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«Il est plus difficile pour l’individu de trouver son identité sexuelle, aujourd’hui»

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Le processus de maturation identitaire est une quête longue et angoissante. Elle l’est d’autant plus aujourd’hui dans une société qui à la question « Qui suis-je ? » apporte comme réponse « ce que tu veux ». Une approche philosophique du sujet permet ainsi de revenir aux fondamentaux de l’identité. Un sujet crucial de nos jours… Propos recueillis par Côme de Bisschop et Jean-Baptiste Noé.


Docteur en philosophie et directeur et enseignant à l’Ircom Lyon, François-Marie Portes est l’auteur de Sexe, Gender et Identités: Essai sur l’identité sexuelle et La femme au Moyen-Age. Aristote contre l’Évangile.


Revue Conflits. Sur un sujet comme l’identité sexuelle, il est souvent difficile de dialoguer de manière rationnelle et réfléchie sans avoir un débat hystérique. Dans une société où la logique et les critères communs nécessaires au dialogue semblent s’effacer, comment réussir à traiter cette question de façon rationnelle ?

François-Marie Portes. C’est peut-être mon optimisme stupide, mais je suis assez confiant dans l’intelligence humaine. Certains nient le principe de non-contradiction. Pour ceux-là, Aristote disait qu’il fallait simplement leur mettre des coups de bâtons, car ils ont beau nier l’existence de la logique, ils l’utilisent eux-mêmes lorsqu’ils parlent et lorsqu’ils pensent. Ainsi, la logique n’est pas une affaire extérieure et secondaire, mais d’abord un fonctionnement naturel de notre intelligence. Il y a cependant des personnes avec lesquelles on ne peut radicalement pas discuter, notamment des personnes éprises d’un néo-féminisme violent par exemple. Pour celles-ci, il n’est plus question de discuter puisque tout ce qui relève de la discussion est vécu comme un patriarcat déguisé donc comme une instance de domination.

La plupart des personnes sont aujourd’hui fortement attachées au sentimentalisme, interdisant ainsi tout discours qui irait à l’encontre du ressenti de chacun. Comment établir un dialogue avec des personnes qui vivent tout de manière sensitive ?

C’est la question de l’identité. Comme l’individu est laissé seul, il n’a plus grand-chose pour pouvoir se définir lui-même. C’est le sens d’une de mes parties sur le féminisme où j’explique que le féminisme est une conséquence de la philosophie dite du « sujet » et non une instance politique. On arrive enfin à une aporie de la philosophie initiée par Descartes. C’est-à-dire la fin du sujet qui essaie de se trouver en retournant son intelligence contre lui pour essayer de se définir par lui-même. Quand on parle des questions identitaires et pas seulement sexuelles, la personne n’arrive pas à distinguer sa thèse, son désir et ce qu’il est. L’enjeu de ce livre est justement d’essayer de ramener à la rationalité l’ensemble des dimensions de la personne qui ne se limitent pas à celles dont elle a conscience. C’est-à-dire qu’il existe beaucoup de phénomènes en moi dont je n’ai pas conscience et qui pourtant font partie de mon identité. Ainsi, avoir un dialogue constructif avec quelqu’un qui est dans l’hyper-sentimentalisme est certes complexe, mais lui faire prendre conscience que sa personne dépasse le simple champ de sa conscience, c’est une bonne chose et c’est possible.

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Dans l’identité il y a une partie que l’on se construit et il y a une partie dont on hérite. Comment intègre-t-on nos dimensions sexuelles à notre propre personne ?

Il y a plusieurs dimensions à la question de l’identité sexuelle. La première est la dimension biologique, qui est à la fois chromosomique XX ou XY chez l’être humain et phénotypique avec les organes génitaux. S’ajoutent à cela deux dimensions qu’il est souvent difficile de démêler. Il y a une dimension psychologique du sexe et une dimension sociale du sexe. Le sexe psychologique, c’est l’intégration consciente que l’individu va être capable de faire entre la dimension biologique et la dimension sociale de sa sexualité. En effet, l’environnent de chaque individu véhicule une représentation sur son identité sexuelle. Par exemple, écouter des personnalités publiques, pour lesquelles vous avez de l’intérêt, raconter que la transition sexuelle est une très bonne chose, va naturellement vous rendre plus favorable à la question de la transition sexuelle. Cependant, cette dimension n’est ni bonne ni mauvaise, elle est le principe même de notre identité, tout ce qui existe en l’homme a besoin de passer par le crible de l’éducation et de la culture, du fait de notre rationalité.

