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Rima Abdul Malak contre Tom Hanks

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Il y a un virus bien plus dangereux que ceux qui peuvent nous infecter et nous affecter sur le plan sanitaire. Lui, il touche l’esprit, bat en brèche le bon sens et confond le sublime de l’art avec le réalisme le plus plat.


La ministre de la Culture Rima Abdul Malak, à la parole rare et après avoir concédé une fois à la dénonciation obligatoire du RN qui serait forcément un ramassis d’incultes, a, dans ses vœux du 16 janvier, souligné sa volonté de préserver le modèle français et donc de « lutter contre les assignations identitaires et la cancel culture ». Incidemment j’espère que son projet à plus d’un titre souhaitable pourra s’articuler correctement avec les velléités du ministre de l’Education nationale, plus mou sur ces principes et ces interdits.

Une dérive grave nous vient des Etats-Unis, qui semblent de plus en plus oublier le rôle symbolique de l’art et son caractère universel. Faute de quoi il tomberait dans un communautarisme constituant une régression absolue.

Des approches délirantes menacent l’art de mort

Par exemple, une rétrospective du peintre Philip Guston (1913-1980) a été reportée, de 2020 à 2022, par trois musées américains et la Tate Modern de Londres parce que certaines de ses toiles représentant le Ku Klux Klan de manière pourtant défavorable, risquaient d’offenser les Noirs. Au fond Guston n’avait pas le droit de se mêler d’une lutte qui ne devait concerner que la communauté de couleur. Une telle approche est délirante, qui enfermerait la morale et les révoltes et stigmatisations qu’elle prescrit dans le pré carré d’un camp exclusivement racial.

On avait déjà connu les méfaits d’un révisionnisme des grandes œuvres, soit par un plaquage absurde de notre humanisme d’aujourd’hui sur la beauté du classicisme d’hier, soit par la suppression ou la modification de certains passages en contradiction par exemple avec le féminisme militant actuel. Qu’on se rappelle sur ce point la dénaturation de la fin de Carmen ! Mais l’aberration, d’autant plus perverse qu’elle est imprégnée de bonne conscience, va beaucoup plus loin dorénavant: une tentative de mise à mort de ce que sont l’art, la comédie et le jeu des acteurs. Comment qualifier autrement le fait qu’un transgenre ne puisse être joué que par un transgenre, un homosexuel par un homosexuel ? Le contraire constituerait une marque d’irrespect à l’égard du genre du personnage… Comme si le propre du théâtre, du cinéma, n’était pas précisément de permettre à une personnalité talentueuse de se glisser dans la peau d’un être parfois aux antipodes d’elle pour démontrer l’étendue de son registre et la qualité de son interprétation…

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« Il n’est pas question de restreindre(…) la liberté d’interpréter tel ou tel rôle » a déclaré la ministre. Cette conception libre de l’art dramatique s’inscrit « dans la ligne du philosophe Ruwen Ogien distinguant l’offense du préjudice ». Selon lui, « un créateur peut offenser mais ne peut pas nuire ».

Cette piste profonde devrait être généralisée à la liberté d’expression entendue globalement pour faire admettre que celle-ci ne peut pas être blâmée au seul prétexte qu’elle va causer inéluctablement des dommages, des préjudices. En effet ce serait la réduire trop puisque penser vraiment ne peut pas engendrer que de la douceur chez ceux qui lisent ou écoutent.

En ce sens je suis en désaccord avec ce qu’énonce la philosophe Carole Talon-Hugon pour qui « la liberté d’expression a des limites fixées par la loi, et le caractère fictionnel ne change rien à l’affaire ». Alors qu’au contraire il peut tout changer sauf à considérer que la fiction est vouée à n’être qu’un champ de roses !

Tom Hanks regrette d’avoir tourné dans «Philadelphia»

Je regrette, par ailleurs, que cet acteur si remarquable qu’est Tom Hanks, au nom d’une bienséance et d’un extrémisme tout américains, ait été gangrené à son tour puisqu’il a déclaré qu’aujourd’hui il n’aurait plus accepté le rôle de l’homosexuel atteint du sida dans Philadelphia (1993) à cause de « l’inauthenticité d’un hétéro jouant un gay » et sans doute du refus de plus en plus affiché de beaucoup d’homosexuels de se voir représentés par des acteurs ne l’étant pas.

Cette évolution est catastrophique qui vise à abolir la distance entre ce qui est et ce qui est joué et, étouffant la fiction sous un réel sans horizon, réduit le spectacle à une copie conforme de ce qu’il est convenu d’appeler « la vraie vie » sans la magie de l’art qui la rend encore plus vraie que nature. Imaginons, si on continuait à suivre cette pente suicidaire, ce que pourraient devenir les spectacles, l’art, la littérature et la culture de demain. Non plus une transfiguration, une recomposition, un approfondissement du réel, le droit à l’imagination et au second degré, le génie de quelques-uns de savoir sublimer ceux qu’ils ne sont pas, le bonheur ou la douleur bienheureuse de la représentation d’un monde à la fois si lointain mais si proche, non plus de la magie, non plus de la poésie dans toutes ses facettes mais de la prose, la pire qui soit: celle qui plagie le réel et, trop vertueuse, meurt sous lui.

Libres propos d'un inclassable

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Elisabeth Lévy sur la tribune de Carole Talon-Hugon: « Je ne comprends pas qu’on censure tout ce qui choque ! »

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio du lundi au jeudi après le journal de 8 heures.

Ces J.O. sentent le sapin

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Dix-huit mois. Une double grossesse. Une double faute à venir. Qui peut croire aujourd’hui que Paris peut demain accueillir des millions de personnes dans la sécurité et la dignité dues aux grandes communions universelles ? Par quel miracle ce pays exsangue va dissimuler au reste du monde les décombres de son déclin ?


Les J.O. dans un pays en guerre. Macron a beau tortiller des lombaires pour ne pas livrer son char Leclerc, le vice-président de la Douma a tranché pour lui. Dans le vif. La France est selon lui entrée en guerre. La France est notre ennemie. Ce jeu de dupes diplomatique ne pouvait plus résister à l’épreuve du temps. Et surtout des faits. Comme tous les experts militaires parient sur une guerre longue, on peut anticiper sur l’attractivité de Paris dans dix-huit mois. Paris à deux heures du front. Paris à trois gestes barrières des lance-missiles russes. Une perspective qui incite plus à aller siffler là- haut sur la colline du crack et faire zaï-zaï-zaï-zaï, qu’à mettre un short pour courir ou sauter après une médaille. Et cette croix orthodoxe de Zelensky qui s’empare déjà de l’organisation. Il ne veut pas voir un athlète russe ou bélarusse lancer un javelot ou un os au chien. Après une année à pratiquer le petit bonhomme en moussaka, on imagine que dans un an il faudra passer par lui pour récupérer les accréditations. Bref, la guerre s’habille en aigle noir et ondule les ailes chargées de menaces sur les toits de Paris. Zaï- zaï-zaï-zaï…

Les J.O. dans un pays en guerre sociale. Quel que soit le résultat du bras de fer entre Macron et la rue, le reste du quinquennat est condamné à se consumer dans un climat délétère. Pour lutter contre les déserts médicaux la Sécu organise des ponts aériens. Après avoir inventé le médicament générique, elle invente le toubib rechapé. De bons vieux docs à la retraite, sortis de leurs canapés pour aller faire des piges dans le rural. Dans ce contexte tiers-mondiste, si un pangolin éternue au Stade de France pendant la finale du 100 mètres, c’est chaud. Une émeute dans un pays à l’os sans Doliprane. Au moment des Jeux la pression sociale sera maximale. Les syndicats pourraient être tentés de se refaire la queue de cerise. A la RATP avec un préavis on pourra tâter du parachute doré. Macron sera dans un état de surexcitation haut-débit. Rien ne doit gâcher les Jeux de Cesarino. Alors il dira au Schpountz de céder sans négocier. À qui? Au Schpountz. Jean Casseutexeu. Avec son charisme de contrôleur, il a fini patron de la RATP. Chic planète, dansons dessus.

Les J.O. au pays de Coubertin. Pédophiles, vieux pervers lubriques, escrocs à poils courts, coachs vicieux au cuir épais, welcome dans les douches du Sport français. Pour la première fois une ministre s’est vraiment mise au boulot. Putain le chantier. Un Vatican. Allons enfants… Buvez comme des trous, fumez comme des centrales à charbon et fuyez le sport qui nuit durablement à la santé et au fair-play.

Le préfet de police Didier Lallement, 2020 © NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Les J.O. au pays de Darkmanin. Pour rassurer les sujets du Roi, le Dark de la Champion’s League est toujours aux manettes de la Sécurité. Débarrassé du préfet Lallemant et sa casquette XXXL de carnaval, il est prêt à affronter tous les dingos de la planète qui vont essayer de se refaire la barbe sous les projecteurs des Breaking News. Problème, il échoue régulièrement dans tout ce qu’il entreprend. Et pas seulement face aux cadors du crime. Devant des zombies en manque, des clandestins mineurs, un imam de la fête à Neuneu. Bref, prions…

Les J.O. au pays des rats d’Hidalgo. Cerise sur le bateau mouche,des centaines de milliers de touristes, des rêves glamour d’Emilie in Paris plein les hublots, vont, au réveil, tomber de l’avion par les toboggans. Le comité d’accueil des rats de la manade Hidalgo au garde à vous sur le tarmac. Gras comme des porcs andalous, collants comme une affiche de Dupont-Aignan, ils sont chargés de mission pour injecter un peu de réalisme à la fiction.

Le terminus des prétentieux. Un état des lieux aussi cauchemardesque ne condamne pas à l’inaction. Les pouvoirs publics pouvaient organiser un Intervilles, des courses de vachettes ou un Salon International de la découpe en bois des Iles Sandwich. Non. Il leur fallait les J.O. Bonne chance.

Réparations

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Pour le gouvernement de l’île de la Barbade, les descendants de propriétaires de plantations blancs ayant bénéficié de l’esclavage, devront payer des «réparations». L’acteur britannique, Benedict Cumberbatch, n’échappe pas à la règle.


Sorti en 2013, le film Twelve Years a Slave raconte l’histoire de Solomon Northup, Afro-Américain vendu comme esclave dans la plantation de William Ford. L’histoire offre un rôle taillé sur mesure pour l’acteur Benedict Cumberbatch, un descendant éloigné du roi Richard III, dont la famille possédait elle-même au XVIIIe siècle une vaste plantation de 250 esclaves à la Barbade, île des Caraïbes qui a décidé en 2021 de couper ses liens historiques avec le Royaume-Uni et de prendre son indépendance. Le nouveau gouvernement a décidé de revisiter son passé tumultueux et de poursuivre les descendants des anciens propriétaires d’esclaves. Une commission d’enquête a été mise en place.

