objecte Barthès, l’air incrédule. Mais Florent Pagny, qui vit la moitié du temps en Argentine, insiste : « Il fait beaucoup de conneries, sauf qu’il a réussi à stabiliser un petit peu l’inflation. […] De 70 ministères, il en a fait neuf. […] Il avait prévenu dès le départ qu’il n’y avait pas d’argent et qu’il allait faire des économies sur l’État lui-même. » Afuera ! Tel est le mot d’ordre qui fait aujourd’hui consensus à droite en 2025. Couper, dégraisser, trancher dans l’État obèse qui coûte un bras, et laisser les coudées franches à la main invisible qui saura mieux que personne répartir les richesses. Au xxie siècle, les conservateurs se déploient dans cinquante nuances de libéralisme. Quand bien même ce ne fut pas toujours le cas.

Principes chrétiens

Reprenons l’histoire de notre République à son commencement : le putsch d’Alger, le retour aux affaires du « plus illustre des Français », la Constitution de 1958. « De Gaulle est un homme qui a grandi dans un milieu de droite catholique, qui est très marqué par les principes chrétiens de charité et du rôle social de l’officier », rappelle Pierre Manenti, autour d’une délicieuse pizza au jambon fumé, dans un restaurant italien que nous garderons jalousement secret. Auteur d’une   remarquable Histoire du gaullisme social (Perrin) et d’un RPR, une certaine idée de la droite, qui vient de paraître chez  chez Passés composés, le normalien rappelle que la vague de nationalisations et d’extension de l’État-providence lancée par le Général n’était pas vraiment un cadeau aux 200 familles.

« Après avoir créé la Sécurité sociale à la Libération, de Gaulle, revenu au pouvoir en 1958, renforce le régime des retraites des agriculteurs, crée la participation et l’intéressement ; pour lui, pas de débat, le gaullisme est, par définition, social », explique-t-il avant de pinailler, comme tout spécialiste : « Cependant, le Général n’a jamais utilisé la formule “gaullisme social” : il s’est certes toujours appuyé sur une jambe sociale mais s’est bien gardé de définir le gaullisme, car il lui fallait rassembler largement autour de lui, et assainir les finances publiques », analyse-t-il.

Avant même l’apparition des « gaullistes de gauche » (René Capitant, Louis Vallon…) s’incarne donc chez le père de la Cinquième la vision d’un État protecteur, fort, soucieux de la condition des plus fragiles tout autant que de la remise en ordre des finances publiques. « On est très, très, très loin d’un libéralisme économique et d’une loi du marché qui arrangerait tout », remarque François Huguenin, auteur d’une l’incontournable Histoire intellectuelle des droites (Perrin), après avoir commandé un Perrier menthe dans un café cosy du centre de Paris.

Conversion au marché

Mais alors, que s’est-il passé ? Comment se fait-il que les gaullistes d’aujourd’hui, de Bruno Retailleau à Michel Barnier en passant par Éric Ciotti ne se vantent jamais d’appartenir au courant d’idées à qui l’on doit la création de l’Unedic (1958) ou l’intéressement obligatoire des salariés (1967) ? « La fin de la guerre froide, la mondialisation, le règne d’un empire commercial mondial, tout ça fait que, pour la droite, le réalisme, aujourd’hui, c’est le libre-échange et la nécessité d’adapter la France à ce qui l’entoure, y compris en s’appuyant sur un État ramassé sur quelques fonctions essentielles, régaliennes », résume Pierre Manenti.

À quand remonte cette conversion au marché ? « Le tournant libéral de la droite française se structure au milieu des années 1980, estime Huguenin. Édouard Balladur, figure intellectuelle centrale de cette évolution, entraîne autour de lui une génération – dont Alain Juppé – vers une ligne économique libérale qu’elle mettra en œuvre à partir de 1986. »

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Dans toutes les conversations, un nom s’impose de lui-même : celui de Philippe Séguin, qui repose dans le panthéon gaulliste comme le dernier à avoir défendu au sein du mouvement – et même à sa tête entre 1997 et 1999 – des positions sociales et souverainistes face à l’écrasante machine bruxelloise. « C’est Philippe Séguin qui, le premier, écrit une grande tribune mettant en garde contre les dangers d’une Europe fédérale, brandissant les thèmes de la souveraineté et de l’indépendance nationales. La campagne de Maastricht de 1992 lui confère une stature nationale et fait de lui une véritable icône de la droite », note Manenti.

Las, alors que le député des Vosges avait été l’un des principaux inspirateurs du fameux discours de Jacques Chirac sur la « fracture sociale » lors de la campagne présidentielle de 1995, il n’aura que peu d’influence une fois l’élection remportée. C’est Alain Juppé, incarnation de la droite libérale, qui est alors nommé à Matignon, refermant la parenthèse sociale du gaullisme. « Le Munich social, c’était une exagération de campagne », s’entend dire Henri Guaino. « Depuis la disparition de Philippe Séguin, il n’y a plus de droite sociale, il n’y a plus de gaullisme social, ça a disparu », regrette François Huguenin.

Jacques Chirac, Édouard Balladur, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy lors de l’université d’été PR-RPR, Saint-Cyprien, septembre 1989 (C) SIPA

L’historien des idées va plus loin encore : si la préoccupation sociale est absente à droite, elle a aussi déserté la gauche. « C’est beaucoup plus facile pour les progressistes de faire du sociétal que du social, remarque-t-il.Mais les conservateurs cèdent eux aussi à la facilité en se repliant sur un discours paresseux qui consiste à défendre le libéralisme comme seule solution raisonnable sur le plan économique. »

Sons de cloche

Vu d’Amérique, l’idée que le parti Les Républicains serait un repère de disciples d’Adam Smith semble pour le moins incongrue. Pour le Québécois Mathieu Bock-Côté, qui se réclame volontiers de la défense de la propriété privée et de l’esprit d’entreprise, le libéralisme est encore loin de régner chez les conservateurs de notre pays. « La droite française est économiquement parlant une gauche modérée comme une autre, juge-t-il avec un sens de la nuance notable. Elle ne veut pas désétatiser la société, non plus que la défiscaliser : elle s’inscrit, même sans le savoir, dans les paramètres du socialisme mental qui domine l’ensemble de la classe politique[1]. »

La star de CNews, sociologue de formation, se reconnaît dans le mouvement d’humeur « Nicolas qui paie » qui exprime sur les réseaux sociaux « l’exaspération du contribuable ordinaire, qui paye et paye et paye encore, qui se laisse pressuriser comme un citron fiscal, jusqu’au dernier euro, jusqu’au dernier centime, pour soutenir un appareil bureaucratique conditionnant la société à partir d’une certaine matrice idéologique. »

Tout autre son de cloche chez le politologue Jean-Yves Camus, pour qui la guerre des droites a au contraire déjà été remportée par sa version la plus sauvagement patronale. « Je fais mienne la formule d’Alain de Benoist : c’est l’hégémonie de la forme capitale qui a gagné, car la forme capitale, ce n’est pas uniquement le capitalisme, c’est la marchandisation, précise le spécialiste français des extrémismes. La marchandisation inclut le capitalisme financier, mais également la marchandisation des individus, leur interchangeabilité, jusqu’à la marchandisation des corps. »

Je conclus ma tournée des popotes gaullistes avec un vieux briscard, qui a intégré l’UDR en 1974 pour la campagne de Jacques Chaban-Delmas, alors qu’il n’avait que 16 ans. Puis il a milité au RPR jusqu’en 1980, avant de rendre son tablier, déplorant « un libéralisme qui n’était pas gaulliste, une sorte de dérive droitière au sens traditionnel du terme, que l’on pourrait qualifier de populisme autoritaire », dans laquelle il ne se reconnaissait pas. Depuis, un demi-siècle est passé, et le mouvement n’a fait, selon lui, que s’accélérer : « C’est le marché qui a gagné. Tout se compte, tout se soupèse, tout se paye, tout se monnaie dans un espace qui n’a plus de positionnement géographique et où la financiarisation de l’économie fait que la richesse réelle n’est plus nécessairement adossée à un instrument de production. »

Le constat est sans appel : le gaullisme social est une étiquette qui séduit, mais la chose a disparu des programmes de la droite classique. Une profusion d’héritiers s’en réclament cependant : de Nicolas Dupont-Aignan à Xavier Bertrand en passant par Gérald Darmanin et même Laurent Wauquiez. En 2010, ce dernier structure une ligne sobrement dénommée « la droite sociale », avant pourtant d’appeler à la stricte rigueur budgétaire et la réduction des dépenses publiques. En 2020, lorsque Emmanuel Macron nomme Jean Castex à Matignon, celui-ci accorde sa première interview au journal de 20 heures de TF1, en se définissant lui aussi comme un « gaulliste social ». Ce qui ne l’empêchera pas d’annoncer assez vite une réduction de la fiscalité des entreprises pour environ 20 milliards d’euros sur deux ans.

Finalement, c’est peut-être au Rassemblement national que se trouvent les héritiers du gaullisme social. Guillaume Bigot, député du parti dans le Territoire de Belfort, a des arguments à faire valoir : « Le RN, électoralement, représente une partie importante de l’électorat populaire et est le seul à porter encore l’idée d’un gaullisme social concret : favoriser la production nationale, protéger l’industrie et les savoir-faire, préserver les chaînes de valeur, réconcilier capital et travail, assurer des salaires élevés et un capital réinvesti sur le long terme. »

Qu’en pensent les intellectuels ? François Huguenin concède : « Beaucoup d’électeurs sont partis au RN parce qu’ils se sentent délaissés par la classe politique française, qui manque à leurs yeux d’intérêt pour la question sociale. » Cependant, le RN reste taxé de « socialiste » par une partie des conservateurs, dont David Lisnard ou Bruno Retailleau, qui refusent d’accorder à Marine Le Pen le label de droite, précisément pour ces raisons économiques.

Reste que si la droite veut gagner la présidentielle de 2027, elle devra conquérir à la fois la France des « gueux », comme les appelle fièrement Alexandre Jardin, et celle des mocassins à glands, bref les conservateurs de toutes origines. C’est cette recette qui a permis à Sarkozy de triompher en 2007. Cette fois encore, la droite devra bien, disons-le, mélanger des sensibilités diverses, voire antagonistes sur la base de préoccupations communes. « Si une nouvelle alliance à droite émerge, elle se constituera autour de l’identitaire et de la sécurité. Ensuite, la question économique reviendra nous hanter, mais plus probablement à cause de déterminants objectifs extérieurs qu’à cause d’une soudaine résolution du conflit doctrinal entre les droites », juge Mathieu Bock-Côté. N’en doutons pas, pendant l’union, la guerre des droites continuera.

Histoire du gaullisme social

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[1] Que Noémie me permette de préciser que l’ensemble de la rédaction de Causeur pense effectivement que nous vivons dans un pays cryptocommuniste et que c’est une des raisons de notre déclin. Lire à ce sujet les délicieux articles de Stéphane Germain. Oui, chère Noémie, Afuera ! EL

La vie, la mort et le cosmos

Au soir de sa longue vie, l’Académicien né en Chine écrit un beau livre méditatif depuis la pointe occidentale de la France…


La presqu’île de Crozon. La maison est perchée, rustique et accueillante. La soupe de légumes est sur la table, avec la cruche d’eau, un gros pain et du fromage. Un vrai tableau de Chardin. Le voyageur, fatigué du trajet en 2CV depuis Paris, s’est couché. Bientôt le fracas des vagues l’arrache à son sommeil. Il ouvre la fenêtre. La nuit est étincelante, la lune soulève l’Océan. En avançant, droit devant lui, de ce point extrême d’Occident, ne trouverait-il pas l’Extrême Orient ?  Et voilà l’hôte des lieux pris, « en cette nuit inattendue, par l’urgence de dire, avec humilité, ce qu’est un être humain, afin que le sens et la dignité de sa destinée soient, si possible, affirmés. » Au soir de sa longue vie, c’est à une méditation sur la vie et la mort que nous convie François Cheng, dans ce petit livre rouge, paru récemment aux éditions Albin Michel.