Le sujet de l’identité sexuelle c’est aussi le rapport de la nature et de la culture. Il y a une dimension naturelle évidente, mais aussi culturelle. Philosophiquement, faut-il opposer nature et culture ?

Je pense sincèrement que l’opposition entre nature et culture est une opposition stérile, surtout lorsqu’elle concerne l’homme. En anthropologie, il est essentiel de comprendre qu’il est dans la nature de l’homme d’avoir une culture. Il n’y a donc rien en l’homme qui soit purement naturel. Cela s’explique par le fait que la rationalité de l’homme l’oblige à s’envisager comme un objet et envisager ses relations avec les autres comme un objet également, avant de se considérer lui-même comme un sujet. Peu importe la culture, les comportements sexuels d’antan visaient d’abord deux choses : l’amitié conjugale et la fécondité. Ces deux pôles ont été évacués dans notre société de manière très violente. C’est pour cela qu’il est d’autant plus difficile pour l’individu de trouver son identité sexuelle.

Si les choses sont culturelles, notre vision de l’homme et de la femme est issue de notre culture chrétienne là où d’autres cultures ont une vision complètement différente. Peut-on ainsi défendre une vision universelle de ce qu’est l’homme et la femme ?

Il est évident que le masculin et le féminin ne se retrouvent pas de la même façon dans les…

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Sexe, Gender et Identités: Essai sur l'identité sexuelle

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N’arrête pas ton char !

Les forces russes ont perdu des centaines de chars dans la guerre contre l’Ukraine, lancée il y a un an. Certains observateurs en concluent que cet engin a fait son temps. Ils se trompent. La Bérézina de la cavalerie russe n’est pas due à des défaillances techniques mais à des erreurs humaines (impréparation, mauvaise stratégie). Cet outil demeure essentiel sur un champ de bataille.


Dès son apparition sur le front de la Somme en septembre 1916, le char a pour mission de fournir une puissance de feu mobile et protégée sur le champ de bataille. Plus d’un siècle plus tard, la sainte trinité feu/mouvement/protection n’a pas changé. Les armées ont toujours besoin de manœuvrer leurs troupes face au feu ennemi, tout en les protégeant pendant leur progression et en les dotant d’une puissance de feu pour détruire les cibles ennemies. Le char combine ces trois capacités en un seul appareil. Pourtant, au printemps dernier, tirant des leçons hâtives de l’offensive russe désastreuse sur Kiev et Kharkiv, certains observateurs [1] ont annoncé sa mort.

De fait, les performances des certaines unités de l’armée russe pendant les premières semaines de la guerre ont pu donner cette impression. En réalité, les échecs des divisions blindées russes en février et mars 2022 s’expliquent moins par les défaillances des matériels eux-mêmes que par les erreurs des hommes qui les emploient et les déploient. Ainsi, les succès des missiles antichars légers, notamment le désormais célèbre Javelin utilisé par les Ukrainiens, ne prouve pas plus l’obsolescence du char que les succès des Sagers utilisés par les Égyptiens contre les chars israéliens lors de la guerre du Kippour en 1973.

Les planificateurs russes de l’« opération spéciale » s’attendaient à une faible résistance. Ils ont donc donné la priorité au secret et à la vitesse d’exécution, plutôt qu’à la planification d’une opération combinant forces aériennes et terrestres, pourtant conforme à leur propre doctrine.