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Dans son viseur, le héros de la série Sherlock. Pour David Denny, secrétaire général du Mouvement des Caraïbes pour la paix et l’intégration, l’affaire est déjà entendue : « Tout descendant de propriétaire de plantation blanc ayant bénéficié de l’esclavage devrait être invité à payer des réparations, y compris la famille Cumberbatch. » Un passé que Benedict Cumberbatch a toujours assumé. Lors de l’abolition de l’esclavage en 1833, sa famille avait été généreusement indemnisée par les autorités coloniales. Selon le Daily Telegraph, l’acteur pourrait faire face à des poursuites judiciaires afin de payer le prix de décennies de traite négrière. Il y a peu de chances que ce dossier aboutisse en dépit de la pression exercée par les associations locales du Black Lives Matter. « Je ne vois pas comment ils pourraient déposer une réclamation légale, car il faudrait sortir un titre foncier valide, et un dommage civil ne peut être hérité par les actuels descendants des esclavagistes, compte tenu notamment du délai de prescription », rappelle Luke Moffett, professeur à l’université Queens de Belfast. Face au tollé, David Comissiong, vice-président de la Commission nationale sur les réparations à la Barbade, a nié avoir porté le cas devant la justice.

12 Years a Slave

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Ode au paria

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« Peter Grimes » de Benjamin Britten, au Palais Garnier du 26 janvier au 24 février 2023


Benjamin Britten aurait du mal avec les injonctions de la parité. Par chance, il est mort en 1976, âgé de 63 ans, soit bien avant que la question ne se pose avec l’acuité que l’on sait sous nos latitudes. Au reste, le plus grand compositeur anglais du siècle dernier avait une excellente excuse : il était homosexuel – en toute discrétion et de façon inavouée.  Dans un monde fort éloigné, il va sans dire, du bouillon de culture LGBTQIA+. Britten partageait sa vie avec son aîné de trois ans, le ténor Peter Pears (1910-1986).

Peter Grimes est sa première œuvre lyrique, également la plus populaire. La dernière sera Death in Venice (1973), d’après la célèbre nouvelle de Thomas Mann dont le grand Luchino Visconti, de son côté, tirera trois ans plus tard le film que l’on connaît. Mais The Turn of Screw (1954), d’après le génialissime roman d’Henri James, est une autre merveille. Et que dire de Willy Budd (1960), opéra chanté de part en part exclusivement par des voix masculines ! Bref, Britten, objecteur de conscience et gay avant la lettre, qui s’exila aux Etats-Unis pour éviter de servir pendant la Seconde Guerre mondiale, n’obéit en rien aux codes, ni de son époque, ni a fortiori de la nôtre. Autant dire qu’il n’a pas fait son temps.

En 1944, au sortir du conflit (en 1961, la consécration de la cathédrale de Coventry, érigée en lieu et place de celle détruite en 1941 par les bombardements, inspirera d’ailleurs au compositeur un War Requiem bouleversant) Peters Grimes redonne vie à l’opéra anglais, en désuétude depuis Purcell. Le sujet en est équivoque à souhait.

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Créé à Londres dans la salle du Sadler’s Wells, l’opéra Peter Grimes transpose dans le « Bourg » la petite ville d’Aldeburgh, sur le littoral du Sussex (là même où Britten élira domicile peu après son exil américain puis trouvera la mort). Ecrit en collaboration par Britten et le critique littéraire et poète communiste Montagu Slater, son livret s’inspire d’un recueil poétique de George Crabbe, publié en 1810, sous le titre The Borough. Mais chez Britten, la figure du pêcheur Peter Grimes, victime de la rumeur et de la calomnie, prend une dimension ambivalente : celle de l’inadapté social en butte aux préjugés. L’arrière-plan homosexuel ne s’exprime pas clairement, mais la chute mortelle et la noyade du petit apprenti, qui provoque une chasse à l’homme et le naufrage du pêcheur, est à l’évidence une allégorie de l’oppression morale contre toutes les formes d’altérité, et en particulier les sexualités « déviantes ». D’autant que plane jusqu’au bout une inquiétante ambigüité quant à la personnalité du paria –  laissant ainsi la tragédie largement ouverte à l’interprétation morale.

Crée au Teatro Real de Madrid et reprise l’année suivante au Royal Opera House de Londres, cette nouvelle production à l’Opéra-Bastille, dans la très belle mise en scène de Deborah Warner, transpose l’action dans une Angleterre contemporaine, qui pourrait être celle de l’ère thatchérienne, avec ce sous-prolétariat en déphasage avec le peuple des petits-bourgeois paupérisés, et la société des notables. La mer, personnage principal du drame, est ici figurée, dans les décors au réalisme abstrait signés du canadien Michael Levine, par un grand rectangle blanc, strié, occupant tout le fond de scène, aux irisations horizontales, tandis qu’un éphèbe dansant, aux lourdes boucles brunes, suspendu dans le ciel par des cordages, chorégraphie par instants un désir idéalisé, à jamais contrarié par le sort.

Si, dans le rôle de Peter Grimes fait merveille le ténor britannique Allan Clayton, la soprano suédoise Maria Bengtsson campe une Ellen (la fiancée malheureuse de Peter) qui manque un peu de puissance vocale dans les graves, en dépit d’un très beau timbre qui scintille dans les aigus. Une mention particulière à la mezzo Rosie Aldridge, dans le rôle de la méchante et ridicule Mrs. Sedley. A la baguette, Alexander Soddy, qu’on découvre sur la scène parisienne à la tête d’un Orchestre de l’Opéra de Paris galvanisé, rend justice à cette partition sublime : tour à tour cristalline, ouatée, rutilante, grinçante, grotesque, dont les motifs déchaînent par moments la houle d’un lyrisme dissonant, et dont les cinq interludes qui ponctuent les trois actes de Peter Grimes sont comme autant de courts poèmes symphoniques, captivants, inoubliables. 

Peter Grimes. Opéra en un prologue et trois actes de Benjamin Britten (1945). Nouvelle production. Mise en scène : Deborah Warner. Décors : Michael Levine.  Direction : Joana Mallwitz. Orchestre et chœurs de l’Opéra de Paris. Avec Allan Clayton (Peter Grimes), Simon Keenlyside (Captain Baistrode), Catherine Win-Rogers (Auntie). Palais-Garnier, les 1, 4, 7, 11, 14, 24 février à 19h30. Les 29 janvier et 19 février à 14h30.

Beautés de papier

La beauté n’est plus une préoccupation quotidienne. Il suffit de voir à quoi ressemblent nos rues, les immeubles qu’on y construit et les gens qui s’y promènent. Le goût de l’esthétique trouve refuge dans nos intérieurs et atteint son comble grâce à des éditeurs de papiers peints, véritables artisans d’art, telle la maison Iksel.


L’enfant qui subsiste en chacun de nous se souvient de ses premières années de vie, gravées en lui pour l’éternité, au cours desquelles il prend peu à peu conscience de lui-même et de son environnement en contemplant le papier peint de sa chambre figurant des lions, des oiseaux et des fleurs : par-delà le plaisir que lui procurent ces dessins, il sent là un langage caché, une intention, un premier contact avec la beauté de la nature.

La beauté élève

Quelle est la valeur de l’ornementation dans notre vie quotidienne ? Ce qui est d’abord troublant, c’est que le fait même de poser la question en public, aujourd’hui, expose au risque du sarcasme, comme si l’ornementation était une idée ou une préoccupation ridicule d’un autre âge cantonnée à la seule sphère privée. Or il n’en a pas toujours été ainsi, comme le démontre lumineusement l’historien de la vie quotidienne Roger-Henri Guerrand dans son livre L’Art nouveau en Europe (publié en 1965 avec une préface d’Aragon). Dans la lignée de Napoléon III et du préfet Haussmann, nous dit Guerrand, les dirigeants de la IIIe République, de 1871 à 1914, ont considéré l’accès à la beauté comme une priorité politique absolue : Paris, la capitale, devait être belle à travers son architecture, ses façades d’immeubles, ses perspectives, ses pavés non goudronnés, ses rues arborées, ses réverbères au gaz, ses colonnes Morris, ses fontaines et ses bouches de métro dessinées par Hector Guimard…

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Fascinants dans le contexte actuel, les textes ministériels exhumés par Guerrand campent une bourgeoisie éclairée qui aspire à rendre la beauté accessible au peuple en même temps qu’elle lui inculque les règles élémentaires de l’hygiène (à l’image du père de Marcel Proust). Le spectacle de la beauté doit inciter les classes laborieuses (qui n’ont pas encore été chassées de Paris !) à gravir les échelons et à s’instruire, il est un facteur d’ordre, d’harmonie et de paix sociale. Cette façon de voir les choses est-elle si stupide ? Toujours est-il qu’en 2023, la beauté a été bannie de nos villes et s’est réfugiée dans nos appartements ! Nous sommes entrés dans la civilisation du cocooning et de la termitière. D’ailleurs, le marché mondial de la décoration d’intérieur a explosé : 840 milliards de dollars dont 26 milliards seulement pour la France.

L’art du papier peint

Inventé par les Chinois, le papier peint à la main a été introduit en Europe par Marco Polo au XIIIe siècle, mais son essor ne commence qu’au XVIIIe en France et en Angleterre où il se substitue peu à peu aux peintures murales. Pour la bourgeoisie triomphante du XIXe siècle, cet art décoratif permet de retrouver le faste de l’aristocratie défunte.

Le grand théoricien du papier peint est l’Anglais William Morris (1834-1896) à qui une très belle exposition est actuellement consacrée à La Piscine de Roubaix. En France, la plus ancienne entreprise de papiers peints artisanaux est la manufacture Zuber fondée en 1790 en Alsace, où l’on continue à imprimer des motifs du XIXe siècle à la planche. De même, l’atelier d’Offard, à Tours, fabrique ses couleurs à partir de pigments naturels, utilise de la colle de peau de lapin et peint ses papiers à l’aide de grandes brosses de soie… On est dans le sublime et donc, dans l’inaccessible…

Mehmet et Dimonah Iksel, le renouveau inspiré

Heureusement pour nous, il existe aussi une autre technique d’impression un peu moins coûteuse : la reproduction numérique telle qu’elle a été mise au point par un couple de décorateurs hors du commun : Mehmet et Dimonah Iksel.