« Au-dessus de moi, le Cosmos, devant moi, la Vie en sa pathétique manifestation. » D’un côté, un univers ignorant de lui-même, voué à la répétition, obéissant à des lois, dont celle de la circulation du souffle vital entre les galaxies. De l’autre, une vie, toujours en devenir, soumise au temps, intégrant la communion des êtres, entre eux et avec le transcendant, ainsi que la mort comme processus de renouvellement. Un cosmos organisé, et la vie, « foisonnante et provocante, exaltante, joyeuse et tragique, qui se prolonge au-delà de la mort ». Entre eux, disproportion mais non incompréhension ni frayeur car le cosmos n’est pas illimité et obéit à des lois. La méditation de François Cheng est une synthèse entre une vision taoïste du monde et une vision incarnée née du christianisme, cosmos et vie méritant d’être célébrées. Au poète de le faire.

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Dans la seconde partie, concrète et incarnée, le poète revient sur les événements d’une longue vie – presque un siècle – et son destin exceptionnel qui fut de « (…) parcourir d’un bout à l’autre le vaste continent Eurasie, assimiler les deux grandes cultures qui s’y sont développées. » Destiné à mourir jeune, comme tous ceux de sa génération, c’est à la poésie qu’il doit, dit-il, d’avoir été « sauvé ». Aussi consacre-t-il à cette poésie des pages précieuses. Chinoise, d’abord : on sent la fierté d’appartenir à une très longue tradition. Trois mille ans, ce n’est pas rien ! Connaissions-nous Le livre des odes, qui rassemble des pièces anonymes, datant de 1000 à 600 ans ? Le poète Qu Yuan, premier poète non anonyme, « d’un lyrisme élégiaque impressionnant » ? Ou encore, l’émouvante légende de Mulian, née du bouddhisme ? L’originalité est que cette poésie chinoise dont il est l’héritier, François Cheng la relit sous le signe d’Orphée qui, « par-delà la mort, unit les âmes aimantes et aimantantes » – jetant ainsi un pont inattendu entre le Verbe et la voie taoïste.

Pour François Cheng, la voie orphique s’accomplit dans Rilke qui fut pour lui et demeure le poète par excellence, dont il connaît par cœur et a traduit en chinois Sonnets à Orphée et Elégies. Avec Rilke, « le chant humain gagne son statut sacré en affrontant la mort par la force de l’amour et de l’amitié. » Si, pour François Cheng, le Christ a accompli « le geste absolu, indépassable, le geste décisif qui a changé la nature et le sens de la Mort », il écrit néanmoins : « La voie du Tao et la voie orphique ne font qu’un en moi. » Et de faire une analogie entre l’union des « âmes errantes » – titre d’un de ses livres – et la communion des saints « au sens large ». Entre la transcendance et le souffle vital des âmes.

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Dans toute son œuvre, diverse et nombreuse, Cheng fait réfléchir au caractère singulier de deux civilisations et tisse entre elles des liens. S’ils sont nombreux ceux qui, à notre époque, parlent chinois et français, peu auront fait le chemin de François Cheng, et porté, à ce point, deux langues et deux civilisations, en tant que calligraphe, romancier, essayiste, poète. D’une famille de lettrés, chrétien par le baptême, n’écrivant plus que dans sa langue d’adoption depuis 1977, il demeure néanmoins marqué par la pensée chinoise. Si une partie de sa poésie y trouve sa source, cette poésie célèbre les êtres aimés et rencontrés, les choses d’ici-bas. Je pense à Cantos toscans inspirés par l’émerveillement du poète, découvrant la peinture occidentale. Aux quatrains de Enfin le royaume, célébrant le « cerf qui porte toute la forêt en ses branches » ou les corbeaux picorant « les restes du jour dans l’assiette ébréchée du couchant ». Tant il est vrai que « La lumière n’est belle qu’incarnée / A travers un vitrail ou le verre d’une bouteille de vin ». C’est alors que la poésie a le pouvoir de passer outre à la mort. Cette mort, vue toujours par le poète, comme un ouvert positif. Non comme une fatalité insupportable mais comme « la part la plus intime et personnelle de nous-même. »

80 pages

Une nuit au cap de la chèvre

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Usurpation d’identité: se perdre avec Jack Nicholson

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Profession : Reporter (1975) marque l’un des sommets les plus épurés et les plus méditatifs du cinéma de Michelangelo Antonioni. Restauré en 2017, le film a alors retrouvé le chemin des salles de cinéma, permettant à de nouveaux spectateurs de découvrir toute la puissance charnelle, métaphysique et esthétique de cette œuvre cruciale du cinéma moderne.

Cinéaste majeur du cinéma italien et international, Michelangelo Antonioni a profondément transformé le langage cinématographique en s’éloignant des structures narratives classiques du récit pour explorer l’aliénation, l’incommunicabilité et la crise de l’identité dans le monde contemporain.

Les cycles d’une œuvre

Son œuvre se déploie par cycles. Après la trilogie de l’incommunicabilité — L’Avventura (1960), La Notte (1961), L’Eclisse (1962) — prolongée par Le Désert rouge (1964), son premier film en couleur, Antonioni ouvre son cinéma à une dimension internationale avec Blow-Up (1966), superbe œuvre plastique tournée dans le Swinging London, le Londres psychédélique de la fin des sixties.

Il entame ensuite un cycle plus politique et existentiel avec Zabriskie Point (1970), fiction captivante et critique radicale de la contestation étudiante américaine de la fin des années 1960, et La Chine (1972), imposant documentaire de trois heures et demie sur la Chine maoïste en pleine Révolution culturelle, puis Profession : Reporter, qui en constitue une œuvre dépouillée d’une grande beauté formelle et qui clôt ce cycle des utopies.

La fin des utopies comme expérience intime

Antonioni ne filme pas la fin des utopies comme un événement historique, mais comme une expérience intérieure. C’est un film sans colère, sans révolte, sans nostalgie. Le politique est devenu une question existentielle: comment habiter un monde auquel on ne croit plus, sans pour autant avoir la force ou la foi de croire à autre chose, d’avoir envie de vivre et de partager des sentiments, des idées ?

Une fuite sans échappatoire

Le film suit David Locke, journaliste de télévision en crise, interprété par Jack Nicholson dans un contre-emploi remarquable, tout en retenue et en intériorité. En Afrique, Locke profite de la mort d’une crise cardiaque de Robertson un globe-trotter rencontré car logeant dans le même hôtel que lui, dans une petite localité du désert tchadien. Ils avaient échangé des idées sur le voyage à travers le monde. Le hasard de cette mort et sa ressemblance physique avec cet homme lui donnent l’idée de prendre son identité et de tenter de recommencer sa vie.

Mais cette fuite se transforme rapidement en errance à travers l’Europe : Londres, Munich, Barcelone, l’Andalousie. L’enjeu du film n’est plus l’intrigue, mais l’impossibilité de se défaire de soi-même. Profession : Reporter interroge ainsi la vacuité du regard médiatique, la perte de repères et l’illusion d’une réinvention qui semble possible.

Figures féminines et identité usurpée

Maria Schneider (sublime dans son plus beau rôle au cinéma) incarne une belle jeune femme lumineuse et énigmatique — dont on ne connaîtra pas le prénom —, étudiante en architecture, figure fragile de liberté et de mouvement, tandis que Jenny Runacre, dans le rôle de Rachel Locke, l’épouse, représente un monde plus rationnel et structuré, auquel Locke ne parvient plus à appartenir.

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Une mise en scène des espaces

Produit par Carlo Ponti, grand nom du cinéma européen, le film bénéficie d’une ampleur internationale sans que jamais Antonioni renonce à sa radicalité artistique.

La lumière et les cadrages de la photographie réalisés par le célèbre chef opérateur Luciano Tovoli sont essentiels: paysages, architectures et mouvements de caméra prolongent l’état intérieur du personnage, dans une mise en scène où les espaces naturels, les lieux et l’architecture des villes et bâtiments — le parc Bloomsbury, modèle du brutalisme à Londres, l’église baroque de Munich, les bâtiments modernes de Gaudí à Barcelone, les petites villes anciennes ou modernes à la blancheur immaculée nichées dans le désert andalou — deviennent mentaux. La musique minimaliste d’Ivan Vandor laisse place aux silences et aux sons du monde, renforçant l’impression de vide et d’attente.

L’ellipse et la béance

Le scénario coécrit par Antonioni et Mark Peploe, privilégie l’ellipse — figure emblématique de la mise en scène antonionienne —, l’ambiguïté et la suggestion, refusant toute explication psychologique. On pense à Feu Mathias Pascal de Luigi Pirandello — un homme apprend sa propre mort et en profite pour changer de vie — ainsi qu’à Meursault dans L’Étranger d’Albert Camus — même neutralité affective, même incapacité à projeter l’avenir. Mais chez Antonioni, la seconde vie ne peut pas exister, prendre corps face à la béance du monde.

Le plan-séquence final

Cette démarche trouve son aboutissement dans le célèbre plan-séquence final, l’un des plus impressionnants de l’histoire du cinéma, qui condense à lui seul la vision d’Antonioni: un cinéma du temps, de la disparition et du regard, où l’événement importe moins que ce qui se dérobe. Antonioni refuse toute clôture idéologique, toute réponse. Le personnage disparaît non comme un martyr ou un héros, mais comme un homme devenu inutile à lui-même.

Profession : Reporter est ainsi un film profondément politique précisément parce qu’il ne croit plus aux formes traditionnelles du politique. Un film de la fin des utopies, non comme défaite spectaculaire, mais comme lente érosion. Un cinéma métaphysique, une interrogation d’une lucidité radicale sur la noirceur et la désespérance profonde du monde.

Il se regarde ainsi moins comme un récit que comme une expérience sensorielle et existentielle, une traversée du monde moderne marquée par le doute, l’effacement et la solitude — une œuvre dense qui invite le spectateur à partager une errance plutôt qu’à en résoudre le sens.

Visible sur Canal VOD

1975 –  2h06

Quand le luxe devient trop visible, il cesse d’être désirable

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Le luxe découvre à son tour une loi assez banale: à force de vouloir occuper tout l’espace, on finit par s’y dissoudre. Pendant des années, le secteur s’est cru intouchable. Il pouvait augmenter les prix, saturer le champ visuel, multiplier les prises de parole, transformer chaque lancement en événement mondial, chaque objet en signe social immédiatement repérable, sans jamais payer la note. Puis le marché a commencé à ralentir…


Bain estime que les biens personnels de luxe sont passés de 364 milliards d’euros en 2024 à 358 milliards en 2025, avec environ 20 millions de clients actifs perdus en un an. Ce n’est pas encore une chute. C’est pire : un début de désenchantement.

Pas assez cher, mon fils

Le contresens habituel consiste à accuser la démocratisation. On entend déjà le refrain : le luxe se serait affaibli parce qu’il serait trop vu, trop partagé, trop commenté, trop désiré par trop de monde. C’est une explication paresseuse, presque consolante. Elle permet au secteur de se raconter qu’il aurait été trahi par le public, alors qu’il s’est souvent trahi lui-même. Le luxe ne meurt pas parce qu’il plaît davantage. Il ne meurt même pas d’être vu. Il commence à mourir quand il devient visible de la mauvaise manière : quand ses recettes se voient, quand ses codes tournent en rond, quand son discours précède l’objet, quand la mécanique du désir devient si apparente qu’elle finit par détruire le désir lui-même. Le problème n’est pas la diffusion. Le problème, c’est la banalisation.

Hermès est là pour rappeler qu’une autre voie existe. En 2025, la maison a dépassé 16 milliards d’euros de chiffre d’affaires, avec une croissance de 8,9% à taux constants et une marge opérationnelle récurrente de 41%. Elle est connue partout, commentée partout, exposée partout. Et pourtant, elle n’a rien d’une marque usée. Pourquoi ? Parce qu’elle ne confond pas visibilité et disponibilité totale. Parce qu’elle continue de tenir une ligne au lieu de flatter la demande à chaque instant. Dans son communiqué annuel, Axel Dumas parle d’un réseau « exclusif et qualitatif » et d’une « communication singulière ». Reuters rappelait aussi en 2025 qu’Hermès continuait à limiter sa hausse de capacité à environ 6 % à 7 % par an. Autrement dit: la maison ne se comporte pas comme une machine affamée de conversion. Dans le luxe, la retenue n’est pas une coquetterie. C’est une preuve de force.