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Rob Lee, ancien officier d’infanterie des Marines et chercheur au Foreign Policy Research Institute à Londres, a analysé les informations sur les équipements russes détruits recueillies par un groupe de spécialistes et publiées par le blog Oryx. Selon lui, sur les 994 chars russes recensés, au moins un tiers (340) ont été abandonnés intacts. Au total, au moins 50 % des chars perdus répertoriés par la Russie auraient été abandonnés par leurs équipages.

Ces pertes s’expliquent par une carence de préparation et une mauvaise stratégie qui ont exacerbé les problèmes de logistique, déjà considérables pour ce genre d’opération. Les chars font partie des équipements les plus gourmands en logistique. Pour rester opérationnels, ils ont besoin d’un entretien régulier, de pièces de rechange et de beaucoup de carburant. Aussi la planification logistique est-elle plus importante pour les bataillons et régiments blindés que pour tout autre type d’unité militaire.

De plus, les forces russes se déplaçaient souvent en dehors de la zone couverte par l’artillerie, les moyens de guerre électronique et la défense aérienne, facilitant encore la tâche des défenseurs ukrainiens.

Enfin, les forces russes ont cruellement manqué d’infanterie. Or, il est bien connu depuis un siècle que les chars en ont besoin pour se protéger de l’infanterie adverse et de ses armes antichars. Malgré cela, la Russie a choisi ces dernières années de réduire l’effectif des bataillons de son infanterie motorisée. Il n’est donc guère surprenant que les fantassins ukrainiens aient réussi à cibler les chars russes avec leurs missiles et à diriger sur eux le feu de leur bonne vieille artillerie (de fabrication russe), la véritable « tueuse de chars » de cette bataille. Si on ajoute à cela un manque de drones capables de localiser les équipes antichars, on comprend mieux l’issue de l’offensive russe.

Il faut en outre noter que certaines unités russes ont subi des pertes de chars bien plus importantes que d’autres. Cela peut s’expliquer en partie par la résistance plus forte dans certaines zones, mais aussi par un commandement plus faible. Ce que semble indiquer le fait que certains officiers généraux qui commandaient les unités les moins performantes ont été limogés.

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N’empêche, le char reste toujours l’équipement-roi de la guerre. La preuve, c’est qu’après près d’un an de guerre, il figure tout en haut de la liste de courses de Kiev. Qu’il s’agisse de l’Abrams américain ou – plus encore – du Leopard allemand, voire du Challenger britannique, les Ukrainiens considèrent que se procurer des chars de combat (en anglais MBT, main battle tank) modernes en quantité suffisante est absolument nécessaire pour leur permettre de faire face avec succès à l’armée russe.

Avec les États-Unis, la Pologne et les pays baltes, la France appartient à la première ligne des soutiens à l’Ukraine. Elle s’est déjà engagée début janvier à fournir aux Ukrainiens des chars AMX-10 RC (Roues-Canon), mais à Kiev on lorgne la grosse bête, le Leclerc. Et les communicants du ministère ukrainien de la Défense s’y sont attelés. Résultat : des clips vidéo sollicitant les MBT français dans la grammaire d’une pub pour une petite voiture citadine ou sur fond sonore de Je t’aime… moi non plus, de Gainsbourg et Birkin. Pas sûr que cela fera pencher la décision en leur faveur, mais c’est assez bien vu.

Mais la question du char ne se pose pas uniquement pour les Ukrainiens. Le 20 janvier, le président de la République a annoncé un effort budgétaire en faveur des armées sans précédent depuis soixante ans: 413 milliards d’euros sont alloués à la prochaine loi de programmation militaire (2024-2030), contre 293 milliards pour la précédente. Reste à savoir quelle part de ce montant sera affectée au char et notamment à la suite du Leclerc. Dans cette perspective, il est essentiel de tirer les bonnes leçons de la guerre en Ukraine.

L’offensive russe de février-mars 2022 est surtout la démonstration de ce qu’il ne faut pas faire avec des chars. A contrario, la deuxième guerre du Karabakh entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie (septembre-novembre 2020) prouve que, bien employé, le char reste indispensable sur le champ de bataille. Alors que la France se penche sur l’avenir de son outil militaire, espérons que les décideurs ont ces exemples en tête. Pour paraphraser un célèbre mot de Mark Twain (dont on avait annoncé le décès), les rumeurs concernant la mort du char sont très exagérées.