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Né à Istanbul en 1951, Mehmet est à l’origine metteur en scène de théâtre à Paris où il monte les pièces de Marivaux et de Jean Genet. Lors d’un voyage en Inde, il tombe amoureux de Dimonah, fille d’un diamantaire d’origine irakienne et hongroise. À Jaipur, tous deux découvrent une corporation de peintres d’exception capables de reproduire aussi bien des tableaux de Rubens et de Poussin que de restaurer des fresques chinoises du XIIe siècle ! « Nous travaillons avec eux depuis trente-trois ans. Ils sont incroyablement méticuleux, par exemple, ils peignent chaque feuille d’arbre, l’une après l’autre… On n’est pas dans l’impressionnisme ! Ils travaillent sur des toiles de coton tissées à Jaipur qui ont reçu plusieurs couches d’enduits naturels destinés à bien fixer les couleurs. Ces toiles présentent des plis et des petites craquelures que nous nous efforçons de restituer sur nos papiers peints. » Dimonah conçoit elle-même la plupart des panoramiques en s’inspirant notamment des peintres naturalistes français du XVIIIe siècle (tel Pierre-Joseph Redouté, 1759-1840, à qui l’on doit de splendides aquarelles de fleurs et d’animaux). Elle fournit aux peintres les planches originales dénichées en salles des ventes et les assemble un peu comme un collage surréaliste à la Max Ernst. Puis vient la seconde phase de fabrication, tout aussi importante : « Nous photographions les peintures à la chambre, explique Dimonah, avec un temps de pose très long de plusieurs heures. Les photographies sont ensuite numérisées par notre équipe d’informaticiens basés à Istanbul, centimètre carré par centimètre carré : en fait, il faut autant de temps pour numériser que pour peindre ! C’est un travail colossal. Dans nos papiers peints, la seule chose qu’on ne peut pas reproduire, c’est le dessin, le geste d’un Dürer ou d’un Picasso qui avaient une main prodigieuse ! Le dessin, pour moi, c’est la quintessence du génie. » Certains panoramiques des Iksel mesurent 25 mètres de large. On peut en admirer certains à l’hôtel Saint-James, à Paris.

Les ravages de la modernité, William Morris les a tous prévus en son temps : la destruction de la nature, la soumission de l’homme aux machines, la libération de ses plus bas instincts et la disparition du travail artisanal au profit de la laideur industrielle… Comme Morris, les Iksel pensent que la beauté d’un papier peint ou de n’importe quel objet du quotidien exerce une action bienfaisante sur notre psychologie, l’essentiel est de sentir la main, le geste et l’intention de l’artisan qui l’a créé.

Iksel, 20, rue Bonaparte 75006 Paris, www.iksel.com

L'art nouveau en Europe: Préface de Louis Aragon

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L’école de Marcinelle au centre du village

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Un catalogue et une exposition au Musée des Beaux-Arts de Charleroi en Belgique pour fêter les 100 ans de la maison Dupuis


Dans ma jeunesse lointaine et rurale, deux écoles de pensée s’opposaient. Irréconciliables et sûres de leur ligne, porteuse chacune de valeurs différentes. D’un côté, les lecteurs du Journal de Tintin, adeptes de la ligne claire et d’une structure narrative charpentée ; de l’autre, Spirou Magazine plus ouvert au désordre héroïque et à la fable gaguesque. La jeunesse française était déjà, en ce temps-là, soumise aux directives belges. La bande-dessinée est belge comme l’Atomium a neuf boules et les frites sont plongées dans deux bains de cuisson. Incapable de choisir entre ces deux voies, j’achetais les deux hebdomadaires dans la librairie de mon village. Et il m’arriva plus d’une fois de succomber aux sirènes américaines en m’offrant le Journal de Mickey tout en me soumettant au marxisme ambiant de la Place du Colonel Fabien en acquérant Pif Gadget.

Charleroi, centre du monde

Idéologiquement, j’errais entre Hergé et Franquin, Rahan et Tintin, les Castors Juniors et Gaston Lagaffe, Clifton et Théodore Poussin. J’étais papivore comme d’autres sont aujourd’hui fructivores. Plus tard, ayant attrapé le virus de la planche, je fus de toutes les aventures, de Charlie Mensuel à L’Écho des savanes jusqu’A suivre. Que reste-t-il de mon idéal franco-belge ?

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 Les héros, pardi ! Natacha, Gil Jourdan, Champignac, Yoko Tsuno, Jérôme K. Jérôme Bloche, Starter, Buck Danny et tant d’autres. Les éditions Dupuis célèbrent leur centenaire par une exposition intitulée « La Fabrique de héros » (100 ans de 9ème art au pays noir) visible au Musée des Beaux-Arts de Charleroi jusqu’au 30 juillet 2023 et la sortie d’un livre-catalogue sous forme de dictionnaire signé José-Louis Bocquet et Serge Honorez. De l’achat par Jean Dupuis, imprimeur à Marcinelle de la première presse à pédale en 1896 à l’invention de la BD moderne, de la parution du « Moustique » à Michel Vaillant sur grand écran, cette folle aventure nous est contée. Comment Marcinelle, section de la ville de Charleroi est-elle devenue aussi célèbre que la gare de Perpignan ? Car, le centre du monde de la BD se situe bien là.

Un empire de la presse jeunesse soutenu à bout de bras par un groom, des lutins bleus, une hôtesse de l’air en mini-jupe, une électronicienne japonaise, un cocker avec toute sa famille réunie ou des soldats de la guerre de Sécession. Ce récit est une plongée dans l’édition pour enfants qui n’a cessé de vouloir s’émanciper et refuser les cases, mais également une lutte économique à coups de rachats et une mise en concurrence féroce entre les dessinateurs. Sans oublier l’évolution des lois sur la censure et les habitudes de lecture qui changèrent avec l’arrivée de la télévision puis des mangas. La reconnaissance d’un véritable métier a été à la manœuvre chez Spirou. Dans ce recueil, vous retrouverez les princes du genre, les seigneurs qui ont inventé et surtout construit notre imaginaire, semaine après semaine, ils s’appellent Franquin, Peyo, Morris, Tilleux, Macherot ou le rédacteur en chef, le barbu et non moins virtuose Yvan Delporte (1956-1968). Vous apprendrez comment le Marsupilami est né ou comment « le Trombone illustré » est sorti de cave durant seulement 30 numéros, de mars à octobre 1977.

Les Amis de Spirou

Et puis comment cette presse a réussi à fidéliser son jeune public en créant, par exemple, le club des Amis de Spirou (A.D.S), confrérie entre scoutisme et code d’honneur, ou comment les invendus vont être reliés et recyclés en recueil afin de devenir de gros albums et conquérir ainsi d’autres lecteurs et de nouveaux marchés. En pénétrant dans cette saga, vous vous familiariserez avec les règles tacites de parution et la hiérarchie entre les auteurs. « Chez Dupuis, il y a trois types de bandes dessinées publiées dans Spirou. Celles qui ne quitteront jamais le journal – la majorité -, celles qui sont publiées en album broché et celles qui ont droit à une reliure cartonnée », écrivent-ils. Il faut savoir attendre son heure pour exister professionnellement. Ou encore cette anecdote savoureuse quand Peyo « annonce aux Dupuis que la société Kellogg’s désire glisser dans ses boîtes de cornflakes des figurines Schtroumpf » et que l’éditeur de Spirou n’y voit aucune objection et s’en désintéresse, n’ayant pas perçu les possibilités commerciales infinies du merchandising.

La fortune du dessinateur était faite, aggravant aussi par là même, ses problèmes de santé. Dupuis a été de toutes les batailles éditoriales, il fut le premier à s’intéresser à la bande dessinée de poche en publiant Bonjour Snoopy en 1965 (avant que Schulz ne fasse la une de Time Magazine) ou à lancer, dès 1988, la collection « Air Libre », annonçant l’ère du roman dessiné, avec le splendide « Voyage en Italie » de Cosey. Sans aucun doute, tous ces personnages de fiction sont nos héros pour la vie !

La fabrique de héros – 100 ans d’édition chez Dupuis – José-Louis Bocquet et Serge Honorez

La fabrique de héros - 100 ans d'édition chez Dupuis

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Céline Laurens: descente aux enfers

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L’écrivaine, prix Nimier 2022, passe avec brio l’épreuve du deuxième roman avec Sous un ciel de faïence


Le premier roman de Céline Laurens, Là où la caravane passe, publié en 2022, a rencontré le succès. Le Prix Roger Nimier lui a même été attribué. Comme souvent la critique attend au tournant l’auteur d’un deuxième ouvrage. Céline Laurens confirme son talent en récidivant de fort belle manière. Elle nous entraîne dans les couloirs insalubres du métro parisien en compagnie de Jacques, conducteur de rame sur la ligne 6, puis sur la ligne 12 (suite à un blâme), pour finir comme voyageur sur la ligne 1, automatisée, terminus Bérault. Dans une langue efficace et parfois poétique, maniant l’ironie voltairienne et l’absurde à la manière de Beckett, nous découvrons un monde chtonien méconnu.

La romancière Céline Laurens, août 2021 © Jean-Michel Nossant/SIPA

Il est rare, reconnaissons-le, que nous nous attardions par curiosité dans les boyaux du métro, éclairés par des néons de salle d’urgence. Ça commence comme dans un conte. Jacques vient d’être embauché, il est dans la cahute où l’on renseigne les voyageurs, à la station Madeleine. Il va rencontrer la femme de sa vie, prénommée Madeleine. Il fallait oser l’écrire. Mais Céline Laurens ne manque pas d’audace. La future épouse de Jacques possède un sacré tempérament. Elle est impulsive, aime la castagne verbale, et surtout elle est hypocondriaque au dernier stade. Elle serait capable de filer d’intolérables angoisses à un ver de terre. « Croyez-le ou non, s’écrie le narrateur de ce récit haut en couleur, elle m’avait même fait le coup du cancer de la prostate et ce n’était pas de m’entendre ricaner qui l’avait fait se sentir horriblement humiliée, mais de savoir qu’elle ne pouvait pas développer une maladie dont elle avait pourtant tous les symptômes parce que : ‘’ C’est encore l’apanage des hommes ! »

Ligne 12, un détour par l’enfer

D’autres personnages viennent se mêler à cette ronde infernale souterraine, ils semblent sortis d’un tableau de Jérôme Bosch : poète baudelairien, chanteur alcoolisé, paumé camé… Tous traînent leur misère sous le ciel de faïence des stations et couloirs de la ligne 6. Et puis il y Amandine, punk à chien, sans chien, encore plus destroy que les autres. Elle me fait penser à Virginie Despentes, période crade, quand elle zonait dans les rues de Bourges, avec ses clébards retors. Amandine est très réussie parce qu’on regrette sa mort.