Gucci raconte exactement l’inverse. La marque reste immense, mondiale, identifiable entre toutes. Mais en 2025, son chiffre d’affaires est tombé à 6 milliards d’euros, en baisse de 22 % en publié et de 19 % à comparable, tandis que sa marge opérationnelle récurrente reculait à 16,1 %. Inutile de sombrer dans la caricature et de décréter que Gucci ne serait « plus du luxe ». Ce serait une phrase de réseaux sociaux, pas un diagnostic. Le vrai sujet est plus cruel: une maison peut rester partout présente et cesser progressivement d’aimanter. Elle peut rester célèbre et devenir moins désirable. Elle peut continuer à faire du bruit alors qu’elle ne fait plus le même effet. Voilà la banalisation symbolique: non pas la mort, mais l’affaissement du prestige.

Vieilles recettes

Les maisons ne s’abîment pas seulement en vendant trop. Elles s’abîment en répétant trop. Trop de signes simplifiés. Trop de silhouettes immédiatement décodables. Trop de storytelling. Trop de dépendance à quelques recettes rentables jusqu’à l’écœurement. À la fin, le client ne voit plus seulement un objet ; il voit le procédé. Il ne voit plus une maison ; il voit la méthode commerciale qui l’exploite. Or le luxe a toujours vécu d’un écart. Dès que cet écart se réduit à une formule visible, le prestige commence à fuir.

Bottega Veneta, à l’intérieur même de Kering, donne d’ailleurs la leçon que beaucoup feignent d’ignorer. En 2025, la maison a progressé de 3% à comparable ; son retail a augmenté de 4%, tandis que le wholesale reculait de 6% « en raison de l’approche très sélective de la maison vis-à-vis de ses partenaires », selon Kering. Voilà une phrase qu’une bonne moitié du secteur devrait encadrer. La sélectivité n’est pas un caprice de vieille maison. C’est l’un des derniers instruments de résistance contre la vulgarisation générale des signes. Le luxe ne vit pas de la proximité permanente. Il vit de la bonne distance.

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Les chiffres de Bain disent au fond la même chose, mais avec la froideur des tableaux Excel. Les plus gros clients représentent désormais un peu plus de 46% de la dépense totale en luxe personnel, contre 30% en 2019. Le secteur a donc continué à croître en s’appuyant de plus en plus sur une petite minorité de très grands acheteurs, pendant que sa base aspirante se contractait. Beaucoup de maisons ont cru qu’il suffisait alors de monter les prix, de viser plus haut et de laisser l’inertie du nom faire le reste. C’était une facilité de financiers, pas une stratégie de civilisation. On protège ainsi le chiffre d’affaires. On ne protège pas nécessairement le désir.

Car le vrai sujet n’est pas le prix. Le luxe n’a jamais eu vocation à être aimable ni raisonnable. Le vrai sujet, c’est ce qui continue à justifier le prix. Reuters rapportait fin 2025 que Bain jugeait que plusieurs années de hausses tarifaires agressives avaient aliéné une partie des clients. Là encore, le problème n’est pas de payer cher. Le problème commence quand la hausse devient plus visible que l’objet, quand la stratégie de marge saute davantage aux yeux que la singularité de la forme, du savoir-faire ou de la présence symbolique. À ce moment-là, le client ne paie plus pour entrer dans un monde. Il a le sentiment de financer une mécanique. Et une mécanique, on la compare, on la discute, on la diffère. On ne la désire plus de la même façon.

Le tribunal du marché de la seconde main

L’horlogerie, elle, ne ment jamais très longtemps. En 2025, les exportations horlogères suisses ont reculé de 1,7% en valeur et de 4,8% en volume, à 14,6 millions de pièces. Même le segment supérieur à 3 000 francs export a baissé. Ce n’est pas la fin de la montre mécanique. C’est mieux qu’un épilogue: c’est un révélateur. Dans un univers où l’objet n’est plus nécessaire pour donner l’heure, il ne survit que s’il reste chargé de forme, de tenue, de continuité, bref de densité symbolique. Quand il ne reste qu’un signe extérieur, la fatigue arrive vite. Quand il reste une présence, le désir tient.

Le diable s’habille en Prada 2, bientôt au cinéma. DR.

La seconde main en donne d’ailleurs une confirmation brutale. Bain évalue ce marché autour de 50 milliards d’euros en 2025, avec une croissance encore positive, largement portée par les montres et les bijoux. Ce marché n’est pas seulement un canal de revente. C’est un tribunal. Il distingue les objets qui gardent une valeur au-delà du lancement, de la campagne et du bruit, de ceux qui dépendaient trop étroitement de leur moment marketing. Un produit fort survit à sa communication. Un produit seulement visible, lui, meurt avec elle.

Voilà l’aveuglement d’une partie du luxe contemporain. Il a préféré accuser le regard des autres plutôt que sa propre complaisance. Il a cru que le danger venait du grand public, des réseaux sociaux, de la diffusion, de la démocratisation du regard. C’était commode. C’était faux. Le vrai poison est plus interne. Une maison de luxe ne meurt pas parce qu’elle est regardée. Elle meurt quand elle ne provoque plus qu’une reconnaissance réflexe. Quand ses signes circulent plus vite que sa substance. Quand son récit explique trop bien ce que l’objet n’impose plus tout seul. Quand sa présence devient familière au point de perdre toute tension.

Le luxe supporte très bien le succès. Il supporte beaucoup moins la répétition. Il supporte très bien d’être vu. Il supporte beaucoup moins d’être trop visible.

La revanche du réel: comment la gauche a fabriqué ce qu’elle ne comprend plus

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Le sociologue Charles Rojzman. DR.

Ils avaient rêvé la diversité comme une promesse. Elle leur revient aujourd’hui comme un verdict. Dans certaines villes françaises, la gauche découvre, avec stupeur, le monde qu’elle a contribué à produire — et qu’elle ne sait plus nommer.


Il y a des scènes qui disent davantage qu’un long discours. Des nuits d’élection où la victoire n’est pas une alternance, mais une bascule. Des maires battus quittant leur ville sous les huées ou l’indifférence hostile. Des foules en liesse dont la joie déborde parfois en gestes d’intimidation. Rien de spectaculaire au sens classique, et pourtant tout est là : une atmosphère, une rupture, un changement de monde.

Quand la « diversité » se venge

Dans certaines communes autrefois solidement tenues par la gauche, des figures issues de cette « diversité » qu’elle a exaltée pendant des décennies accèdent au pouvoir. Et ce moment, que l’on voudrait lire comme l’accomplissement d’un idéal républicain, prend une tout autre signification lorsqu’on le regarde sans les filtres de la bonne conscience. Car il ne s’agit pas seulement d’un renouvellement des élites : il s’agit d’un déplacement des appartenances, d’un basculement des équilibres, d’une reconfiguration silencieuse du corps social.

Les anciens maires de gauche, souvent sincèrement engagés dans la promotion de la mixité, de l’ouverture, de l’accueil, apparaissent aujourd’hui comme les vaincus d’une histoire qu’ils ont eux-mêmes contribué à écrire. Il y a, dans leur éviction, quelque chose de plus qu’une défaite électorale: une forme d’humiliation politique, presque anthropologique. Comme si le réel, longtemps tenu à distance par le discours, revenait leur demander des comptes.

Car ce qui se joue ici n’est pas conjoncturel. C’est l’aboutissement d’un long refus de voir.

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Je le dis sans détour: ce que ces événements révèlent, je l’ai vu venir depuis longtemps. Non pas dans les livres, mais dans les villes, dans les quartiers, dans les visages. J’ai travaillé dans presque toute la France, accompagné des services publics, des policiers, des éducateurs, des habitants. À Mantes-la-Jolie, longuement. À Saint-Denis. Dans tous ces territoires que la gauche nomme « populaires » avec une condescendance qui tient lieu d’analyse.

Là, le réel ne se discute pas. Il s’impose.

Islamisme d’atmosphère et monde renversé

J’y ai vu la délinquance s’installer comme un climat. Non pas un accident, mais une structure du quotidien. J’y ai vu des formes d’islamisme d’atmosphère — pas toujours bruyantes, mais constantes, organisant les comportements, les hiérarchies, les silences. J’y ai vu des professionnels épuisés, des habitants pris entre peur et résignation. Et j’y ai vu, surtout, une incapacité presque obstinée à nommer ce qui se passait. Ce refus n’était pas ignorance. Il était volonté.

Car une partie de la gauche — socialiste comme communiste — s’est enfermée dans une vision du monde où tout devait être interprété à travers une opposition morale entre dominants et dominés. Dans cette grille, la réalité n’existe qu’à condition de confirmer le schéma. Ce qui le contredit doit être nié, minimisé, disqualifié.

Ainsi s’est installé un étrange dispositif mental: voir devenait suspect. Dire devenait coupable.

Tout était rapporté à une obsession : le fascisme. Le Front national comme horizon indépassable du mal politique. Et pendant que l’on traquait cette menace réelle mais érigée en unique principe d’intelligibilité, on refusait de voir que d’autres formes de violence, d’autorité, de séparation se développaient sous nos yeux — mais hors du champ autorisé de la pensée.

Il fallait ne pas voir pour continuer à croire.

Ce déni a une histoire. Il plonge ses racines dans le basculement de la gauche occidentale, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, vers un tiers-mondisme qui fit de toute opposition à l’Occident une vertu en soi. Mao, Castro, Kadhafi — autant de figures que l’on a admirées ou excusées au nom d’une morale de la libération. Peu importaient les camps, les prisons, les massacres : la cause suffisait.

Raymond Aron avait tout dit, dès 1955 : le révolutionnaire occidental aime la révolution, à condition qu’elle soit ailleurs.

Cette passion de l’ailleurs s’est peu à peu déplacée vers l’intérieur même des sociétés occidentales. À mesure que disparaissait l’ouvrier comme sujet historique, une autre figure s’est imposée : celle de la victime. Non plus le travailleur, mais l’opprimé. Non plus la condition, mais l’identité. À partir de là, tout s’est inversé.

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La politique a cessé d’être un art du réel pour devenir une liturgie morale. La responsabilité a cédé la place à la réparation. La vérité a été subordonnée à la souffrance. Et dans ce monde renversé, celui qui parle depuis l’expérience peut être disqualifié, tandis que celui qui parle depuis la posture est sacralisé.

C’est ainsi que les banlieues ont été abandonnées — non pas matériellement seulement, mais intellectuellement. On y a projeté des catégories, des récits, des excuses. On a refusé d’y reconnaître des conflits réels, des logiques d’appartenance, des transformations profondes du lien social.

Mosquée de Villetaneuse, juin 2015 © ROMAIN LAFABREGUE / AFP

Et aujourd’hui, ces réalités reviennent sous forme politique. Ce que montrent les élections récentes, ce n’est pas la réussite d’un modèle. C’est la fin d’une illusion. La diversité ne produit pas mécaniquement du commun. Elle produit aussi du séparé, du concurrent, du conflictuel. Et lorsque ces dynamiques ne sont pas pensées, elles s’imposent. La gauche se retrouve ainsi face à ce qu’elle a refusé de voir : une fragmentation du corps social qu’aucun discours ne suffit plus à masquer.

Pendant ce temps, son hégémonie culturelle demeure. Les médias, l’université, le monde culturel continuent largement de produire les catégories à travers lesquelles nous sommes censés comprendre le monde. Et dans ces catégories, le réel reste suspect.

On continue de moraliser ce qui devrait être analysé. De simplifier ce qui exige de la complexité. De transformer les conflits en récits. Mais le réel, lui, ne disparaît pas. Il attend. Et lorsqu’il revient, il ne discute plus.

Ce moment que nous vivons est un moment de vérité. Non pas une crise passagère, mais la fin d’un cycle intellectuel et politique. Celui d’une gauche qui, ayant voulu faire le Bien sans regarder le monde tel qu’il est, se trouve aujourd’hui démunie face aux conséquences de ses propres choix.