[1] « L’invasion bâclée de la Russie a illustré le pouvoir décroissant d’une puissance militaire lourde et coûteuse. » Phillips Payson O’ Brien, professeur d’études stratégiques à l’université de St. Andrews, Écosse, The Atlantic, 26 mai 2022. Elon Musk, tweet du 7 janvier 2023 : « Les chars sont un piège mortel maintenant. Aucun des deux camps n’ayant la supériorité aérienne, il ne reste que l’infanterie et l’artillerie – essentiellement, la Première Guerre mondiale. » David Johnson, « The tank is dead, long live the Javelin, the Switchblade, the… ? » (« Le char est mort, vive le Javelin, le Switchblade, le… ? ») warontherocks.org, 18 avril 2022.

Du bon usage de l’ogre


De mon temps, les histoires d’ogre étaient destinées à faire peur aux enfants. Les histoires de diables, elles, étaient censées effrayer davantage les grands, l’adulte. Mais le diable ne faisant plus autant recette par ces temps de rationalisme avancé, on préfère s’en tenir à l’ogre. Quoi qu’il en soit, il s’agit encore toujours de faire peur. Et de quoi devrait-on avoir peur ? D’un très vilain et très rapace milliardaire en passe de dévorer, non seulement le monde de la presse et de l’édition mais surtout la liberté flamboyante qui va avec. C’est du moins ce que défend Erik Orsenna, de l’Académie française, dans son dernier opus, Histoire d’un ogre. Le monstre en question ne serait autre que Vincent Bolloré. À l’évidence, le plus grand crime de ce dernier ne serait pas tant d’être milliardaire que d’avoir des convictions. Il pousserait même l’infamie jusqu’à préférer que celles-ci plutôt que d’autres soient illustrées et défendues là où il se pose. M. Orsenna, de l’Académie Française, ne disconvient pas qu’il y ait d’autres milliardaires patrons de presse, mais ceux-là auraient le vif mérite de penser – ou de laisser penser – comme il faut, c’est-à-dire au plus près de ce que l’auteur et son petit monde politico-mediatique pensent eux-mêmes. En quelque sorte, il en irait dans ce domaine comme pour le cholestérol. Il y aurait le bon et le mauvais. Il y aurait donc les bons et les mauvais milliardaires patrons de médias. (Je recours à cette métaphore du cholestérol dans l’espoir fou de hisser mon propos au niveau scientifique tout à fait exceptionnel de la démonstration de M. Orsenna). Le mauvais, suivez mon regard, l’ogre donc – « cet ogre revenu du fond des âges pour se repaître du royaume de France » (sic) – serait coupable d’idéologie. Voilà le crime. On pourrait se contenter de renvoyer l’argument à l’envoyeur, mais nous nous tromperions gravement. En effet, lui et ses semblables ne sauraient être taxés d’idéologie puisqu’ils se voient, se pensent, se jugent en détenteurs de la Vérité. Détenteurs exclusifs, on l’aura compris.

Or, bien évidemment, s’il est une chose qui échapperait à toute idéologie, c’est bien la Vérité. Voilà le bon vieux fantasme qui de tout temps aura alimenté les inquisitions et leurs bûchers. Passons. Sur les ondes d’une radio de bienveillance publique, on entendait l’auteur s’ébahir de ce que, devant sa croisade – dans son esprit il est bien question de cela en effet – des gens s’écriaient : Quel courage ! On entrevoit assez bien ce qui se profile derrière cette flagornerie. Le courage serait celui de la Résistance en majesté, et, conséquemment, l’ogre désigné serait quant à lui quelque chose comme la réincarnation du monstre moustachu que l’on sait. Le ridicule ne tue plus, et on se dit alors que M.Orsenna, de l’Académie française, a bien de la chance. Un ridicule poussé jusqu’à oser convier Voltaire avec cette citation mise en exergue, sur le bandeau même du livre : «  On peut juger du caractère des hommes par leurs entreprises. » M. Orsenna serait-il tombé dans le travers de tresser lui-même les verges pour se faire fouetter ?