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Le roman de Céline Laurens est également captivant car il nous montre la face sombre du métro. Amandine, grâce à Jacques, peut dormir à Charles-de-Gaulle-Étoile dans son wagon garé à une intersection de tunnel, lovée dans une couverture de laine, pendant que les touristes s’émerveillent en surface. La ligne 12, ancienne ligne A de la société Nord-Sud, ouverte au début du XXe siècle, est décrite de façon réaliste, n’en déplaise à Anne Hidalgo et son équipe. Jacques : « Je voyais la station Max-Dormoy envahie par des hordes de junkies, volant les passagers, fumant leur merde aux yeux de tous, maigres, jaunes, le regard luisant les traits hargneux, comme des porcs avides se jetant sur le moindre objet tombé de l’une des poches des voyageurs. » Et encore : « Même les flics n’osaient plus pénétrer dans la station. »

Sans révéler la fin du récit, on peut dire que ce monde underground est sans loi, une fois les rames à l’arrêt. Il n’est donc pas étonnant qu’il conduise au meurtre. Le voyageur, après avoir refermé Sous un ciel de faïence, ne pourra plus oublier la violence et la pestilence du métro parisien.

Céline Laurens, Sous un ciel de faïence, Albin Michel

Pierre Bettencourt: l’humour ciselé

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Le poème du dimanche


Reprendre, le temps d’un week-end par exemple, Pierre Bettencourt (1917-2006) et ses Fables fraîches pour lire à jeun. On peut lire aussi Les plaisirs du roi (paru à l’origine chez Losfeld dans une édition que je cherche en vain depuis longtemps). 

On peut tout lire, en fait, de Pierre Bettencourt qui était peintre, sculpteur, poète. On trouve encore la plupart de ses livres, non massicotés, aux Editions Lettres Vives. Bettencourt, c’est un Michaux – qui était son ami – en plus sensuel, plus franchement érotique. Ou un Marcel Béalu, dans le mélange de fantastique et de sexualité aussi élégante que morbide, voire un André Hardellet pour l’art de passer d’une dimension à l’autre avec une aisance souveraine, un naturel désarmant, comme si les frontières entre le rêve et la réalité n’existaient que par intermittences scintillantes. Deux poètes dont nous avons déjà eu, d’ailleurs, le plaisir de vous parler dans « Le poème du dimanche ». 

Pierre Bettencourt, lui, ajoute de l’humour à sa prose ciselée, un humour à froid en quelque sorte.  Il est finalement un des plus beaux surgeons de ce surréalisme auquel nous devons le plus grand bouleversement de l’imaginaire et de la perception au vingtième siècle.


Les sources d’encre

La France est le seul pays à posséder des sources d’encre. Elle en exporte à l’étranger. – On ne sait jamais, dit mon père. Faisons percer un puits dans le jardin. Si par bonheur nous touchons la nappe, notre fortune est assurée. On enfonça tubes après tubes, à l’aide d’un marteau-foreur : dix mètres, vingt-cinq mètres, cinquante, toujours rien. Là-dessus mon père mourut, les biens furent dispersés, j’étais le cadet, et seul me revint l’emplacement du puits. C’était ma dernière chance. Faute de moyens, je poursuivis moi-même les travaux, cinquante mètres, soixante, cent vingt-cinq : la vie passait. Quand, un beau soir de juin, un jet chaud m’aspergea le visage : c’était sans couleur, c’était comme de l’eau. Je n’en croyais pas mes yeux, m’être donné tant de mal pour ça, non ! j’en pleurais. Je vendis ma part au premier venu et j’entrai dans un couvent. La semaine d’après, dans tous les journaux du pays, on annonçait en grandes manchettes la découverte d’une nouvelle source d’encre sympathique. Il y en avait quatre en France et j’étais le seul à ne pas le savoir.

Pieds à pieds

Ma femme et moi, nous avons une façon de coucher ensemble qui pourra paraître un peu bizarre : ni face à face, ni dos à dos, mais plante des pieds contre plante des pieds. Toute notre sensibilité s’est réfugiée là, et nous passons des heures à nous chatouiller ainsi avant de dormir. Mais que dans un rêve, l’un de nous replie sa jambe et perde contact, l’autre se réveille : il y a quelque chose qui ne passe plus. Nous n’avons pas d’enfants, nous ne savons pas exactement comment il faut s’y prendre pour en faire, et nous n’avons jamais osé demander. Nous sommes heureux ainsi, dans nos lits bout à bout. Chacun est le sol de l’autre, l’hémisphère du Tout entier.

Fables fraîches pour lire à jeun

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Les plaisirs du roi

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Les derniers jours des fauves

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Comme un fauteuil Voltaire dans une bibliothèque en ruine

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Un peu tard dans la saison

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Norlande

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Bruno Lafourcade, janséniste de Gascogne

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Le dernier roman de Bruno Lafourcade est un polar catholique entre Barbey et Bernanos


J’ai déjà parlé de Bruno Lafourcade, romancier et critique, fin lettré au physique de rugbyman, homme du Sud-Ouest (qui parle l’occitan), révulsé par le triomphe des cacographes et des impostures de l’époque, lui qui s’obstine, en probe artisan, à user d’une langue précise, ponctuée à la perfection et au style percutant.

Ainsi, par exemple, dans Derniers feux. Conseils à un jeune écrivain, essai sur la condition de l’écrivain, il évoque la fécondité en art des entraves comme du remords – et même de l’humiliation : tout ce qui tanne le cuir de l’impétrant en lui faisant prendre conscience de sa petitesse : « Il n’y a pas de littérature sans filiation, sans goût du passé, sans tombeaux à fleurir ; il n’y a pas d’art sans morts à bercer ».

Je viens de lire Le Portement de la Croix, roman qui vient d’être réédité. Dans l’un de nos échanges épistolaires, il m’écrivait que ce livre n’était pas pour moi, car trop chrétien. Il avait tort : je l’ai lu d’une traite et le considère comme une œuvre magistrale, digne de Bernanos (Lafourcade a d’ailleurs consacré une belle étude à Monsieur Ouine).

Le titre fait allusion à une sculpture en bois découverte dans une grange de Saint-Marsan, œuvre probablement due à des cagots, cette caste de parias censés descendre de lépreux, de cathares ou de Sarrasins, forcés de vivre à l’écart et de ne pratiquer que les métiers du bois. Un ancien calvaire noyé dans la broussaille joue aussi un rôle dans le roman.

Double découverte, double crime atroce – dont les démoniaques prémices sont décrites successivement par un étudiant en théologie, par un jeune abbé et par le surveillant du collège oratorien de la Croix-Juguet, théâtre de l’un des meurtres. Envoûtante, l’atmosphère du récit doit beaucoup au jansénisme comme à la sorcellerie paysanne. Je ne sais si Lafourcade est vraiment catholique (il se prétend « plus pharisien que samaritain »), mais il « parle » catholique de façon troublante, et profonde se révèle sa culture théologique. Ses réflexions sur la laideur comme signe de l’absence de Dieu, sur le libre-arbitre et la grâce, sur la foi, cette démence (« La foi ne rend pas fou, elle est une folie ») s’inscrivent à la perfection dans la trame de cette tragédie, menée, oui, de main de maître.

Bruno Lafourcade, Le Portement de la Croix, 202 pages.

José Giovanni, le dernier aventurier

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Le Rapace, un film de 1968, mêle aventure et pessimisme politique. A revoir sur Arte, le 2 février.


Le Rapace passait le 9 janvier sur la chaine Arte. C’est le premier film de José Giovanni que je vois. Sans doute la critique cinématographique des années soixante dix et suivantes et les idéologies à la mode à cette époque ne conduisaient pas à découvrir les films de ce cinéaste français. La fougue de la jeunesse, le foisonnement musical des sixties, la découverte des grands films et des grands textes littéraires était plus importante.

Le Rapace nous conte l’histoire d’une révolution manquée au Mexique. Vera Cruz, en 1938, un tueur à gages taiseux, dur, cynique et sans morale est interprété par un Lino Ventura sec et ombrageux, parfait dans ce rôle. Il est engagé par un groupe de révolutionnaires pour assassiner le président du pays. Un étudiant idéaliste, persuadé de l’importance de son engagement militant et pressenti pour prendre le pouvoir, l’accompagne. 

Hommage à John Huston

Le sujet de la fiction laisse les spectateurs imaginer un film d’aventures comme les aimait José Giovanni dans ses romans en Série Noire comme dans bon nombre des œuvres auxquelles il collabora ou tourna. Le Rapace est un film tragique et désespéré, noir, où la révolution échoue.

Le pouvoir sera pris par un général sans pitié. Le cinéaste quitte la réalité française et tourne une sorte de néo-western psychologique au Mexique, une œuvre influencée par le cinéma américain, celui de John Huston tout particulièrement. José Giovanni prend aussi ses distances avec l’agitation révolutionnaire de mai 1968 en France et en Europe. Le Rapace sortira d’ailleurs sur les écrans français quelques jours seulement avant les événements.

Du point de vue cinématographique, son metteur en scène ne choisit pas de montrer des séquences d’action ou de bravoure ni les grands espaces du pays. Il se concentre sur la préparation du meurtre et sur l’affrontement verbal et physique entre le tueur à gages et le jeune révolutionnaire épris de liberté et d’amour du peuple.

A lire aussi: Quête d’identité

Huis-clos tendu

Il installe un huis-clos tendu où règne une ambiance de noir pessimisme très rare dans un film d’aventures. Lino Ventura jouait souvent des personnages possédant une droiture morale, le sens des valeurs et de l’honneur (comme dans L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville -1969). Dans Le Rapace, il interprète un personnage complexe et déroutant, affichant un détachement et un cynisme froid face aux évènements du monde.

La mise en scène sèche et crue de José Giovanni, superbement servie par les lumières chaudes et les cadres ciselés de Pierre Petit, son chef opérateur, par l’excellente musique de François de Roubaix et par les chansons de Los Incas font du second long-métrage de José Giovanni, une belle et ambitieuse réussite cinématographique que confirmera, le cinéaste, deux ans plus tard, en tournant son plus beau film, son chef-d’œuvre: Dernier domicile connu.

Le Rapace, de José Giovani : France – Italie – Mexique – 1968 – 1h47 – V.F. Interprétation: Lino Ventura, Rosa Furman, Aurora Clavel, Augusto Benedico, Carlos Lopez Figueroa….

Visible sur Arte (canal 7), jeudi 2 février à 13h35, et sur ARTE.TV et en DVD éditions Coin de mire-cinéma.

Le Rapace [Digibook - Blu-ray + DVD + Livret]

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Rima Abdul Malak contre Tom Hanks

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De gauche à droite, Rima Abdul Malak, Tom Hanks et Pap Ndiaye.

Il y a un virus bien plus dangereux que ceux qui peuvent nous infecter et nous affecter sur le plan sanitaire. Lui, il touche l’esprit, bat en brèche le bon sens et confond le sublime de l’art avec le réalisme le plus plat.