Il ne s’agit pas de lui reprocher d’avoir voulu la justice. Il s’agit de lui reprocher d’avoir renoncé à la lucidité. Car la politique commence là : dans la capacité à voir ce qui est, et non ce que l’on voudrait qu’il soit. Le reste — les proclamations, les indignations, les postures — n’est que littérature morale. Et la littérature morale, lorsqu’elle gouverne, prépare toujours des lendemains difficiles.

La société malade

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Europe sans Frontex

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Le directeur exécutif de Frontex, Fabrice Leggeri, s’exprime lors d’une conférence de presse à Bruxelles, le mardi 20 février 2018 © Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA

L’eurodéputé RN Fabrice Leggeri fait l’objet de poursuites pour avoir refoulé les migrants lorsqu’il était à la tête de Frontex – dont on pensait naïvement jusqu’à ce jour que c’était le rôle.


Fabrice Leggeri, l’ancien patron de Frontex et aujourd’hui eurodéputé RN, est poursuivi pour crimes contre l’humanité et torture. Du moins pour complicité de ces deux crimes, plus précisément — ce qui n’est pas rien. Lorsqu’il dirigeait Frontex (l’agence de protection des frontières européennes) entre 2015 et 2022, M. Leggeri était dans le collimateur de l’écosystème immigrationniste qui fait sa loi à Bruxelles. Ursula von der Leyen l’a débarqué comme un malpropre. Ce naïf croyait diriger une force de police, quand la présidente de la Commission européenne voulait une agence d’accueil.

La plainte a été déposée en avril 2024 par la Ligue des droits de l’homme et Utopia 56. Ces deux associations gauchistoïdes accusent Leggeri d’avoir mené une chasse aux migrants. Rien que ça. Certes, elles ne disent pas qu’il a jeté des gens à la mer, mais qu’il a couvert ou ordonné des refoulements illégaux vers la Libye et la Turquie (crime contre l’humanité), au lieu de les diriger vers nos côtes. Elles veulent également lui imputer les tortures infligées à certains des migrants refoulés en Libye.

Le Parquet national antiterroriste (PNAT) s’était déclaré incompétent, mais la cour d’appel a ordonné hier l’ouverture d’une instruction. Des juges s’estiment donc qualifiés pour juger la politique migratoire de la France et sa mise en œuvre.

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Il est légitime que Fabrice Leggeri réponde de ses actes, dit-on. Peut-être, mais en l’occurrence, ce n’était pas l’avis du PNAT. On l’accuse « d’avoir mené une politique visant à empêcher l’entrée des migrants, quel qu’en soit le prix, en vies humaines ». Tout est dans ce prix. Il s’agit d’arbitrer entre des exigences contradictoires : la protection des individus, d’un côté ; celle des nations, de l’autre. La police des frontières ne peut évidemment pas se faire à n’importe quel prix ni par n’importe quel moyen. Mais elle ne peut pas non plus être indolore et compassionnelle. Elle suppose de pouvoir renvoyer des malheureux vers les pays qu’ils cherchent à fuir. Seulement, en pratique, une fois dans les eaux territoriales européennes, vous avez le droit de demander l’asile et vous serez pris en charge jusqu’à l’épuisement des recours. Ce qui signifie que l’on prétend protéger nos frontières sans renvoyer ceux qui les franchissent. C’est une mission impossible.

Derrière cette analyse, attention, il y a évidemment d’effroyables tragédies humaines. Mais la politique ne peut se réduire aux sentiments. On en parle de plus en plus souvent : l’immigration pose un défi culturel et politique majeur aux sociétés. Les peuples européens demandent une pause.

J’ignore si Fabrice Leggeri a enfreint les règles. Mais avec ce procès, il s’agit en réalité d’imposer le dogme de fer des élites européennes : l’immigration n’est pas l’affaire des peuples. Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée, reçue ce matin sur Sud Radio, décrète qu’un référendum sur l’immigration serait « contraire à nos valeurs ». L’immigration est un phénomène massif qui transforme sans retour les sociétés européennes, mais pas touche. J’attends avec impatience qu’elle justifie ce refus de la délibération démocratique.


Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud Radio

Retrouvez notre directrice de la rédaction dans la matinale au micro de Sud radio

La solitude de penser: Nietzsche face à notre temps

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Egon Schiele, Autoportrait, 1917. DR.

Dans une époque où les militants ont remplacé les penseurs, où ce sont les artistes qui produisent les slogans politiques, et où ceux qui prennent le temps de réfléchir à notre société en travaillant la langue se font de plus en plus rares, la pensée complexe de Nietzsche se fait de plus en plus extravagante – elle devient une véritable chinoiserie pour l’individu.


À l’heure des certitudes instantanées et des indignations en série, la pensée de Friedrich Nietzsche résonne comme une dissonance. Devenir ce que l’on est n’y relève ni du confort ni de l’évidence, mais d’un travail intérieur exigeant, souvent solitaire. Face à une époque tentée par la simplification morale et la guerre des camps, Nietzsche rappelle que penser implique d’abord de se déprendre de soi-même.

Chez Nietzsche, certaines formules ont été trop vite récupérées pour être encore comprises. « Devenir ce que l’on est », que l’on trouve notamment dans Ecce Homo, appartient à ces sentences défigurées par leur succès. On l’a réduite à une invitation anodine à « être soi-même », comme si l’individu disposait d’une identité immédiatement accessible, presque confortable. Or, rien n’est plus étranger à sa pensée. Devenir ce que l’on est ne relève pas d’une affirmation, mais d’une conquête – une conquête qui suppose d’abord une épreuve: celle de la lucidité.

Car l’individu n’est pas une donnée simple. Il est traversé, constitué par des forces qui le dépassent. Son rapport au bien, au mal, à la vérité, est le produit d’une histoire longue, d’une stratification de valeurs héritées, souvent inconscientes. Le « sens historique », au cœur de La Généalogie de la morale, ne se limite pas à connaître le passé: il engage une mise en question de l’évidence. Comprendre ce que l’on est, c’est comprendre d’où cela vient, et reconnaître que ce que l’on croit être « soi » n’est souvent qu’un assemblage de déterminations.

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Dans cette perspective, l’injonction à devenir soi-même prend une dimension autrement plus exigeante. Elle implique une déconstruction des catégories morales reçues, notamment de l’opposition rassurante entre le bien et le mal. Dans Par-delà bien et mal, Nietzsche en conteste le caractère absolu et invite à en interroger l’origine et les effets. Ce geste ne débouche pas sur un relativisme facile ; il ouvre au contraire la possibilité d’une création. Devenir ce que l’on est, c’est devenir capable de produire ses propres valeurs.

C’est ce point qui rend Nietzsche si difficilement assimilable aujourd’hui. Nous vivons dans un espace public où la pensée se dissout dans la simplification, où le slogan remplace l’argument, l’indignation la réflexion. Il ne s’agit plus tant de comprendre que de se positionner. À chaque question correspond un camp ; à chaque camp, ses certitudes.

Dans ce paysage, la distinction entre le bien et le mal retrouve une vigueur nouvelle, mais sous une forme appauvrie: non plus comme problème, mais comme évidence. Le monde se distribue en figures opposées qui dispensent d’interroger les conditions mêmes du jugement. Cette structuration rassure, car elle simplifie. Elle évite le trouble, l’ambivalence, la contradiction – tout ce qui constitue pourtant le cœur de l’expérience intérieure chez Nietzsche.

Penser par soi-même devient alors risqué. Non pas au sens héroïque, mais au sens concret d’une marginalisation possible. Celui qui suspend son jugement, introduit de la nuance, échappe aux catégories disponibles – et c’est déjà trop. La pensée indépendante s’accorde mal avec un système qui valorise la lisibilité immédiate et l’alignement.

Or cette solitude n’est pas un accident ; elle est constitutive de l’exigence nietzschéenne. Devenir ce que l’on est suppose d’accepter un certain isolement. Non par goût de la marginalité, mais parce qu’une pensée singulière ne coïncide pas avec les attentes collectives. Et les résistances ne sont pas seulement extérieures.

Car le principal obstacle est souvent intime. Se confronter à soi-même implique d’affronter ce que l’on préfère ignorer: contradictions, faiblesses, ambiguïtés. La morale commune, en offrant des repères clairs, protège aussi de cette épreuve. Elle permet de juger sans se juger. Nietzsche ne critique pas seulement les valeurs; il met en cause le confort qu’elles procurent.

La tentation est alors de déplacer le problème vers l’extérieur. Plutôt que de transformer son rapport aux valeurs, on cherche à transformer celui des autres. L’époque est marquée par cette volonté de correction généralisée. Elle prend parfois la forme d’une guerre idéologique, où chaque position se présente comme moralement évidente et tend à disqualifier les autres.

Une telle configuration évoque ce que Nietzsche met en scène dans Ainsi parlait Zarathoustra : la difficulté de faire entendre une parole qui ne se contente pas de répéter les valeurs dominantes, mais cherche à les dépasser.

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Car devenir ce que l’on est ne consiste pas simplement à rejeter les normes. La transgression reste dépendante de ce qu’elle nie. Il ne suffit pas d’inverser les valeurs pour s’en libérer. Ce qui est en jeu est d’un autre ordre: la capacité à instituer, à produire une manière d’être singulière. L’individu devient, en un sens, l’artiste de sa propre vie.

Une telle perspective suppose de se libérer de la peur – peur de perdre ses repères, de se tromper, d’être seul. Or c’est cette peur qui alimente le besoin de certitudes immédiates et d’appartenance. Elle pousse à préférer la sécurité à la vérité.

Chez Nietzsche, la liberté ne consiste pas à choisir entre des options préexistantes, mais à transformer les conditions mêmes du choix. Elle engage une métamorphose. Devenir ce que l’on est, c’est devenir capable de vouloir autrement.

Dans une société qui valorise la rapidité et l’adhésion, cette exigence paraît décalée. Elle introduit du trouble là où l’on attend de la clarté. Pourtant, c’est peut-être là sa nécessité. À l’heure où penser se confond avec prendre position, Nietzsche rappelle que penser implique d’abord de se transformer soi-même.

Devenir ce que l’on est ne se proclame pas ; cela se travaille. Et ce travail, loin des slogans, demeure une tâche exigeante, souvent solitaire, mais essentielle pour qui refuse de se dissoudre dans les identités disponibles.

Ecce homo: Comment on devient ce qu'on est

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Généalogie de la morale

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Par-delà le bien et le mal

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La seconde jeunesse d’un écrivain

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Alain Paucard © Hannah Assouline

Alain Paucard est un écrivain subtil et élégant, au savoir encyclopédique et à l’humour tranchant. Du haut de ses 80 printemps, le président à vie du Club des Ronchons voit son œuvre s’imposer auprès des fins lettrés avec la discrétion qui sied à la force tranquille.


« Paucard est un excellent écrivain. Son problème, c’est qu’il ne le sait pas. »
Jean-Jacques Pauvert

On se souvient que dans ses Promenades littéraires (Mercure de France), Remy de Gourmont évoque « L’Enfance d’un écrivain » : c’est à propos de Renan, et c’est une merveille. Gourmont s’y interroge sur une anomalie : comment se fait-il que, d’une classe de 30 ou 40 élèves, on finisse par ne retenir, quarante ans plus tard, que deux ou trois d’entre eux. Ou un – pour l’élève Renan de Tréguier. Ingratitude du temps qui passe – ou sélection impitoyable, parfois injuste ?

Que devient la grâce des autres ? Leur intelligence ? Comment expliquer leur dissipation, voire disparition (cela arrive) ? Je répète, à l’intention de ceux qui aiment et Gourmont et Renan : un morceau de choix.

On pensait à ce titre de Gourmont à propos de la… vieillesse des écrivains qui furent longtemps jeunes. Exemple ? Alain Paucard, 80 ans.

Exemple – typique à notre estime – de celui que deux décennies ont un peu occulté et qui peu à peu, rééditions ou publications confidentielles à l’appui, recommence à faire parler de lui. Il a fallu patienter : vingt ans, c’est long. Pour un écrivain aussi.