Histoire d'un ogre

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« Mademoiselle Chanel en Hiver » et contre tous

Actuellement à l’affiche au théâtre de Passy, cette pièce captivante relate la relation entre Paul Morand et Coco Chanel, qui ont tous deux fui la France au lendemain de la guerre. L’écrivain est alors chargé d’écrire les mémoires de la couturière, dont l’ancien amant nazi réapparaît soudainement…


Janvier 1946, au Beau-Rivage, un palace de Lausanne. La célèbre Coco Chanel se confie pour la postérité à un ami de 25 ans, l’« immortel » Paul Morand1. Les temps sont difficiles pour nos deux exilés suisses, qui se sont compromis jusqu’au cou sous l’Occupation et tâchent de se faire oublier sur l’autre rive du Lac Léman. On ne sait qui est le plus coupable des deux.

Théâtre de Passy

Sans Churchill, elle était tondue

L’une a profité de la guerre pour mettre à la porte les 4 000 petites mains de sa maison de couture, qui avaient eu l’outrecuidance de se mettre en grève au temps du Front Populaire (l’épisode n’est pas évoqué dans la pièce). Profitant des lois anti-juives, elle a tenté en vain de récupérer les droits des parfums Chanel, détenus à 90 % par les frères Wertheimer, puis s’est consolé dans sa suite du Ritz (réquisitionné par la Luftwaffe) aux bras d’un jeune aristocrate allemand qui travaille pour la Gestapo. Elle va même se mettre au service de l’Abwehr et rencontrer à Berlin en avril 1943 le SS-Brigadeführer Walter Schellenberg (dont elle paiera plus tard les obsèques2). Le bras droit d’Himmler espère se servir de l’ancienne maîtresse du duc de Westminster et amie de Churchill pour négocier une paix séparée avec l’Angleterre. Arrêtée dans son palace de la place Vendôme par les FFI à la Libération, Coco évitera la coupe à la garçonne un peu bâclée grâce à l’intervention en haut lieu du « Vieux Lion »3.

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L’autre est un Munichois et un Vichyssois de la première heure, dont l’aversion pour le « colonel Gaulle », à qui il dénie et la particule et l’étoile, n’a d’égale que celle pour les « youtres », qu’il vomira jusqu’à la fin de sa vie (dans son Journal inutile et sa longue correspondance avec Chardonne publiés post mortem). Décoré de la Francisque, l’écrivain prend la plume pour la presse collabo en général et le si bien nommé La Gerbe en particulier, se met au service de Pierre Laval4 avant de se faire nommer ambassadeur à Bucarest, où le maréchal Antonescu extermine les Juifs par dizaines de milliers…

Une pièce rythmée

Catherine Silhol incarne à merveille une Chanel élégante (forcément), caractérielle et frivole. Journaliste politique côté jardin, Christophe Barbier prouve que le métier d’acteur est désormais bien plus qu’une seconde peau en se mettant de façon convaincante dans celle de « l’homme pressé »5, parfois étonnamment prévenant avec la grande couturière. Il faut dire que Coco paie grassement. Dans la seconde partie de la pièce surgit Hans Gunther von Dincklage, joué par Emmanuel Lemire : l’amant nazi en fuite lui aussi, intéressé lui aussi, a troqué la schlague pour la raquette de tennis. Momentanément du moins. Il y a enfin l’obséquieux majordome du Beau-Rivage, campé par Thomas Espinera, qui oubliera soudain son devoir de réserve pour dire ses quatre vérités à Monsieur et Madame. Une effronterie qui changera son existence. On n’en dira pas plus histoire de ne pas « spolier » l’épilogue, un barbarisme que n’aurait certainement pas validé Paul Morand qui, quoi qu’on en pense, avait du style, lui. Thierry Lassalle signe là une pièce captivante, rythmée et non dénuée d’humour.