La ministre de la Culture Rima Abdul Malak, à la parole rare et après avoir concédé une fois à la dénonciation obligatoire du RN qui serait forcément un ramassis d’incultes, a, dans ses vœux du 16 janvier, souligné sa volonté de préserver le modèle français et donc de « lutter contre les assignations identitaires et la cancel culture ». Incidemment j’espère que son projet à plus d’un titre souhaitable pourra s’articuler correctement avec les velléités du ministre de l’Education nationale, plus mou sur ces principes et ces interdits.

Une dérive grave nous vient des Etats-Unis, qui semblent de plus en plus oublier le rôle symbolique de l’art et son caractère universel. Faute de quoi il tomberait dans un communautarisme constituant une régression absolue.

Des approches délirantes menacent l’art de mort

Par exemple, une rétrospective du peintre Philip Guston (1913-1980) a été reportée, de 2020 à 2022, par trois musées américains et la Tate Modern de Londres parce que certaines de ses toiles représentant le Ku Klux Klan de manière pourtant défavorable, risquaient d’offenser les Noirs. Au fond Guston n’avait pas le droit de se mêler d’une lutte qui ne devait concerner que la communauté de couleur. Une telle approche est délirante, qui enfermerait la morale et les révoltes et stigmatisations qu’elle prescrit dans le pré carré d’un camp exclusivement racial.

On avait déjà connu les méfaits d’un révisionnisme des grandes œuvres, soit par un plaquage absurde de notre humanisme d’aujourd’hui sur la beauté du classicisme d’hier, soit par la suppression ou la modification de certains passages en contradiction par exemple avec le féminisme militant actuel. Qu’on se rappelle sur ce point la dénaturation de la fin de Carmen ! Mais l’aberration, d’autant plus perverse qu’elle est imprégnée de bonne conscience, va beaucoup plus loin dorénavant: une tentative de mise à mort de ce que sont l’art, la comédie et le jeu des acteurs. Comment qualifier autrement le fait qu’un transgenre ne puisse être joué que par un transgenre, un homosexuel par un homosexuel ? Le contraire constituerait une marque d’irrespect à l’égard du genre du personnage… Comme si le propre du théâtre, du cinéma, n’était pas précisément de permettre à une personnalité talentueuse de se glisser dans la peau d’un être parfois aux antipodes d’elle pour démontrer l’étendue de son registre et la qualité de son interprétation…

A lire aussi, Ingrid Riocreux: Sexisme: le mythe du continuum

« Il n’est pas question de restreindre(…) la liberté d’interpréter tel ou tel rôle » a déclaré la ministre. Cette conception libre de l’art dramatique s’inscrit « dans la ligne du philosophe Ruwen Ogien distinguant l’offense du préjudice ». Selon lui, « un créateur peut offenser mais ne peut pas nuire ».

Cette piste profonde devrait être généralisée à la liberté d’expression entendue globalement pour faire admettre que celle-ci ne peut pas être blâmée au seul prétexte qu’elle va causer inéluctablement des dommages, des préjudices. En effet ce serait la réduire trop puisque penser vraiment ne peut pas engendrer que de la douceur chez ceux qui lisent ou écoutent.

En ce sens je suis en désaccord avec ce qu’énonce la philosophe Carole Talon-Hugon pour qui « la liberté d’expression a des limites fixées par la loi, et le caractère fictionnel ne change rien à l’affaire ». Alors qu’au contraire il peut tout changer sauf à considérer que la fiction est vouée à n’être qu’un champ de roses !

Tom Hanks regrette d’avoir tourné dans «Philadelphia»

Je regrette, par ailleurs, que cet acteur si remarquable qu’est Tom Hanks, au nom d’une bienséance et d’un extrémisme tout américains, ait été gangrené à son tour puisqu’il a déclaré qu’aujourd’hui il n’aurait plus accepté le rôle de l’homosexuel atteint du sida dans Philadelphia (1993) à cause de « l’inauthenticité d’un hétéro jouant un gay » et sans doute du refus de plus en plus affiché de beaucoup d’homosexuels de se voir représentés par des acteurs ne l’étant pas.

Cette évolution est catastrophique qui vise à abolir la distance entre ce qui est et ce qui est joué et, étouffant la fiction sous un réel sans horizon, réduit le spectacle à une copie conforme de ce qu’il est convenu d’appeler « la vraie vie » sans la magie de l’art qui la rend encore plus vraie que nature. Imaginons, si on continuait à suivre cette pente suicidaire, ce que pourraient devenir les spectacles, l’art, la littérature et la culture de demain. Non plus une transfiguration, une recomposition, un approfondissement du réel, le droit à l’imagination et au second degré, le génie de quelques-uns de savoir sublimer ceux qu’ils ne sont pas, le bonheur ou la douleur bienheureuse de la représentation d’un monde à la fois si lointain mais si proche, non plus de la magie, non plus de la poésie dans toutes ses facettes mais de la prose, la pire qui soit: celle qui plagie le réel et, trop vertueuse, meurt sous lui.

Libres propos d'un inclassable

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Elisabeth Lévy sur la tribune de Carole Talon-Hugon: « Je ne comprends pas qu’on censure tout ce qui choque ! »

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio du lundi au jeudi après le journal de 8 heures.

Ces J.O. sentent le sapin

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Anne Hidalgo à Lima lors de l'annonce (surprise!) de la désignation de Paris pour l'organisation des JO 2024. Photo: Fabrice Coffrini

Dix-huit mois. Une double grossesse. Une double faute à venir. Qui peut croire aujourd’hui que Paris peut demain accueillir des millions de personnes dans la sécurité et la dignité dues aux grandes communions universelles ? Par quel miracle ce pays exsangue va dissimuler au reste du monde les décombres de son déclin ?


Les J.O. dans un pays en guerre. Macron a beau tortiller des lombaires pour ne pas livrer son char Leclerc, le vice-président de la Douma a tranché pour lui. Dans le vif. La France est selon lui entrée en guerre. La France est notre ennemie. Ce jeu de dupes diplomatique ne pouvait plus résister à l’épreuve du temps. Et surtout des faits. Comme tous les experts militaires parient sur une guerre longue, on peut anticiper sur l’attractivité de Paris dans dix-huit mois. Paris à deux heures du front. Paris à trois gestes barrières des lance-missiles russes. Une perspective qui incite plus à aller siffler là- haut sur la colline du crack et faire zaï-zaï-zaï-zaï, qu’à mettre un short pour courir ou sauter après une médaille. Et cette croix orthodoxe de Zelensky qui s’empare déjà de l’organisation. Il ne veut pas voir un athlète russe ou bélarusse lancer un javelot ou un os au chien. Après une année à pratiquer le petit bonhomme en moussaka, on imagine que dans un an il faudra passer par lui pour récupérer les accréditations. Bref, la guerre s’habille en aigle noir et ondule les ailes chargées de menaces sur les toits de Paris. Zaï- zaï-zaï-zaï…

Les J.O. dans un pays en guerre sociale. Quel que soit le résultat du bras de fer entre Macron et la rue, le reste du quinquennat est condamné à se consumer dans un climat délétère. Pour lutter contre les déserts médicaux la Sécu organise des ponts aériens. Après avoir inventé le médicament générique, elle invente le toubib rechapé. De bons vieux docs à la retraite, sortis de leurs canapés pour aller faire des piges dans le rural. Dans ce contexte tiers-mondiste, si un pangolin éternue au Stade de France pendant la finale du 100 mètres, c’est chaud. Une émeute dans un pays à l’os sans Doliprane. Au moment des Jeux la pression sociale sera maximale. Les syndicats pourraient être tentés de se refaire la queue de cerise. A la RATP avec un préavis on pourra tâter du parachute doré. Macron sera dans un état de surexcitation haut-débit. Rien ne doit gâcher les Jeux de Cesarino. Alors il dira au Schpountz de céder sans négocier. À qui? Au Schpountz. Jean Casseutexeu. Avec son charisme de contrôleur, il a fini patron de la RATP. Chic planète, dansons dessus.

Les J.O. au pays de Coubertin. Pédophiles, vieux pervers lubriques, escrocs à poils courts, coachs vicieux au cuir épais, welcome dans les douches du Sport français. Pour la première fois une ministre s’est vraiment mise au boulot. Putain le chantier. Un Vatican. Allons enfants… Buvez comme des trous, fumez comme des centrales à charbon et fuyez le sport qui nuit durablement à la santé et au fair-play.

Le préfet de police Didier Lallement, 2020 © NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Les J.O. au pays de Darkmanin. Pour rassurer les sujets du Roi, le Dark de la Champion’s League est toujours aux manettes de la Sécurité. Débarrassé du préfet Lallemant et sa casquette XXXL de carnaval, il est prêt à affronter tous les dingos de la planète qui vont essayer de se refaire la barbe sous les projecteurs des Breaking News. Problème, il échoue régulièrement dans tout ce qu’il entreprend. Et pas seulement face aux cadors du crime. Devant des zombies en manque, des clandestins mineurs, un imam de la fête à Neuneu. Bref, prions…

Les J.O. au pays des rats d’Hidalgo. Cerise sur le bateau mouche,des centaines de milliers de touristes, des rêves glamour d’Emilie in Paris plein les hublots, vont, au réveil, tomber de l’avion par les toboggans. Le comité d’accueil des rats de la manade Hidalgo au garde à vous sur le tarmac. Gras comme des porcs andalous, collants comme une affiche de Dupont-Aignan, ils sont chargés de mission pour injecter un peu de réalisme à la fiction.

Le terminus des prétentieux. Un état des lieux aussi cauchemardesque ne condamne pas à l’inaction. Les pouvoirs publics pouvaient organiser un Intervilles, des courses de vachettes ou un Salon International de la découpe en bois des Iles Sandwich. Non. Il leur fallait les J.O. Bonne chance.

Réparations

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L'acteur britannique Benedict Cumberbatch (à droite) dans "Twelve Years a Slave", film de Steve McQueen (2014) © Capture d'écran Youtube / ABCP

Pour le gouvernement de l’île de la Barbade, les descendants de propriétaires de plantations blancs ayant bénéficié de l’esclavage, devront payer des «réparations». L’acteur britannique, Benedict Cumberbatch, n’échappe pas à la règle.


Sorti en 2013, le film Twelve Years a Slave raconte l’histoire de Solomon Northup, Afro-Américain vendu comme esclave dans la plantation de William Ford. L’histoire offre un rôle taillé sur mesure pour l’acteur Benedict Cumberbatch, un descendant éloigné du roi Richard III, dont la famille possédait elle-même au XVIIIe siècle une vaste plantation de 250 esclaves à la Barbade, île des Caraïbes qui a décidé en 2021 de couper ses liens historiques avec le Royaume-Uni et de prendre son indépendance. Le nouveau gouvernement a décidé de revisiter son passé tumultueux et de poursuivre les descendants des anciens propriétaires d’esclaves. Une commission d’enquête a été mise en place.