« Vieillesse » d’un écrivain – ou, en dérivant le titre de Renan : « Seconde jeunesse d’un écrivain ». Disons que les véritables écrivains ont souvent droit à une « seconde jeunesse » : une renaissance, après le nihil obstat du temps qui passe… et fabrique tellement d’oubli.

Paradoxalement en apparence, quand on a écrit une quarantaine de livres (cas de Paucard), on s’expose à la confusion du public qui résume, caricature, « réduit à ». Une réputation en naît, presque toujours erronée.

Exemple de Paucard, toujours : parigot, populaire, amateur de femmes, pornographe parfois, polémiste, etc. C’est un peu « ça », bien sûr, Paucard – et la Sainte Trinité Gabin-Audiard-Guitry, d’accord. Et Elvis-Brassens-Trenet : si vous voulez. Et Dutourd, primus inter pares.

Mais c’est bien plus – et beaucoup plus subtil, surtout. Il suffit de le lire pour s’en convaincre, éprouver sa probité – criterium de la justesse du ton de ses livres. Et de l’écouter parler de ce qui le passionne : l’art uniquement, ou presque – et certaines de ses modalités.

Au choix : la littérature, la peinture, l’architecture, le cinéma. Et l’histoire. Et… l’amitié, et sa fille, et son petit-fils – et on a presque fait le tour. Il suffit, donc, de l’écouter évoquer la guerre d’Espagne, Trotsky, Staline ou John Ford, Léautaud, Thérèse de Lisieux, la Bible, etc., pour mesurer la précision de son érudition et la sincérité très étayée de ses convictions, leur élaboration (qu’on les partage n’a strictement aucune importance).

Bien sûr il y a l’apparence bonhomme, ronchonne, du personnage (« président à vie » du Club des Ronchons), ses propos parfois péremptoires et provocateurs. On avouera qu’on apprécie beaucoup la première, et que les seconds nous indiffèrent.

Les deux écueils à éviter avec un personnage comme Paucard ? Un, la caricature, qui est à la source du deuxième : la méprise. Alors, si on évite ces deux écueils, plutôt que son côté péremptoire précité, on découvre l’homme de nuances – et le gentleman (sa suprême ruse consistant évidemment à le dissimuler). Et on retrouve la tendresse – qui affleure très souvent dans ses livres, à un moment ou à un autre. Et chez l’homme et l’ami – tout le temps.

Retenons quelques-uns de ses livres, un peu au hasard : sa biographie de Dutourd (Flammarion, 1997), d’une ferveur amicale, une merveille ; Marie-Jeanne, portrait bouleversant de sa grand-mère (qui compensa en partie l’absence d’amour maternel, béance intacte) ; J’aurais dû rester chanteur de rock n’roll, son autobiographie tremblée et si émouvante (2022, chez Via Romana, Marie-Jeanne y figure, intégré) et le dernier réédité – Lazaret (La Mouette de Minerve, 2025), dystopie publiée en 1986, rééditée depuis deux ou trois fois, bientôt un petit classique : le pari gagné en littérature. Et c’est rare. Quarante ans après ! Voyez quels livres publiés en 1986 ont survécu …

Quand je dis classique, c’est qu’en le relisant, j’ai éprouvé combien sa forme, surtout, lui donnait un « parfum d’éternité » : le sujet brûlant (la drogue et sa relégation dans les bas-fonds de la Grande Ville) devient accessoire, et la forme s’impose. C’est aussi un livre souvent drôle. Noir et drôle, disons.

La langue de Paucard est très pure – je veux dire qu’il a supprimé tout ce qu’on n’aurait pas ajouté. On l’éprouve en le lisant, Jules Renard est un de ses maîtres. Et peut-être Rivarol (celui du Discours sur l’universalité de la langue française). Et Bloy, pour d’autres raisons (dont la foi et la colère).

Je précise que la préface à Lazaret, dans la nouvelle réédition, de Bruno Lafourcade, est remarquable : sur l’homme, sur son œuvre. Sur l’ami, aussi. C’est aussi ça, le talent : la contagion. Et Lafourcade en a déjà beaucoup – donc, imaginez la préface, contaminée par Paucard ! Ou lisez-la.       

Je pourrais aussi mentionner ses livres sur l’art contemporain, l’architecture contemporaine, etc. : ils ont leurs aficionados, je suis plus nuancé sur ce plan – même si le pamphlétaire me fait toujours beaucoup sourire.

Si je dois en citer encore un, c’est son livre d’entretiens passionnant avec Pierre Gripari (Gripari Mode d’emploi, L’Âge d’homme, 1985 – jamais réédité hélas. Avis aux éditeurs curieux). C’est sans doute dans ce livre que l’on éprouve le mieux « l’homme du bâtiment » Paucard (très bon lecteur en général, et ici en particulier) : les questions sont précises, pertinentes et ouvertes. Gripari s’en donne à cœur joie. Nous avec. Un livre d’écrivains – très intéressant pour les écrivains, aussi. Leur complicité joueuse, leur estime réciproque : tout cela est tangible. Et puis : c’est toujours intelligent. C’est agréable, l’intelligence. Avec Paucard et Gripari, nous sommes servis. L’œuvre de Gripari n’a pas besoin de nous. Celle de Paucard non plus – mais nous avons une faiblesse : son amitié nous est indispensable. Et nous continuerons de l’honorer. Et si possible, d’en être honoré.

Lazaret

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Creil ou l’invention du pas-de-vague

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Le lfiste Omar Yaqoob et ses soutiens après un tractage à Creil. Mars 2026. RS.

Creil, ou l’effet papillon… version voile islamique


Lionel Jospin est mort et LFI a gagné la mairie de Creil dans l’Oise. Mais quel rapport ?

La victoire de l’insoumis Omar Yaqoob dans cette ville de 35000 habitants, bastion socialiste séculaire, est la conséquence lointaine d’une décision ou plutôt d’une non-décision de Lionel Jospin qui date de 37 ans, quand il était ministre de l’Education nationale.

Ceci n’est pas un vêtement

En septembre 1989, trois adolescentes qui refusent d’ôter leur voile islamique sont exclues de leur collège de Creil. Durant des semaines, la France s’écharpe sur ces premiers « foulards », comme on dit alors (sans doute parce que le terme est plus anodin). Une fois encore, la laïcité met le feu au débat public. Entre ceux qui la veulent ouverte, inclusive et les partisans d’une conception stricte, c’est la guerre. Finkielkraut, Debray, Elisabeth Badinter et Catherine Kintzler adjurent Jospin d’empêcher « le Munich de l’école républicaine ». Certains élus socialistes comprennent ce qui se joue, à l’image de Jean-Marie Le Guen qui parle de « provocation » ou du sénateur Jean-Pierre Balligand qui prédit que cette fracture traversera toute la société. « On n’arrive pas à l’école déguisé en huron, eh bien on n’y va pas non plus déguisé en afghan ou en je ne sais quoi », s’énerve un certain Jean-Luc Mélenchon. Mais une grande partie de la gauche, biberonnée à SOS-Racisme et au droit à la différence, défend la liberté de se voiler.

A relire, Barbara Lefebvre: Creil 1989-2019: du déni à la soumission

Tenez bon, puis cédez

Le 25 octobre à l’Assemblée nationale, fort d’un avis du Conseil d’Etat recommandant de laisser les chefs d’établissement se débrouiller, Lionel Jospin choisit cette tolérance qui est l’autre nom de l’impuissance : « Si se produisent comme se sont produits des cas de blocage c’est-à-dire d’enfants qui vont à l’école notamment avec un foulard sur la tête, je préconise que les directeurs d’établissements et les enseignants disent à ces enfants et à leurs parents qu’ils ne doivent pas venir à l’école dans ces conditions. S’il y a blocage et s’il y a refus, je dis alors l’école doit accepter et accueillir ces enfants ». C’est le début du pas-de-vagues.

Jospin n’est pas responsable de ce qui s’est passé ensuite. Les hommes ne savent pas l’histoire qu’ils font. Lionel Jospin, homme très honorable qui aime son pays, ignore évidemment qu’en laissant le voile islamique entrer à l’école publique, il scelle la rupture entre la gauche et la laïcité et enterre une certaine idée, assimilationniste, de la France. Quand, en 2004, la droite fait voter à l’Assemblée l’interdiction des signes religieux à l’école, il est déjà tard. Trop tard. L’islamisation est allée très vite. Au nom de la religion des droits individuels, la gauche s’accommode puis encourage le communautarisme. Son message aux arrivants est clair : venez comme vous êtes (c’est la France « MacDo »). Les frères musulmans testent notre résistance collective. Elle est bien molle.  

A lire aussi, Jean Messiha: Paradoxal Jospin

Deux ans après l’assassinat de Charb, découvrant en 2017 que les enfants d’immigrés en général et les musulmans en particulier constituent une clientèle électorale inexploitée, Jean-Luc Mélenchon opère un tournant islamo-gauchiste. À Creil, on doit croiser pas mal de femmes voilées. Omar Yaqoob rejoint LFI parce qu’elle vomit Israël après le 7-Octobre et dénonce un supposé « génocide » à Gaza.

Il est bien sûr difficile d’écrire une histoire qui n’a pas eu lieu – cela s’appelle une uchronie. Mais j’ai du mal à me départir de l’idée que, si Lionel Jospin avait eu en 1989 un discours clair et ferme du genre « tout pour les individus, rien pour les communautés », la France du XXIème siècle serait peut-être pour les musulmans ce que la France du XIXème a été pour les juifs : le pays de l’émancipation et de la liberté. 


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio ce matin

Retrouvez Elisabeth Lévy au micro de Patrick Roger dans la matinale

STJV: quand le syndicalisme d’ultragauche prend les manettes du jeu vidéo

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© OLIVIER JUSZCZAK/SIPA

Le jeu vidéo français, récemment touché par des grèves inédites et des licenciements, est également menacé par une ultra-gauche délirante.


Le domaine du jeu vidéo n’est pas épargné par les controverses politiques. En 2014, Jean-Luc Mélenchon et Alexis Corbière avaient reproché au jeu Assassin’s Creed Unity, produit par la branche québécoise d’Ubisoft, de développer une vision hostile à la Révolution française et à Robespierre, sans y avoir eux-mêmes joué. Des leaders du domaine en Amérique du Nord sont aujourd’hui pris dans un bras de fer idéologique avec Elon Musk, coupant par exemple des campagnes publicitaires sur le réseau X (anciennement Twitter).

La France à la pointe dans l’animation et les jeux vidéos

Plus proche de nous, le milieu du jeu vidéo a vu l’émergence en France d’un syndicat d’ultragauche, mêlant revendications sociales et préoccupations wokistes. Il s’agit du « Syndicat des Travailleureuses (sic) des Jeux Vidéos (STJV) ». Il a pris la tête de mouvements de grève devenus massifs dans le secteur depuis 2025, au point de fragiliser le secteur de l’intérieur, alors que la France détient encore quelques beaux champions dans le domaine.

Bannière du compte Bluesky du STJV.

Debout les Travailleureuses

Le syndicat est né en septembre 2017, au lendemain du mouvement Nuit Debout, et a vu le jour en marge des structures syndicales traditionnelles, en réaction au « désert syndical » du milieu du jeu vidéo, qualifié de « far west néolibéral ». Au tout départ, le souci de ne pas trop effrayer un milieu composé pour partie de diplomés bac +5 a conduit le mouvement à se tenir éloigné des étiquettes traditionnelles, comme Solidaires ou la CGT. Pourtant, le STJV se conduit à bien des égards comme le petit frère de la Confédération nationale du travail (CNT) dans la branche vidéoludique, ayant bénéficié dès sa création du soutien du syndicat révolutionnaire et anarcho-syndicaliste. Ainsi, sa charte graphique reprend les couleurs rouge et noir du drapeau anarchiste, seulement utilisées par la CNT et par les franges radicales de Solidaires. Localement, les membres de la structure assument leur coopération dans plusieurs villes avec la CNT et leur participation à des cortèges communs lors de manifestations.

