La triste disparition d’un inspirant et inspiré héros américain.
Un acteur c’est comme un piano. Il doit être bien accordé, mais il ne faut pas taper dessus trop fort.
Monica Bellucci
Carlos Ray, dit « Chuck » Norris nous a quittés. Ce maître des arts martiaux est une légende patriotique aux Etats-Unis. Il mit ses talents au service d’un certain cinéma pédagogique particulièrement apprécié par l’Américaine profonde, donc authentique. La clarté de son message rendait le spectateur capable de repérer l’ennemi des valeurs traditionnelles sans difficulté. Champion de karaté, il était ceinture noire de tangsudo, de taekwondo, de jiu-jitsu brésilien et de judo. Preuve de son esprit créatif, il fonda sa propre discipline, le Chun Kuk.
C’est Bruce Lee qui lui donna sa chance au cinéma. Il lui permit d’y faire ses premières armes dans « La fureur du dragon » en 1972. Comme disent les anglo-saxons, « and the rest is history » (les lecteurs auront traduit d’eux-mêmes). Le début d’une illustre carrière dans le film d’action. Pas exclusivement : vu son esprit encyclopédique, il publia de nombreux ouvrages touchant des thèmes divers : politique, développement personnel, religion…
Bien sûr, sa carrière n’aura pas été complète, cela est inévitable, même pour les plus grands artistes. Il faut mentionner un côté très méconnu de son bagage culturel. En filigrane, les connaisseurs devinaient qu’il dévorait les œuvres de George Bernard Shaw; il visionnait périodiquement My fair lady, inspirée de « Pygmalion », dont le thème, qui lui était cher, était la transformation de l’humble fleuriste en aristocratique duchesse grâce aux leçons de phonétique du professeur Higgins.
Et Shakespeare… Le grand Will… Il caressait le rêve d’incarner Hamlet sur les planches, sans oublier le roi Lear. Vu son pétillant esprit, il se serait vu glisser dans la peau du Petruchio de « La mégère apprivoisée ». Cependant, il était écrit qu’il n’y aurait que le grand écran pour lui. Il le comprit à la dure quand, en 1971, il vécut comme une trahison son rejet par Roman Polanski pour son « Macbeth ». Mais il sut survivre à cette blessure et rebondir de cet échec. Sa voie était désormais tracée.
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Outre le film Delta Force (au rythme plus soutenu que celui de 2001 : L’odyssée de l’espace), la série télévisée Walker, Texas Ranger constitue l’apogée de sa carrière. Elle puise dans le pur réalisme du western américain classique, avec cependant une touche distinctive, moins fréquente dans les films mettant en vedette John Wayne : son personnage revendique, avec fierté, son héritage cherokee, ce qui reflète d’ailleurs le propre bagage familial de l’acteur-producteur.
Au final, l’ensemble de son œuvre fait mouche en enseignant que, dans la libre et triomphante Amérique, les malfrats n’ont jamais le dernier mot.
Et avec quelle jovialité il appréciait et lisait même parfois en public les aphorismes humoristiques qui lui étaient prêtés sous la rubrique « Chuck Norris Facts » sur Internet, qui lui attribuent des qualités surhumaines. Son préféré : « On a voulu sculpter le visage de Chuck Norris sur le mont Rushmore, mais le granit n’était pas assez dur pour représenter sa barbe ». Ce versatile acteur, héritier d’Alec Guiness, autodidacte qui n’avait jamais fréquenté l’Actors Studio, était confidentiellement surnommé le « caméléon » dans le milieu : son visage savait exprimer toute la palette des émotions humaines.
L’on peut espérer qu’il aura droit à des funérailles nationales. Pour l’oraison funèbre, il n’y a qu’une seule manière de lui rendre un véritable hommage : elle doit être prononcée conjointement par deux autres géants du 7e art cultivant une éloquence raffinée, Sylvester Stallone et Jean-Claude van Damme (dont les propres aphorismes métaphysiques sont légendaires). Plutôt qu’un discours suivi classique, elle pourrait ainsi prendre la forme d’un élégant dialogue socratique, de nature à produire des feux d’artifices et des rafales de fins mots d’esprit, dignes du cher disparu.
Les joyaux audiovisuels et littéraires de Chuck Norris lui confèrent d’ores et déjà l’immortalité. Du nuage que le Lone Ranger chevauche désormais pour l’éternité, lui aussi rend ses disciples pleinement « aware ». Cela dit, laissons ici le dramatique dernier mot à un autre frère d’armes, le mieux placé, évidemment, pour terminer : « Hasta la vista, baby ».
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