A lire aussi: Martinique: le drapeau de la discorde

Dans son viseur, le héros de la série Sherlock. Pour David Denny, secrétaire général du Mouvement des Caraïbes pour la paix et l’intégration, l’affaire est déjà entendue : « Tout descendant de propriétaire de plantation blanc ayant bénéficié de l’esclavage devrait être invité à payer des réparations, y compris la famille Cumberbatch. » Un passé que Benedict Cumberbatch a toujours assumé. Lors de l’abolition de l’esclavage en 1833, sa famille avait été généreusement indemnisée par les autorités coloniales. Selon le Daily Telegraph, l’acteur pourrait faire face à des poursuites judiciaires afin de payer le prix de décennies de traite négrière. Il y a peu de chances que ce dossier aboutisse en dépit de la pression exercée par les associations locales du Black Lives Matter. « Je ne vois pas comment ils pourraient déposer une réclamation légale, car il faudrait sortir un titre foncier valide, et un dommage civil ne peut être hérité par les actuels descendants des esclavagistes, compte tenu notamment du délai de prescription », rappelle Luke Moffett, professeur à l’université Queens de Belfast. Face au tollé, David Comissiong, vice-président de la Commission nationale sur les réparations à la Barbade, a nié avoir porté le cas devant la justice.

12 Years a Slave

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Ode au paria

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Peter Grimes 22-23 © Vincent Pontet / Opéra national de Paris

« Peter Grimes » de Benjamin Britten, au Palais Garnier du 26 janvier au 24 février 2023


Benjamin Britten aurait du mal avec les injonctions de la parité. Par chance, il est mort en 1976, âgé de 63 ans, soit bien avant que la question ne se pose avec l’acuité que l’on sait sous nos latitudes. Au reste, le plus grand compositeur anglais du siècle dernier avait une excellente excuse : il était homosexuel – en toute discrétion et de façon inavouée.  Dans un monde fort éloigné, il va sans dire, du bouillon de culture LGBTQIA+. Britten partageait sa vie avec son aîné de trois ans, le ténor Peter Pears (1910-1986).

Peter Grimes est sa première œuvre lyrique, également la plus populaire. La dernière sera Death in Venice (1973), d’après la célèbre nouvelle de Thomas Mann dont le grand Luchino Visconti, de son côté, tirera trois ans plus tard le film que l’on connaît. Mais The Turn of Screw (1954), d’après le génialissime roman d’Henri James, est une autre merveille. Et que dire de Willy Budd (1960), opéra chanté de part en part exclusivement par des voix masculines ! Bref, Britten, objecteur de conscience et gay avant la lettre, qui s’exila aux Etats-Unis pour éviter de servir pendant la Seconde Guerre mondiale, n’obéit en rien aux codes, ni de son époque, ni a fortiori de la nôtre. Autant dire qu’il n’a pas fait son temps.

En 1944, au sortir du conflit (en 1961, la consécration de la cathédrale de Coventry, érigée en lieu et place de celle détruite en 1941 par les bombardements, inspirera d’ailleurs au compositeur un War Requiem bouleversant) Peters Grimes redonne vie à l’opéra anglais, en désuétude depuis Purcell. Le sujet en est équivoque à souhait.

A lire aussi, du même auteur: «Le Trouvère» a trouvé sa prima donna: Anna Pirozzi

Créé à Londres dans la salle du Sadler’s Wells, l’opéra Peter Grimes transpose dans le « Bourg » la petite ville d’Aldeburgh, sur le littoral du Sussex (là même où Britten élira domicile peu après son exil américain puis trouvera la mort). Ecrit en collaboration par Britten et le critique littéraire et poète communiste Montagu Slater, son livret s’inspire d’un recueil poétique de George Crabbe, publié en 1810, sous le titre The Borough. Mais chez Britten, la figure du pêcheur Peter Grimes, victime de la rumeur et de la calomnie, prend une dimension ambivalente : celle de l’inadapté social en butte aux préjugés. L’arrière-plan homosexuel ne s’exprime pas clairement, mais la chute mortelle et la noyade du petit apprenti, qui provoque une chasse à l’homme et le naufrage du pêcheur, est à l’évidence une allégorie de l’oppression morale contre toutes les formes d’altérité, et en particulier les sexualités « déviantes ». D’autant que plane jusqu’au bout une inquiétante ambigüité quant à la personnalité du paria –  laissant ainsi la tragédie largement ouverte à l’interprétation morale.

Crée au Teatro Real de Madrid et reprise l’année suivante au Royal Opera House de Londres, cette nouvelle production à l’Opéra-Bastille, dans la très belle mise en scène de Deborah Warner, transpose l’action dans une Angleterre contemporaine, qui pourrait être celle de l’ère thatchérienne, avec ce sous-prolétariat en déphasage avec le peuple des petits-bourgeois paupérisés, et la société des notables. La mer, personnage principal du drame, est ici figurée, dans les décors au réalisme abstrait signés du canadien Michael Levine, par un grand rectangle blanc, strié, occupant tout le fond de scène, aux irisations horizontales, tandis qu’un éphèbe dansant, aux lourdes boucles brunes, suspendu dans le ciel par des cordages, chorégraphie par instants un désir idéalisé, à jamais contrarié par le sort.

Si, dans le rôle de Peter Grimes fait merveille le ténor britannique Allan Clayton, la soprano suédoise Maria Bengtsson campe une Ellen (la fiancée malheureuse de Peter) qui manque un peu de puissance vocale dans les graves, en dépit d’un très beau timbre qui scintille dans les aigus. Une mention particulière à la mezzo Rosie Aldridge, dans le rôle de la méchante et ridicule Mrs. Sedley. A la baguette, Alexander Soddy, qu’on découvre sur la scène parisienne à la tête d’un Orchestre de l’Opéra de Paris galvanisé, rend justice à cette partition sublime : tour à tour cristalline, ouatée, rutilante, grinçante, grotesque, dont les motifs déchaînent par moments la houle d’un lyrisme dissonant, et dont les cinq interludes qui ponctuent les trois actes de Peter Grimes sont comme autant de courts poèmes symphoniques, captivants, inoubliables. 

Peter Grimes. Opéra en un prologue et trois actes de Benjamin Britten (1945). Nouvelle production. Mise en scène : Deborah Warner. Décors : Michael Levine.  Direction : Joana Mallwitz. Orchestre et chœurs de l’Opéra de Paris. Avec Allan Clayton (Peter Grimes), Simon Keenlyside (Captain Baistrode), Catherine Win-Rogers (Auntie). Palais-Garnier, les 1, 4, 7, 11, 14, 24 février à 19h30. Les 29 janvier et 19 février à 14h30.

Beautés de papier

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Entre savoir-faire artisanal et techniques de pointe, Mehmet et Dimonah Iksel entretiennent l'art du papier peint. © Iksel Decorative Arts

La beauté n’est plus une préoccupation quotidienne. Il suffit de voir à quoi ressemblent nos rues, les immeubles qu’on y construit et les gens qui s’y promènent. Le goût de l’esthétique trouve refuge dans nos intérieurs et atteint son comble grâce à des éditeurs de papiers peints, véritables artisans d’art, telle la maison Iksel.


L’enfant qui subsiste en chacun de nous se souvient de ses premières années de vie, gravées en lui pour l’éternité, au cours desquelles il prend peu à peu conscience de lui-même et de son environnement en contemplant le papier peint de sa chambre figurant des lions, des oiseaux et des fleurs : par-delà le plaisir que lui procurent ces dessins, il sent là un langage caché, une intention, un premier contact avec la beauté de la nature.

La beauté élève

Quelle est la valeur de l’ornementation dans notre vie quotidienne ? Ce qui est d’abord troublant, c’est que le fait même de poser la question en public, aujourd’hui, expose au risque du sarcasme, comme si l’ornementation était une idée ou une préoccupation ridicule d’un autre âge cantonnée à la seule sphère privée. Or il n’en a pas toujours été ainsi, comme le démontre lumineusement l’historien de la vie quotidienne Roger-Henri Guerrand dans son livre L’Art nouveau en Europe (publié en 1965 avec une préface d’Aragon). Dans la lignée de Napoléon III et du préfet Haussmann, nous dit Guerrand, les dirigeants de la IIIe République, de 1871 à 1914, ont considéré l’accès à la beauté comme une priorité politique absolue : Paris, la capitale, devait être belle à travers son architecture, ses façades d’immeubles, ses perspectives, ses pavés non goudronnés, ses rues arborées, ses réverbères au gaz, ses colonnes Morris, ses fontaines et ses bouches de métro dessinées par Hector Guimard…

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Fascinants dans le contexte actuel, les textes ministériels exhumés par Guerrand campent une bourgeoisie éclairée qui aspire à rendre la beauté accessible au peuple en même temps qu’elle lui inculque les règles élémentaires de l’hygiène (à l’image du père de Marcel Proust). Le spectacle de la beauté doit inciter les classes laborieuses (qui n’ont pas encore été chassées de Paris !) à gravir les échelons et à s’instruire, il est un facteur d’ordre, d’harmonie et de paix sociale. Cette façon de voir les choses est-elle si stupide ? Toujours est-il qu’en 2023, la beauté a été bannie de nos villes et s’est réfugiée dans nos appartements ! Nous sommes entrés dans la civilisation du cocooning et de la termitière. D’ailleurs, le marché mondial de la décoration d’intérieur a explosé : 840 milliards de dollars dont 26 milliards seulement pour la France.

L’art du papier peint

Inventé par les Chinois, le papier peint à la main a été introduit en Europe par Marco Polo au XIIIe siècle, mais son essor ne commence qu’au XVIIIe en France et en Angleterre où il se substitue peu à peu aux peintures murales. Pour la bourgeoisie triomphante du XIXe siècle, cet art décoratif permet de retrouver le faste de l’aristocratie défunte.

Le grand théoricien du papier peint est l’Anglais William Morris (1834-1896) à qui une très belle exposition est actuellement consacrée à La Piscine de Roubaix. En France, la plus ancienne entreprise de papiers peints artisanaux est la manufacture Zuber fondée en 1790 en Alsace, où l’on continue à imprimer des motifs du XIXe siècle à la planche. De même, l’atelier d’Offard, à Tours, fabrique ses couleurs à partir de pigments naturels, utilise de la colle de peau de lapin et peint ses papiers à l’aide de grandes brosses de soie… On est dans le sublime et donc, dans l’inaccessible…

Mehmet et Dimonah Iksel, le renouveau inspiré

Heureusement pour nous, il existe aussi une autre technique d’impression un peu moins coûteuse : la reproduction numérique telle qu’elle a été mise au point par un couple de décorateurs hors du commun : Mehmet et Dimonah Iksel.