Sur Bluesky, le réseau « alternatif » à Twitter, le compte du Syndicat des Travailleureuses suit un seul syndicat non sectoriel : celui de la CNT. Sur le plan politique, des accointances avec Lutte ouvrière ou le Nouveau Parti Anticapitaliste existent aussi, comme celles de Pierre-Etienne Marx, polytechnicien et directeur technique à la narration chez Ubisoft, qui, dans des interviews au média du NPA, use d’une rhétorique martiale, s’adressant en ces termes au patronat : « Vous n’avez pas su désamorcer la grenade, elle vous pète à la gueule ». Dans les rangs du syndicat, on trouve des profils comme Sasha Bernert, freelance, militante et candidate LFI aux dernières élections municipales à Saint-Jacques-de-la-Lande (dans les environs de Rennes) où sa liste a obtenu le score de 14,72 % des voix au soir du premier tour. Fin décembre 2025, elle a déclaré que « le voile est un signe d’intégration dans la société française ». Enfin, Noah Young, « paléomarxiste » revendiqué d’après sa biographie Twitter, est game designer chez Ubisoft et secrétaire au sein du STJV ; sur les réseaux, il revendique son admiration pour Staline et se félicite « de soulever du bourgeois avec un AK47 (de manière républicaine et dans Roblox [une plateforme en ligne qui permet de créer des jeux vidéo] évidemment) ». Pour autant, la communication grand public des porte-paroles évite de laisser transparaître une ligne aussi radicale.

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Les revendications sont multiples et variées. Le premier sujet de mobilisation lors de la création du syndicat fut le rejet de la pratique du « crunch », c’est-à-dire de périodes de travail intense, généralement avant le rendu d’une version attendues d’un projet. Ces méthodes de travail ont été particulièrement médiatisées chez l’éditeur Rockstar en 2018 autour de la sortie du jeu Red Dead Redemption 2. Le droit au télétravail et la semaine de 28 heures sont devenus des revendications aussi populaires que la semaine des quatre jeudis en milieu écolier. Le syndicat a depuis ajouté à ses revendications des combats sociétaux inspirés par l’actualité et l’opportunité politique, comme la lutte contre le harcèlement sexuel et moral dans la foulée du mouvement MeToo, sans oublier la défense de la Palestine. En août 2025, le syndicat adresse une lettre ouverte à la société française de développement de jeux vidéo Arkane Studios, filiale de Microsoft, accusant le géant américain de fournir des services et des technologies à l’armée israélienne et de contribuer à la riposte israélienne à Gaza, qualifiée de génocide.

Puy du Fou et Luigi Mangione

Le STJV ne déserte pas non plus le terrain des contenus proposés par l’industrie vidéoludique et compte faire de celle-ci un vecteur de « combat culturel ». Le STJV estime que le secteur « joue un rôle non négligeable dans la structuration des imaginaires collectifs » et affirme « lutter pour que le jeu vidéo devienne un medium vecteur de changements positifs ». C’est ainsi qu’il lutte contre la prétendue « droitisation » de l’industrie ou contre les productions jugées trop apolitiques. Cette dimension s’est notamment illustrée dans les prises de position du syndicat contre le jeu Puy du Fou, sorti en 2022. En septembre 2021, le syndicat d’ultragauche dénonçait le partenariat entre le parc à thème vendéen et l’éditeur français Microids, accusant ce dernier de participer activement à une « propagande nationaliste » et de diffuser une « vision passéiste » et « contre-révolutionnaire » de l’histoire de France.

Le secteur du jeu vidéo, en expansion au début des années 2000, n’est pas épargné par la crise. Les leaders français du domaine ne seraient pas contre une remise en cause partielle des avantages salariaux acquis durant l’âge d’or de l’activité. Pourtant, d’après l’analyse faite par le STJV, la crise que traverse l’industrie serait purement financière et causée par une pression plus forte des actionnaires. Une petite musique anti-patronale qui va jusqu’à importer le sarcasme des rieurs de l’extrême-gauche américaine. En décembre 2024, le patron d’UnitedHealth, Brian Thompson, est assassiné par un dénommé Luigi Mangione. Le meurtre suscite une vague de sympathie chez une partie de l’opinion étasunienne, au point de faire du meurtrier une sorte de justicier post-moderne sur les réseaux sociaux. Il se trouve que l’accusé est aussi le paronyme d’un célèbre jeu vidéo, Luigi’s Mansion. Dans le marécage des internets, une déferlante d’images humoristiques et de clins d’œil apparaissent, utilisant à l’envi le plombier à salopette tiré de l’univers de Mario. Le STJV n’a pas hésité à exploiter ce symbole, en faisant apparaître Luigi sur les visuels appelant à la manifestation du 1er mai 2025. Le message a été très bien compris des initiés. Sur le site de l’organisation, on peut lire que « l’extrême majorité des patron·nes du jeu vidéo sont des clowns à l’ego surdimensionné, n’acceptant que le contrôle totalitaire et tentant vainement de cacher leur incompétence en traitant les travailleurses et les consommateurices comme des enfants stupides ». Au-delà de ses coups médiatiques, le syndicat affirme vouloir faire émerger des « coopératives ouvrières » et « des formes de production de jeu vidéo à petite échelle », en « luttant contre la création d’une petite bourgeoisie du jeu vidéo indépendant ». En février 2026, le géant français Ubisoft a été touché par une grève nationale. Depuis mars, des éditeurs indépendants français sont à leur tour concernés par un mouvement social. Des mouvements qui fragilisent une industrie hautement concurrentielle, qui réclame des investissements importants pour une réception commerciale toujours incertaine.

À la recherche du gaullisme social

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Charles de Gaulle en visite au Salon de l’agriculture, Paris, 12 mars 1968. DR.

Depuis la mort de Philippe Séguin, la tradition du gaullisme social n’est plus représentée au sein de la droite classique. Ironie de l’histoire, c’est dans un parti fondé par un ennemi du Général, le RN, que cet héritage est aujourd’hui revendiqué.


Et si Florent Pagny était le meilleur porte-parole du peuple de droite en 2026 ? Le 12 décembre, il était l’invité vedette de « Quotidien » (TMC), le programme préféré de la jeunesse bobo. L’émission se déroulait à merveille jusqu’à ce que l’animateur pose une question pourtant bateau : « Que feriez-vous si vous étiez président ? » Tout sourire, le chanteur répond illico : « Comme Milei. » Immédiatement, un froid s’installe sur le plateau. « Il fait beaucoup de conneries aussi Milei… », objecte Barthès, l’air incrédule. Mais Florent Pagny, qui vit la moitié du temps en Argentine, insiste : « Il fait beaucoup de conneries, sauf qu’il a réussi à stabiliser un petit peu l’inflation. […] De 70 ministères, il en a fait neuf. […] Il avait prévenu dès le départ qu’il n’y avait pas d’argent et qu’il allait faire des économies sur l’État lui-même. » Afuera ! Tel est le mot d’ordre qui fait aujourd’hui consensus à droite en 2025. Couper, dégraisser, trancher dans l’État obèse qui coûte un bras, et laisser les coudées franches à la main invisible qui saura mieux que personne répartir les richesses. Au xxie siècle, les conservateurs se déploient dans cinquante nuances de libéralisme. Quand bien même ce ne fut pas toujours le cas.

Principes chrétiens

Reprenons l’histoire de notre République à son commencement : le putsch d’Alger, le retour aux affaires du « plus illustre des Français », la Constitution de 1958. « De Gaulle est un homme qui a grandi dans un milieu de droite catholique, qui est très marqué par les principes chrétiens de charité et du rôle social de l’officier », rappelle Pierre Manenti, autour d’une délicieuse pizza au jambon fumé, dans un restaurant italien que nous garderons jalousement secret. Auteur d’une   remarquable Histoire du gaullisme social (Perrin) et d’un RPR, une certaine idée de la droite, qui vient de paraître chez  chez Passés composés, le normalien rappelle que la vague de nationalisations et d’extension de l’État-providence lancée par le Général n’était pas vraiment un cadeau aux 200 familles.

« Après avoir créé la Sécurité sociale à la Libération, de Gaulle, revenu au pouvoir en 1958, renforce le régime des retraites des agriculteurs, crée la participation et l’intéressement ; pour lui, pas de débat, le gaullisme est, par définition, social », explique-t-il avant de pinailler, comme tout spécialiste : « Cependant, le Général n’a jamais utilisé la formule “gaullisme social” : il s’est certes toujours appuyé sur une jambe sociale mais s’est bien gardé de définir le gaullisme, car il lui fallait rassembler largement autour de lui, et assainir les finances publiques », analyse-t-il.

Avant même l’apparition des « gaullistes de gauche » (René Capitant, Louis Vallon…) s’incarne donc chez le père de la Cinquième la vision d’un État protecteur, fort, soucieux de la condition des plus fragiles tout autant que de la remise en ordre des finances publiques. « On est très, très, très loin d’un libéralisme économique et d’une loi du marché qui arrangerait tout », remarque François Huguenin, auteur d’une l’incontournable Histoire intellectuelle des droites (Perrin), après avoir commandé un Perrier menthe dans un café cosy du centre de Paris.

Conversion au marché

Mais alors, que s’est-il passé ? Comment se fait-il que les gaullistes d’aujourd’hui, de Bruno Retailleau à Michel Barnier en passant par Éric Ciotti ne se vantent jamais d’appartenir au courant d’idées à qui l’on doit la création de l’Unedic (1958) ou l’intéressement obligatoire des salariés (1967) ? « La fin de la guerre froide, la mondialisation, le règne d’un empire commercial mondial, tout ça fait que, pour la droite, le réalisme, aujourd’hui, c’est le libre-échange et la nécessité d’adapter la France à ce qui l’entoure, y compris en s’appuyant sur un État ramassé sur quelques fonctions essentielles, régaliennes », résume Pierre Manenti.

À quand remonte cette conversion au marché ? « Le tournant libéral de la droite française se structure au milieu des années 1980, estime Huguenin. Édouard Balladur, figure intellectuelle centrale de cette évolution, entraîne autour de lui une génération – dont Alain Juppé – vers une ligne économique libérale qu’elle mettra en œuvre à partir de 1986. »

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Dans toutes les conversations, un nom s’impose de lui-même : celui de Philippe Séguin, qui repose dans le panthéon gaulliste comme le dernier à avoir défendu au sein du mouvement – et même à sa tête entre 1997 et 1999 – des positions sociales et souverainistes face à l’écrasante machine bruxelloise. « C’est Philippe Séguin qui, le premier, écrit une grande tribune mettant en garde contre les dangers d’une Europe fédérale, brandissant les thèmes de la souveraineté et de l’indépendance nationales. La campagne de Maastricht de 1992 lui confère une stature nationale et fait de lui une véritable icône de la droite », note Manenti.

Las, alors que le député des Vosges avait été l’un des principaux inspirateurs du fameux discours de Jacques Chirac sur la « fracture sociale » lors de la campagne présidentielle de 1995, il n’aura que peu d’influence une fois l’élection remportée. C’est Alain Juppé, incarnation de la droite libérale, qui est alors nommé à Matignon, refermant la parenthèse sociale du gaullisme. « Le Munich social, c’était une exagération de campagne », s’entend dire Henri Guaino. « Depuis la disparition de Philippe Séguin, il n’y a plus de droite sociale, il n’y a plus de gaullisme social, ça a disparu », regrette François Huguenin.