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Né à Istanbul en 1951, Mehmet est à l’origine metteur en scène de théâtre à Paris où il monte les pièces de Marivaux et de Jean Genet. Lors d’un voyage en Inde, il tombe amoureux de Dimonah, fille d’un diamantaire d’origine irakienne et hongroise. À Jaipur, tous deux découvrent une corporation de peintres d’exception capables de reproduire aussi bien des tableaux de Rubens et de Poussin que de restaurer des fresques chinoises du XIIe siècle ! « Nous travaillons avec eux depuis trente-trois ans. Ils sont incroyablement méticuleux, par exemple, ils peignent chaque feuille d’arbre, l’une après l’autre… On n’est pas dans l’impressionnisme ! Ils travaillent sur des toiles de coton tissées à Jaipur qui ont reçu plusieurs couches d’enduits naturels destinés à bien fixer les couleurs. Ces toiles présentent des plis et des petites craquelures que nous nous efforçons de restituer sur nos papiers peints. » Dimonah conçoit elle-même la plupart des panoramiques en s’inspirant notamment des peintres naturalistes français du XVIIIe siècle (tel Pierre-Joseph Redouté, 1759-1840, à qui l’on doit de splendides aquarelles de fleurs et d’animaux). Elle fournit aux peintres les planches originales dénichées en salles des ventes et les assemble un peu comme un collage surréaliste à la Max Ernst. Puis vient la seconde phase de fabrication, tout aussi importante : « Nous photographions les peintures à la chambre, explique Dimonah, avec un temps de pose très long de plusieurs heures. Les photographies sont ensuite numérisées par notre équipe d’informaticiens basés à Istanbul, centimètre carré par centimètre carré : en fait, il faut autant de temps pour numériser que pour peindre ! C’est un travail colossal. Dans nos papiers peints, la seule chose qu’on ne peut pas reproduire, c’est le dessin, le geste d’un Dürer ou d’un Picasso qui avaient une main prodigieuse ! Le dessin, pour moi, c’est la quintessence du génie. » Certains panoramiques des Iksel mesurent 25 mètres de large. On peut en admirer certains à l’hôtel Saint-James, à Paris.

Les ravages de la modernité, William Morris les a tous prévus en son temps : la destruction de la nature, la soumission de l’homme aux machines, la libération de ses plus bas instincts et la disparition du travail artisanal au profit de la laideur industrielle… Comme Morris, les Iksel pensent que la beauté d’un papier peint ou de n’importe quel objet du quotidien exerce une action bienfaisante sur notre psychologie, l’essentiel est de sentir la main, le geste et l’intention de l’artisan qui l’a créé.

Iksel, 20, rue Bonaparte 75006 Paris, www.iksel.com

L'art nouveau en Europe: Préface de Louis Aragon

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L’école de Marcinelle au centre du village

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Un catalogue et une exposition au Musée des Beaux-Arts de Charleroi en Belgique pour fêter les 100 ans de la maison Dupuis


Dans ma jeunesse lointaine et rurale, deux écoles de pensée s’opposaient. Irréconciliables et sûres de leur ligne, porteuse chacune de valeurs différentes. D’un côté, les lecteurs du Journal de Tintin, adeptes de la ligne claire et d’une structure narrative charpentée ; de l’autre, Spirou Magazine plus ouvert au désordre héroïque et à la fable gaguesque. La jeunesse française était déjà, en ce temps-là, soumise aux directives belges. La bande-dessinée est belge comme l’Atomium a neuf boules et les frites sont plongées dans deux bains de cuisson. Incapable de choisir entre ces deux voies, j’achetais les deux hebdomadaires dans la librairie de mon village. Et il m’arriva plus d’une fois de succomber aux sirènes américaines en m’offrant le Journal de Mickey tout en me soumettant au marxisme ambiant de la Place du Colonel Fabien en acquérant Pif Gadget.

Charleroi, centre du monde

Idéologiquement, j’errais entre Hergé et Franquin, Rahan et Tintin, les Castors Juniors et Gaston Lagaffe, Clifton et Théodore Poussin. J’étais papivore comme d’autres sont aujourd’hui fructivores. Plus tard, ayant attrapé le virus de la planche, je fus de toutes les aventures, de Charlie Mensuel à L’Écho des savanes jusqu’A suivre. Que reste-t-il de mon idéal franco-belge ?

A lire aussi, du même auteur: Sophie Marceau: un amour de jeunesse qui ne s’est jamais démenti

 Les héros, pardi ! Natacha, Gil Jourdan, Champignac, Yoko Tsuno, Jérôme K. Jérôme Bloche, Starter, Buck Danny et tant d’autres. Les éditions Dupuis célèbrent leur centenaire par une exposition intitulée « La Fabrique de héros » (100 ans de 9ème art au pays noir) visible au Musée des Beaux-Arts de Charleroi jusqu’au 30 juillet 2023 et la sortie d’un livre-catalogue sous forme de dictionnaire signé José-Louis Bocquet et Serge Honorez. De l’achat par Jean Dupuis, imprimeur à Marcinelle de la première presse à pédale en 1896 à l’invention de la BD moderne, de la parution du « Moustique » à Michel Vaillant sur grand écran, cette folle aventure nous est contée. Comment Marcinelle, section de la ville de Charleroi est-elle devenue aussi célèbre que la gare de Perpignan ? Car, le centre du monde de la BD se situe bien là.

Un empire de la presse jeunesse soutenu à bout de bras par un groom, des lutins bleus, une hôtesse de l’air en mini-jupe, une électronicienne japonaise, un cocker avec toute sa famille réunie ou des soldats de la guerre de Sécession. Ce récit est une plongée dans l’édition pour enfants qui n’a cessé de vouloir s’émanciper et refuser les cases, mais également une lutte économique à coups de rachats et une mise en concurrence féroce entre les dessinateurs. Sans oublier l’évolution des lois sur la censure et les habitudes de lecture qui changèrent avec l’arrivée de la télévision puis des mangas. La reconnaissance d’un véritable métier a été à la manœuvre chez Spirou. Dans ce recueil, vous retrouverez les princes du genre, les seigneurs qui ont inventé et surtout construit notre imaginaire, semaine après semaine, ils s’appellent Franquin, Peyo, Morris, Tilleux, Macherot ou le rédacteur en chef, le barbu et non moins virtuose Yvan Delporte (1956-1968). Vous apprendrez comment le Marsupilami est né ou comment « le Trombone illustré » est sorti de cave durant seulement 30 numéros, de mars à octobre 1977.

Les Amis de Spirou

Et puis comment cette presse a réussi à fidéliser son jeune public en créant, par exemple, le club des Amis de Spirou (A.D.S), confrérie entre scoutisme et code d’honneur, ou comment les invendus vont être reliés et recyclés en recueil afin de devenir de gros albums et conquérir ainsi d’autres lecteurs et de nouveaux marchés. En pénétrant dans cette saga, vous vous familiariserez avec les règles tacites de parution et la hiérarchie entre les auteurs. « Chez Dupuis, il y a trois types de bandes dessinées publiées dans Spirou. Celles qui ne quitteront jamais le journal – la majorité -, celles qui sont publiées en album broché et celles qui ont droit à une reliure cartonnée », écrivent-ils. Il faut savoir attendre son heure pour exister professionnellement. Ou encore cette anecdote savoureuse quand Peyo « annonce aux Dupuis que la société Kellogg’s désire glisser dans ses boîtes de cornflakes des figurines Schtroumpf » et que l’éditeur de Spirou n’y voit aucune objection et s’en désintéresse, n’ayant pas perçu les possibilités commerciales infinies du merchandising.

La fortune du dessinateur était faite, aggravant aussi par là même, ses problèmes de santé. Dupuis a été de toutes les batailles éditoriales, il fut le premier à s’intéresser à la bande dessinée de poche en publiant Bonjour Snoopy en 1965 (avant que Schulz ne fasse la une de Time Magazine) ou à lancer, dès 1988, la collection « Air Libre », annonçant l’ère du roman dessiné, avec le splendide « Voyage en Italie » de Cosey. Sans aucun doute, tous ces personnages de fiction sont nos héros pour la vie !

La fabrique de héros – 100 ans d’édition chez Dupuis – José-Louis Bocquet et Serge Honorez

La fabrique de héros - 100 ans d'édition chez Dupuis

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Céline Laurens: descente aux enfers

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Photo : Martin Pimentel

L’écrivaine, prix Nimier 2022, passe avec brio l’épreuve du deuxième roman avec Sous un ciel de faïence


Le premier roman de Céline Laurens, Là où la caravane passe, publié en 2022, a rencontré le succès. Le Prix Roger Nimier lui a même été attribué. Comme souvent la critique attend au tournant l’auteur d’un deuxième ouvrage. Céline Laurens confirme son talent en récidivant de fort belle manière. Elle nous entraîne dans les couloirs insalubres du métro parisien en compagnie de Jacques, conducteur de rame sur la ligne 6, puis sur la ligne 12 (suite à un blâme), pour finir comme voyageur sur la ligne 1, automatisée, terminus Bérault. Dans une langue efficace et parfois poétique, maniant l’ironie voltairienne et l’absurde à la manière de Beckett, nous découvrons un monde chtonien méconnu.

La romancière Céline Laurens, août 2021 © Jean-Michel Nossant/SIPA

Il est rare, reconnaissons-le, que nous nous attardions par curiosité dans les boyaux du métro, éclairés par des néons de salle d’urgence. Ça commence comme dans un conte. Jacques vient d’être embauché, il est dans la cahute où l’on renseigne les voyageurs, à la station Madeleine. Il va rencontrer la femme de sa vie, prénommée Madeleine. Il fallait oser l’écrire. Mais Céline Laurens ne manque pas d’audace. La future épouse de Jacques possède un sacré tempérament. Elle est impulsive, aime la castagne verbale, et surtout elle est hypocondriaque au dernier stade. Elle serait capable de filer d’intolérables angoisses à un ver de terre. « Croyez-le ou non, s’écrie le narrateur de ce récit haut en couleur, elle m’avait même fait le coup du cancer de la prostate et ce n’était pas de m’entendre ricaner qui l’avait fait se sentir horriblement humiliée, mais de savoir qu’elle ne pouvait pas développer une maladie dont elle avait pourtant tous les symptômes parce que : ‘’ C’est encore l’apanage des hommes ! »

Ligne 12, un détour par l’enfer

D’autres personnages viennent se mêler à cette ronde infernale souterraine, ils semblent sortis d’un tableau de Jérôme Bosch : poète baudelairien, chanteur alcoolisé, paumé camé… Tous traînent leur misère sous le ciel de faïence des stations et couloirs de la ligne 6. Et puis il y Amandine, punk à chien, sans chien, encore plus destroy que les autres. Elle me fait penser à Virginie Despentes, période crade, quand elle zonait dans les rues de Bourges, avec ses clébards retors. Amandine est très réussie parce qu’on regrette sa mort.