Jacques Chirac, Édouard Balladur, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy lors de l’université d’été PR-RPR, Saint-Cyprien, septembre 1989 (C) SIPA

L’historien des idées va plus loin encore : si la préoccupation sociale est absente à droite, elle a aussi déserté la gauche. « C’est beaucoup plus facile pour les progressistes de faire du sociétal que du social, remarque-t-il.Mais les conservateurs cèdent eux aussi à la facilité en se repliant sur un discours paresseux qui consiste à défendre le libéralisme comme seule solution raisonnable sur le plan économique. »

Sons de cloche

Vu d’Amérique, l’idée que le parti Les Républicains serait un repère de disciples d’Adam Smith semble pour le moins incongrue. Pour le Québécois Mathieu Bock-Côté, qui se réclame volontiers de la défense de la propriété privée et de l’esprit d’entreprise, le libéralisme est encore loin de régner chez les conservateurs de notre pays. « La droite française est économiquement parlant une gauche modérée comme une autre, juge-t-il avec un sens de la nuance notable. Elle ne veut pas désétatiser la société, non plus que la défiscaliser : elle s’inscrit, même sans le savoir, dans les paramètres du socialisme mental qui domine l’ensemble de la classe politique[1]. »

La star de CNews, sociologue de formation, se reconnaît dans le mouvement d’humeur « Nicolas qui paie » qui exprime sur les réseaux sociaux « l’exaspération du contribuable ordinaire, qui paye et paye et paye encore, qui se laisse pressuriser comme un citron fiscal, jusqu’au dernier euro, jusqu’au dernier centime, pour soutenir un appareil bureaucratique conditionnant la société à partir d’une certaine matrice idéologique. »

Tout autre son de cloche chez le politologue Jean-Yves Camus, pour qui la guerre des droites a au contraire déjà été remportée par sa version la plus sauvagement patronale. « Je fais mienne la formule d’Alain de Benoist : c’est l’hégémonie de la forme capitale qui a gagné, car la forme capitale, ce n’est pas uniquement le capitalisme, c’est la marchandisation, précise le spécialiste français des extrémismes. La marchandisation inclut le capitalisme financier, mais également la marchandisation des individus, leur interchangeabilité, jusqu’à la marchandisation des corps. »

Je conclus ma tournée des popotes gaullistes avec un vieux briscard, qui a intégré l’UDR en 1974 pour la campagne de Jacques Chaban-Delmas, alors qu’il n’avait que 16 ans. Puis il a milité au RPR jusqu’en 1980, avant de rendre son tablier, déplorant « un libéralisme qui n’était pas gaulliste, une sorte de dérive droitière au sens traditionnel du terme, que l’on pourrait qualifier de populisme autoritaire », dans laquelle il ne se reconnaissait pas. Depuis, un demi-siècle est passé, et le mouvement n’a fait, selon lui, que s’accélérer : « C’est le marché qui a gagné. Tout se compte, tout se soupèse, tout se paye, tout se monnaie dans un espace qui n’a plus de positionnement géographique et où la financiarisation de l’économie fait que la richesse réelle n’est plus nécessairement adossée à un instrument de production. »

Le constat est sans appel : le gaullisme social est une étiquette qui séduit, mais la chose a disparu des programmes de la droite classique. Une profusion d’héritiers s’en réclament cependant : de Nicolas Dupont-Aignan à Xavier Bertrand en passant par Gérald Darmanin et même Laurent Wauquiez. En 2010, ce dernier structure une ligne sobrement dénommée « la droite sociale », avant pourtant d’appeler à la stricte rigueur budgétaire et la réduction des dépenses publiques. En 2020, lorsque Emmanuel Macron nomme Jean Castex à Matignon, celui-ci accorde sa première interview au journal de 20 heures de TF1, en se définissant lui aussi comme un « gaulliste social ». Ce qui ne l’empêchera pas d’annoncer assez vite une réduction de la fiscalité des entreprises pour environ 20 milliards d’euros sur deux ans.

Finalement, c’est peut-être au Rassemblement national que se trouvent les héritiers du gaullisme social. Guillaume Bigot, député du parti dans le Territoire de Belfort, a des arguments à faire valoir : « Le RN, électoralement, représente une partie importante de l’électorat populaire et est le seul à porter encore l’idée d’un gaullisme social concret : favoriser la production nationale, protéger l’industrie et les savoir-faire, préserver les chaînes de valeur, réconcilier capital et travail, assurer des salaires élevés et un capital réinvesti sur le long terme. »

Qu’en pensent les intellectuels ? François Huguenin concède : « Beaucoup d’électeurs sont partis au RN parce qu’ils se sentent délaissés par la classe politique française, qui manque à leurs yeux d’intérêt pour la question sociale. » Cependant, le RN reste taxé de « socialiste » par une partie des conservateurs, dont David Lisnard ou Bruno Retailleau, qui refusent d’accorder à Marine Le Pen le label de droite, précisément pour ces raisons économiques.

Reste que si la droite veut gagner la présidentielle de 2027, elle devra conquérir à la fois la France des « gueux », comme les appelle fièrement Alexandre Jardin, et celle des mocassins à glands, bref les conservateurs de toutes origines. C’est cette recette qui a permis à Sarkozy de triompher en 2007. Cette fois encore, la droite devra bien, disons-le, mélanger des sensibilités diverses, voire antagonistes sur la base de préoccupations communes. « Si une nouvelle alliance à droite émerge, elle se constituera autour de l’identitaire et de la sécurité. Ensuite, la question économique reviendra nous hanter, mais plus probablement à cause de déterminants objectifs extérieurs qu’à cause d’une soudaine résolution du conflit doctrinal entre les droites », juge Mathieu Bock-Côté. N’en doutons pas, pendant l’union, la guerre des droites continuera.

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[1] Que Noémie me permette de préciser que l’ensemble de la rédaction de Causeur pense effectivement que nous vivons dans un pays cryptocommuniste et que c’est une des raisons de notre déclin. Lire à ce sujet les délicieux articles de Stéphane Germain. Oui, chère Noémie, Afuera ! EL

La vie, la mort et le cosmos

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L'écrivain français François Cheng, photographié en 2020 © BALTEL/SIPA

Au soir de sa longue vie, l’Académicien né en Chine écrit un beau livre méditatif depuis la pointe occidentale de la France…


La presqu’île de Crozon. La maison est perchée, rustique et accueillante. La soupe de légumes est sur la table, avec la cruche d’eau, un gros pain et du fromage. Un vrai tableau de Chardin. Le voyageur, fatigué du trajet en 2CV depuis Paris, s’est couché. Bientôt le fracas des vagues l’arrache à son sommeil. Il ouvre la fenêtre. La nuit est étincelante, la lune soulève l’Océan. En avançant, droit devant lui, de ce point extrême d’Occident, ne trouverait-il pas l’Extrême Orient ?  Et voilà l’hôte des lieux pris, « en cette nuit inattendue, par l’urgence de dire, avec humilité, ce qu’est un être humain, afin que le sens et la dignité de sa destinée soient, si possible, affirmés. » Au soir de sa longue vie, c’est à une méditation sur la vie et la mort que nous convie François Cheng, dans ce petit livre rouge, paru récemment aux éditions Albin Michel.

« Au-dessus de moi, le Cosmos, devant moi, la Vie en sa pathétique manifestation. » D’un côté, un univers ignorant de lui-même, voué à la répétition, obéissant à des lois, dont celle de la circulation du souffle vital entre les galaxies. De l’autre, une vie, toujours en devenir, soumise au temps, intégrant la communion des êtres, entre eux et avec le transcendant, ainsi que la mort comme processus de renouvellement. Un cosmos organisé, et la vie, « foisonnante et provocante, exaltante, joyeuse et tragique, qui se prolonge au-delà de la mort ». Entre eux, disproportion mais non incompréhension ni frayeur car le cosmos n’est pas illimité et obéit à des lois. La méditation de François Cheng est une synthèse entre une vision taoïste du monde et une vision incarnée née du christianisme, cosmos et vie méritant d’être célébrées. Au poète de le faire.

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Dans la seconde partie, concrète et incarnée, le poète revient sur les événements d’une longue vie – presque un siècle – et son destin exceptionnel qui fut de « (…) parcourir d’un bout à l’autre le vaste continent Eurasie, assimiler les deux grandes cultures qui s’y sont développées. » Destiné à mourir jeune, comme tous ceux de sa génération, c’est à la poésie qu’il doit, dit-il, d’avoir été « sauvé ». Aussi consacre-t-il à cette poésie des pages précieuses. Chinoise, d’abord : on sent la fierté d’appartenir à une très longue tradition. Trois mille ans, ce n’est pas rien ! Connaissions-nous Le livre des odes, qui rassemble des pièces anonymes, datant de 1000 à 600 ans ? Le poète Qu Yuan, premier poète non anonyme, « d’un lyrisme élégiaque impressionnant » ? Ou encore, l’émouvante légende de Mulian, née du bouddhisme ? L’originalité est que cette poésie chinoise dont il est l’héritier, François Cheng la relit sous le signe d’Orphée qui, « par-delà la mort, unit les âmes aimantes et aimantantes » – jetant ainsi un pont inattendu entre le Verbe et la voie taoïste.

Pour François Cheng, la voie orphique s’accomplit dans Rilke qui fut pour lui et demeure le poète par excellence, dont il connaît par cœur et a traduit en chinois Sonnets à Orphée et Elégies. Avec Rilke, « le chant humain gagne son statut sacré en affrontant la mort par la force de l’amour et de l’amitié. » Si, pour François Cheng, le Christ a accompli « le geste absolu, indépassable, le geste décisif qui a changé la nature et le sens de la Mort », il écrit néanmoins : « La voie du Tao et la voie orphique ne font qu’un en moi. » Et de faire une analogie entre l’union des « âmes errantes » – titre d’un de ses livres – et la communion des saints « au sens large ». Entre la transcendance et le souffle vital des âmes.

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Dans toute son œuvre, diverse et nombreuse, Cheng fait réfléchir au caractère singulier de deux civilisations et tisse entre elles des liens. S’ils sont nombreux ceux qui, à notre époque, parlent chinois et français, peu auront fait le chemin de François Cheng, et porté, à ce point, deux langues et deux civilisations, en tant que calligraphe, romancier, essayiste, poète. D’une famille de lettrés, chrétien par le baptême, n’écrivant plus que dans sa langue d’adoption depuis 1977, il demeure néanmoins marqué par la pensée chinoise. Si une partie de sa poésie y trouve sa source, cette poésie célèbre les êtres aimés et rencontrés, les choses d’ici-bas. Je pense à Cantos toscans inspirés par l’émerveillement du poète, découvrant la peinture occidentale. Aux quatrains de Enfin le royaume, célébrant le « cerf qui porte toute la forêt en ses branches » ou les corbeaux picorant « les restes du jour dans l’assiette ébréchée du couchant ». Tant il est vrai que « La lumière n’est belle qu’incarnée / A travers un vitrail ou le verre d’une bouteille de vin ». C’est alors que la poésie a le pouvoir de passer outre à la mort. Cette mort, vue toujours par le poète, comme un ouvert positif. Non comme une fatalité insupportable mais comme « la part la plus intime et personnelle de nous-même. »

80 pages

Une nuit au cap de la chèvre

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Usurpation d’identité: se perdre avec Jack Nicholson

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© 1975, renewed 2003 Proteus Films, Inc. All Rights Reserved.

Profession : Reporter (1975) marque l’un des sommets les plus épurés et les plus méditatifs du cinéma de Michelangelo Antonioni. Restauré en 2017, le film a alors retrouvé le chemin des salles de cinéma, permettant à de nouveaux spectateurs de découvrir toute la puissance charnelle, métaphysique et esthétique de cette œuvre cruciale du cinéma moderne.

Cinéaste majeur du cinéma italien et international, Michelangelo Antonioni a profondément transformé le langage cinématographique en s’éloignant des structures narratives classiques du récit pour explorer l’aliénation, l’incommunicabilité et la crise de l’identité dans le monde contemporain.

Les cycles d’une œuvre

Son œuvre se déploie par cycles. Après la trilogie de l’incommunicabilité — L’Avventura (1960), La Notte (1961), L’Eclisse (1962) — prolongée par Le Désert rouge (1964), son premier film en couleur, Antonioni ouvre son cinéma à une dimension internationale avec Blow-Up (1966), superbe œuvre plastique tournée dans le Swinging London, le Londres psychédélique de la fin des sixties.

Il entame ensuite un cycle plus politique et existentiel avec Zabriskie Point (1970), fiction captivante et critique radicale de la contestation étudiante américaine de la fin des années 1960, et La Chine (1972), imposant documentaire de trois heures et demie sur la Chine maoïste en pleine Révolution culturelle, puis Profession : Reporter, qui en constitue une œuvre dépouillée d’une grande beauté formelle et qui clôt ce cycle des utopies.

La fin des utopies comme expérience intime

Antonioni ne filme pas la fin des utopies comme un événement historique, mais comme une expérience intérieure. C’est un film sans colère, sans révolte, sans nostalgie. Le politique est devenu une question existentielle: comment habiter un monde auquel on ne croit plus, sans pour autant avoir la force ou la foi de croire à autre chose, d’avoir envie de vivre et de partager des sentiments, des idées ?

Une fuite sans échappatoire

Le film suit David Locke, journaliste de télévision en crise, interprété par Jack Nicholson dans un contre-emploi remarquable, tout en retenue et en intériorité. En Afrique, Locke profite de la mort d’une crise cardiaque de Robertson un globe-trotter rencontré car logeant dans le même hôtel que lui, dans une petite localité du désert tchadien. Ils avaient échangé des idées sur le voyage à travers le monde. Le hasard de cette mort et sa ressemblance physique avec cet homme lui donnent l’idée de prendre son identité et de tenter de recommencer sa vie.

Mais cette fuite se transforme rapidement en errance à travers l’Europe : Londres, Munich, Barcelone, l’Andalousie. L’enjeu du film n’est plus l’intrigue, mais l’impossibilité de se défaire de soi-même. Profession : Reporter interroge ainsi la vacuité du regard médiatique, la perte de repères et l’illusion d’une réinvention qui semble possible.

Figures féminines et identité usurpée

Maria Schneider (sublime dans son plus beau rôle au cinéma) incarne une belle jeune femme lumineuse et énigmatique — dont on ne connaîtra pas le prénom —, étudiante en architecture, figure fragile de liberté et de mouvement, tandis que Jenny Runacre, dans le rôle de Rachel Locke, l’épouse, représente un monde plus rationnel et structuré, auquel Locke ne parvient plus à appartenir.

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Une mise en scène des espaces

Produit par Carlo Ponti, grand nom du cinéma européen, le film bénéficie d’une ampleur internationale sans que jamais Antonioni renonce à sa radicalité artistique.

La lumière et les cadrages de la photographie réalisés par le célèbre chef opérateur Luciano Tovoli sont essentiels: paysages, architectures et mouvements de caméra prolongent l’état intérieur du personnage, dans une mise en scène où les espaces naturels, les lieux et l’architecture des villes et bâtiments — le parc Bloomsbury, modèle du brutalisme à Londres, l’église baroque de Munich, les bâtiments modernes de Gaudí à Barcelone, les petites villes anciennes ou modernes à la blancheur immaculée nichées dans le désert andalou — deviennent mentaux. La musique minimaliste d’Ivan Vandor laisse place aux silences et aux sons du monde, renforçant l’impression de vide et d’attente.

L’ellipse et la béance

Le scénario coécrit par Antonioni et Mark Peploe, privilégie l’ellipse — figure emblématique de la mise en scène antonionienne —, l’ambiguïté et la suggestion, refusant toute explication psychologique. On pense à Feu Mathias Pascal de Luigi Pirandello — un homme apprend sa propre mort et en profite pour changer de vie — ainsi qu’à Meursault dans L’Étranger d’Albert Camus — même neutralité affective, même incapacité à projeter l’avenir. Mais chez Antonioni, la seconde vie ne peut pas exister, prendre corps face à la béance du monde.

Le plan-séquence final

Cette démarche trouve son aboutissement dans le célèbre plan-séquence final, l’un des plus impressionnants de l’histoire du cinéma, qui condense à lui seul la vision d’Antonioni: un cinéma du temps, de la disparition et du regard, où l’événement importe moins que ce qui se dérobe. Antonioni refuse toute clôture idéologique, toute réponse. Le personnage disparaît non comme un martyr ou un héros, mais comme un homme devenu inutile à lui-même.

Profession : Reporter est ainsi un film profondément politique précisément parce qu’il ne croit plus aux formes traditionnelles du politique. Un film de la fin des utopies, non comme défaite spectaculaire, mais comme lente érosion. Un cinéma métaphysique, une interrogation d’une lucidité radicale sur la noirceur et la désespérance profonde du monde.

Il se regarde ainsi moins comme un récit que comme une expérience sensorielle et existentielle, une traversée du monde moderne marquée par le doute, l’effacement et la solitude — une œuvre dense qui invite le spectateur à partager une errance plutôt qu’à en résoudre le sens.

Visible sur Canal VOD

1975 –  2h06

Quand le luxe devient trop visible, il cesse d’être désirable

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Milan, Italie. Image d'illustration.

Le luxe découvre à son tour une loi assez banale: à force de vouloir occuper tout l’espace, on finit par s’y dissoudre. Pendant des années, le secteur s’est cru intouchable. Il pouvait augmenter les prix, saturer le champ visuel, multiplier les prises de parole, transformer chaque lancement en événement mondial, chaque objet en signe social immédiatement repérable, sans jamais payer la note. Puis le marché a commencé à ralentir…


Bain estime que les biens personnels de luxe sont passés de 364 milliards d’euros en 2024 à 358 milliards en 2025, avec environ 20 millions de clients actifs perdus en un an. Ce n’est pas encore une chute. C’est pire : un début de désenchantement.

Pas assez cher, mon fils

Le contresens habituel consiste à accuser la démocratisation. On entend déjà le refrain : le luxe se serait affaibli parce qu’il serait trop vu, trop partagé, trop commenté, trop désiré par trop de monde. C’est une explication paresseuse, presque consolante. Elle permet au secteur de se raconter qu’il aurait été trahi par le public, alors qu’il s’est souvent trahi lui-même. Le luxe ne meurt pas parce qu’il plaît davantage. Il ne meurt même pas d’être vu. Il commence à mourir quand il devient visible de la mauvaise manière : quand ses recettes se voient, quand ses codes tournent en rond, quand son discours précède l’objet, quand la mécanique du désir devient si apparente qu’elle finit par détruire le désir lui-même. Le problème n’est pas la diffusion. Le problème, c’est la banalisation.

Hermès est là pour rappeler qu’une autre voie existe. En 2025, la maison a dépassé 16 milliards d’euros de chiffre d’affaires, avec une croissance de 8,9% à taux constants et une marge opérationnelle récurrente de 41%. Elle est connue partout, commentée partout, exposée partout. Et pourtant, elle n’a rien d’une marque usée. Pourquoi ? Parce qu’elle ne confond pas visibilité et disponibilité totale. Parce qu’elle continue de tenir une ligne au lieu de flatter la demande à chaque instant. Dans son communiqué annuel, Axel Dumas parle d’un réseau « exclusif et qualitatif » et d’une « communication singulière ». Reuters rappelait aussi en 2025 qu’Hermès continuait à limiter sa hausse de capacité à environ 6 % à 7 % par an. Autrement dit: la maison ne se comporte pas comme une machine affamée de conversion. Dans le luxe, la retenue n’est pas une coquetterie. C’est une preuve de force.

Gucci raconte exactement l’inverse. La marque reste immense, mondiale, identifiable entre toutes. Mais en 2025, son chiffre d’affaires est tombé à 6 milliards d’euros, en baisse de 22 % en publié et de 19 % à comparable, tandis que sa marge opérationnelle récurrente reculait à 16,1 %. Inutile de sombrer dans la caricature et de décréter que Gucci ne serait « plus du luxe ». Ce serait une phrase de réseaux sociaux, pas un diagnostic. Le vrai sujet est plus cruel: une maison peut rester partout présente et cesser progressivement d’aimanter. Elle peut rester célèbre et devenir moins désirable. Elle peut continuer à faire du bruit alors qu’elle ne fait plus le même effet. Voilà la banalisation symbolique: non pas la mort, mais l’affaissement du prestige.

Vieilles recettes

Les maisons ne s’abîment pas seulement en vendant trop. Elles s’abîment en répétant trop. Trop de signes simplifiés. Trop de silhouettes immédiatement décodables. Trop de storytelling. Trop de dépendance à quelques recettes rentables jusqu’à l’écœurement. À la fin, le client ne voit plus seulement un objet ; il voit le procédé. Il ne voit plus une maison ; il voit la méthode commerciale qui l’exploite. Or le luxe a toujours vécu d’un écart. Dès que cet écart se réduit à une formule visible, le prestige commence à fuir.

Bottega Veneta, à l’intérieur même de Kering, donne d’ailleurs la leçon que beaucoup feignent d’ignorer. En 2025, la maison a progressé de 3% à comparable ; son retail a augmenté de 4%, tandis que le wholesale reculait de 6% « en raison de l’approche très sélective de la maison vis-à-vis de ses partenaires », selon Kering. Voilà une phrase qu’une bonne moitié du secteur devrait encadrer. La sélectivité n’est pas un caprice de vieille maison. C’est l’un des derniers instruments de résistance contre la vulgarisation générale des signes. Le luxe ne vit pas de la proximité permanente. Il vit de la bonne distance.

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Les chiffres de Bain disent au fond la même chose, mais avec la froideur des tableaux Excel. Les plus gros clients représentent désormais un peu plus de 46% de la dépense totale en luxe personnel, contre 30% en 2019. Le secteur a donc continué à croître en s’appuyant de plus en plus sur une petite minorité de très grands acheteurs, pendant que sa base aspirante se contractait. Beaucoup de maisons ont cru qu’il suffisait alors de monter les prix, de viser plus haut et de laisser l’inertie du nom faire le reste. C’était une facilité de financiers, pas une stratégie de civilisation. On protège ainsi le chiffre d’affaires. On ne protège pas nécessairement le désir.

Car le vrai sujet n’est pas le prix. Le luxe n’a jamais eu vocation à être aimable ni raisonnable. Le vrai sujet, c’est ce qui continue à justifier le prix. Reuters rapportait fin 2025 que Bain jugeait que plusieurs années de hausses tarifaires agressives avaient aliéné une partie des clients. Là encore, le problème n’est pas de payer cher. Le problème commence quand la hausse devient plus visible que l’objet, quand la stratégie de marge saute davantage aux yeux que la singularité de la forme, du savoir-faire ou de la présence symbolique. À ce moment-là, le client ne paie plus pour entrer dans un monde. Il a le sentiment de financer une mécanique. Et une mécanique, on la compare, on la discute, on la diffère. On ne la désire plus de la même façon.

Le tribunal du marché de la seconde main

L’horlogerie, elle, ne ment jamais très longtemps. En 2025, les exportations horlogères suisses ont reculé de 1,7% en valeur et de 4,8% en volume, à 14,6 millions de pièces. Même le segment supérieur à 3 000 francs export a baissé. Ce n’est pas la fin de la montre mécanique. C’est mieux qu’un épilogue: c’est un révélateur. Dans un univers où l’objet n’est plus nécessaire pour donner l’heure, il ne survit que s’il reste chargé de forme, de tenue, de continuité, bref de densité symbolique. Quand il ne reste qu’un signe extérieur, la fatigue arrive vite. Quand il reste une présence, le désir tient.

Le diable s’habille en Prada 2, bientôt au cinéma. DR.

La seconde main en donne d’ailleurs une confirmation brutale. Bain évalue ce marché autour de 50 milliards d’euros en 2025, avec une croissance encore positive, largement portée par les montres et les bijoux. Ce marché n’est pas seulement un canal de revente. C’est un tribunal. Il distingue les objets qui gardent une valeur au-delà du lancement, de la campagne et du bruit, de ceux qui dépendaient trop étroitement de leur moment marketing. Un produit fort survit à sa communication. Un produit seulement visible, lui, meurt avec elle.

Voilà l’aveuglement d’une partie du luxe contemporain. Il a préféré accuser le regard des autres plutôt que sa propre complaisance. Il a cru que le danger venait du grand public, des réseaux sociaux, de la diffusion, de la démocratisation du regard. C’était commode. C’était faux. Le vrai poison est plus interne. Une maison de luxe ne meurt pas parce qu’elle est regardée. Elle meurt quand elle ne provoque plus qu’une reconnaissance réflexe. Quand ses signes circulent plus vite que sa substance. Quand son récit explique trop bien ce que l’objet n’impose plus tout seul. Quand sa présence devient familière au point de perdre toute tension.

Le luxe supporte très bien le succès. Il supporte beaucoup moins la répétition. Il supporte très bien d’être vu. Il supporte beaucoup moins d’être trop visible.