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Le roman de Céline Laurens est également captivant car il nous montre la face sombre du métro. Amandine, grâce à Jacques, peut dormir à Charles-de-Gaulle-Étoile dans son wagon garé à une intersection de tunnel, lovée dans une couverture de laine, pendant que les touristes s’émerveillent en surface. La ligne 12, ancienne ligne A de la société Nord-Sud, ouverte au début du XXe siècle, est décrite de façon réaliste, n’en déplaise à Anne Hidalgo et son équipe. Jacques : « Je voyais la station Max-Dormoy envahie par des hordes de junkies, volant les passagers, fumant leur merde aux yeux de tous, maigres, jaunes, le regard luisant les traits hargneux, comme des porcs avides se jetant sur le moindre objet tombé de l’une des poches des voyageurs. » Et encore : « Même les flics n’osaient plus pénétrer dans la station. »

Sans révéler la fin du récit, on peut dire que ce monde underground est sans loi, une fois les rames à l’arrêt. Il n’est donc pas étonnant qu’il conduise au meurtre. Le voyageur, après avoir refermé Sous un ciel de faïence, ne pourra plus oublier la violence et la pestilence du métro parisien.

Céline Laurens, Sous un ciel de faïence, Albin Michel

Pierre Bettencourt: l’humour ciselé

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D.R

Le poème du dimanche


Reprendre, le temps d’un week-end par exemple, Pierre Bettencourt (1917-2006) et ses Fables fraîches pour lire à jeun. On peut lire aussi Les plaisirs du roi (paru à l’origine chez Losfeld dans une édition que je cherche en vain depuis longtemps). 

On peut tout lire, en fait, de Pierre Bettencourt qui était peintre, sculpteur, poète. On trouve encore la plupart de ses livres, non massicotés, aux Editions Lettres Vives. Bettencourt, c’est un Michaux – qui était son ami – en plus sensuel, plus franchement érotique. Ou un Marcel Béalu, dans le mélange de fantastique et de sexualité aussi élégante que morbide, voire un André Hardellet pour l’art de passer d’une dimension à l’autre avec une aisance souveraine, un naturel désarmant, comme si les frontières entre le rêve et la réalité n’existaient que par intermittences scintillantes. Deux poètes dont nous avons déjà eu, d’ailleurs, le plaisir de vous parler dans « Le poème du dimanche ». 

Pierre Bettencourt, lui, ajoute de l’humour à sa prose ciselée, un humour à froid en quelque sorte.  Il est finalement un des plus beaux surgeons de ce surréalisme auquel nous devons le plus grand bouleversement de l’imaginaire et de la perception au vingtième siècle.


Les sources d’encre

La France est le seul pays à posséder des sources d’encre. Elle en exporte à l’étranger. – On ne sait jamais, dit mon père. Faisons percer un puits dans le jardin. Si par bonheur nous touchons la nappe, notre fortune est assurée. On enfonça tubes après tubes, à l’aide d’un marteau-foreur : dix mètres, vingt-cinq mètres, cinquante, toujours rien. Là-dessus mon père mourut, les biens furent dispersés, j’étais le cadet, et seul me revint l’emplacement du puits. C’était ma dernière chance. Faute de moyens, je poursuivis moi-même les travaux, cinquante mètres, soixante, cent vingt-cinq : la vie passait. Quand, un beau soir de juin, un jet chaud m’aspergea le visage : c’était sans couleur, c’était comme de l’eau. Je n’en croyais pas mes yeux, m’être donné tant de mal pour ça, non ! j’en pleurais. Je vendis ma part au premier venu et j’entrai dans un couvent. La semaine d’après, dans tous les journaux du pays, on annonçait en grandes manchettes la découverte d’une nouvelle source d’encre sympathique. Il y en avait quatre en France et j’étais le seul à ne pas le savoir.

Pieds à pieds

Ma femme et moi, nous avons une façon de coucher ensemble qui pourra paraître un peu bizarre : ni face à face, ni dos à dos, mais plante des pieds contre plante des pieds. Toute notre sensibilité s’est réfugiée là, et nous passons des heures à nous chatouiller ainsi avant de dormir. Mais que dans un rêve, l’un de nous replie sa jambe et perde contact, l’autre se réveille : il y a quelque chose qui ne passe plus. Nous n’avons pas d’enfants, nous ne savons pas exactement comment il faut s’y prendre pour en faire, et nous n’avons jamais osé demander. Nous sommes heureux ainsi, dans nos lits bout à bout. Chacun est le sol de l’autre, l’hémisphère du Tout entier.

Fables fraîches pour lire à jeun

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Les plaisirs du roi

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Les derniers jours des fauves

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Comme un fauteuil Voltaire dans une bibliothèque en ruine

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Un peu tard dans la saison

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Norlande

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Bruno Lafourcade, janséniste de Gascogne

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L'écrivain Bruno Lafourcade © Laurent Firode

Le dernier roman de Bruno Lafourcade est un polar catholique entre Barbey et Bernanos


J’ai déjà parlé de Bruno Lafourcade, romancier et critique, fin lettré au physique de rugbyman, homme du Sud-Ouest (qui parle l’occitan), révulsé par le triomphe des cacographes et des impostures de l’époque, lui qui s’obstine, en probe artisan, à user d’une langue précise, ponctuée à la perfection et au style percutant.

Ainsi, par exemple, dans Derniers feux. Conseils à un jeune écrivain, essai sur la condition de l’écrivain, il évoque la fécondité en art des entraves comme du remords – et même de l’humiliation : tout ce qui tanne le cuir de l’impétrant en lui faisant prendre conscience de sa petitesse : « Il n’y a pas de littérature sans filiation, sans goût du passé, sans tombeaux à fleurir ; il n’y a pas d’art sans morts à bercer ».

Je viens de lire Le Portement de la Croix, roman qui vient d’être réédité. Dans l’un de nos échanges épistolaires, il m’écrivait que ce livre n’était pas pour moi, car trop chrétien. Il avait tort : je l’ai lu d’une traite et le considère comme une œuvre magistrale, digne de Bernanos (Lafourcade a d’ailleurs consacré une belle étude à Monsieur Ouine).

Le titre fait allusion à une sculpture en bois découverte dans une grange de Saint-Marsan, œuvre probablement due à des cagots, cette caste de parias censés descendre de lépreux, de cathares ou de Sarrasins, forcés de vivre à l’écart et de ne pratiquer que les métiers du bois. Un ancien calvaire noyé dans la broussaille joue aussi un rôle dans le roman.

Double découverte, double crime atroce – dont les démoniaques prémices sont décrites successivement par un étudiant en théologie, par un jeune abbé et par le surveillant du collège oratorien de la Croix-Juguet, théâtre de l’un des meurtres. Envoûtante, l’atmosphère du récit doit beaucoup au jansénisme comme à la sorcellerie paysanne. Je ne sais si Lafourcade est vraiment catholique (il se prétend « plus pharisien que samaritain »), mais il « parle » catholique de façon troublante, et profonde se révèle sa culture théologique. Ses réflexions sur la laideur comme signe de l’absence de Dieu, sur le libre-arbitre et la grâce, sur la foi, cette démence (« La foi ne rend pas fou, elle est une folie ») s’inscrivent à la perfection dans la trame de cette tragédie, menée, oui, de main de maître.

Bruno Lafourcade, Le Portement de la Croix, 202 pages.

José Giovanni, le dernier aventurier

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Lino Ventura dans "Le Rapace", de José Giovani, 1967 © SIPA

Le Rapace, un film de 1968, mêle aventure et pessimisme politique. A revoir sur Arte, le 2 février.


Le Rapace passait le 9 janvier sur la chaine Arte. C’est le premier film de José Giovanni que je vois. Sans doute la critique cinématographique des années soixante dix et suivantes et les idéologies à la mode à cette époque ne conduisaient pas à découvrir les films de ce cinéaste français. La fougue de la jeunesse, le foisonnement musical des sixties, la découverte des grands films et des grands textes littéraires était plus importante.

Le Rapace nous conte l’histoire d’une révolution manquée au Mexique. Vera Cruz, en 1938, un tueur à gages taiseux, dur, cynique et sans morale est interprété par un Lino Ventura sec et ombrageux, parfait dans ce rôle. Il est engagé par un groupe de révolutionnaires pour assassiner le président du pays. Un étudiant idéaliste, persuadé de l’importance de son engagement militant et pressenti pour prendre le pouvoir, l’accompagne. 

Hommage à John Huston

Le sujet de la fiction laisse les spectateurs imaginer un film d’aventures comme les aimait José Giovanni dans ses romans en Série Noire comme dans bon nombre des œuvres auxquelles il collabora ou tourna. Le Rapace est un film tragique et désespéré, noir, où la révolution échoue.

Le pouvoir sera pris par un général sans pitié. Le cinéaste quitte la réalité française et tourne une sorte de néo-western psychologique au Mexique, une œuvre influencée par le cinéma américain, celui de John Huston tout particulièrement. José Giovanni prend aussi ses distances avec l’agitation révolutionnaire de mai 1968 en France et en Europe. Le Rapace sortira d’ailleurs sur les écrans français quelques jours seulement avant les événements.

Du point de vue cinématographique, son metteur en scène ne choisit pas de montrer des séquences d’action ou de bravoure ni les grands espaces du pays. Il se concentre sur la préparation du meurtre et sur l’affrontement verbal et physique entre le tueur à gages et le jeune révolutionnaire épris de liberté et d’amour du peuple.

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Huis-clos tendu

Il installe un huis-clos tendu où règne une ambiance de noir pessimisme très rare dans un film d’aventures. Lino Ventura jouait souvent des personnages possédant une droiture morale, le sens des valeurs et de l’honneur (comme dans L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville -1969). Dans Le Rapace, il interprète un personnage complexe et déroutant, affichant un détachement et un cynisme froid face aux évènements du monde.

La mise en scène sèche et crue de José Giovanni, superbement servie par les lumières chaudes et les cadres ciselés de Pierre Petit, son chef opérateur, par l’excellente musique de François de Roubaix et par les chansons de Los Incas font du second long-métrage de José Giovanni, une belle et ambitieuse réussite cinématographique que confirmera, le cinéaste, deux ans plus tard, en tournant son plus beau film, son chef-d’œuvre: Dernier domicile connu.

Le Rapace, de José Giovani : France – Italie – Mexique – 1968 – 1h47 – V.F. Interprétation: Lino Ventura, Rosa Furman, Aurora Clavel, Augusto Benedico, Carlos Lopez Figueroa….

Visible sur Arte (canal 7), jeudi 2 février à 13h35, et sur ARTE.TV et en DVD éditions Coin de mire-cinéma.

Le Rapace [Digibook - Blu-ray + DVD + Livret]

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