Mademoiselle Chanel, en hiver. Au théâtre de Passy du mercredi au samedi à 21h, le dimanche à 16h.


[1] Paul Morand entrera à l’Académie française en 1968.

[2] En 1951, peu après sa sortie de prison.

[3] « Sans Churchill, elle était tondue », confiera par la suite son amie Edmonde Charles-Roux

[4] Lors du retour au pouvoir de Pierre Laval en avril 1942, Paul Morand est nommé à la présidence de la commission de censure cinématographique, puis au cabinet du chef du gouvernement de Vichy, dont il écrit notamment les discours.

[5] Du nom du célèbre roman de Paul Morand, adapté au cinéma en 1977 avec Alain Delon dans le rôle-titre.

Plus d’assurance, moins d’assistance

À l’origine, notre protection sociale est une assurance universelle financée par tous pour que chacun puisse en bénéficier. Or, depuis les années 1970, elle s’est en grande partie transformée en assistance, voire en assistanat, pour compenser l’inactivité et le déclassement de certains.


C’est un fait politique majeur passé largement inaperçu : la protection sociale se détache progressivement du travail et cette transformation a des conséquences qui sont loin d’être toujours positives.

L’autre élargissement

Pour en saisir tous les enjeux, il faut remonter un peu en arrière, aux fondements de notre État social, c’est-à-dire durant l’entre-deux-guerres et non, comme on le croit souvent, en 1945. Le choc de la Grande Guerre, la peur de l’extension de la révolution soviétique, la nécessité d’atténuer les effets de la crise des années 1930 génèrent un accroissement de la protection sociale, jusqu’alors embryonnaire, et surtout sa réorientation. Alors que des premières lois d’assistance avaient été votées par des majorités de gauche dans les années 1900, la France opte clairement pour une logique d’assurance : l’objectif n’est plus de secourir des individus placés dans une situation de particulière pauvreté, mais de couvrir le plus grand nombre contre les risques habituels de l’existence et d’assurer, à ceux qui en seraient les victimes, le maintien de leur niveau de vie antérieur. Dès 1930, les salariés modestes et moyens bénéficient d’une assurance vieillesse et maladie. En 1932, en réponse à une situation démographique il est vrai catastrophique, les employeurs sont contraints de cotiser à des caisses qui versent à leurs employés des « sursalaires » compensant les charges de famille. En 1938, le dispositif est élargi et revalorisé, l’accent est mis sur le troisième enfant, qui permet le renouvellement des générations : les allocations familiales sont nées. Notons au passage que ces dispositions sont portées par des majorités de droite qui, de Bismarck à de Gaulle et contrairement aux idées reçues, sont souvent à l’origine des avancées de la protection sociale. La création de la Sécurité sociale, en 1945, est une étape importante, mais non décisive. Le gouvernement de la Libération rejette en effet le modèle d’assistance prôné au même moment par William Beveridge au Royaume-Uni et choisit de perfectionner le système déjà existant : le niveau de protection est sensiblement augmenté ; l’organisation administrative, devenue anarchique, est rationalisée ; surtout, la promesse est faite d’étendre à terme l’assurance sociale, qui ne concernait jusqu’alors que les salariés, aux autres catégories professionnelles. Cette promesse sera tenue, en grande partie par le pouvoir gaulliste qui s’installe après 1958, si bien que la construction commencée dans les années 1930 est achevée au début des années 1970. Durant toute cette période, le lien au travail a non seulement été maintenu, mais il a été conforté. Il en découle trois conséquences, aux résonances encore très actuelles.

Manifestation contre la réforme des retraites, Paris, 21 janvier 2021. © ISA HARSIN /SIPA

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La première tient au mode de financement du système d’assurance, fondé sur la cotisation sociale. On en a aujourd’hui perdu le sens et on considère la cotisation comme une ponction que l’on assimile volontiers à l’impôt sous le terme générique de « prélèvements obligatoires ». En réalité, c’est le contraire : la cotisation sociale n’est pas un prélèvement mais un revenu, intimement lié au travail. On la définissait d’ailleurs traditionnellement comme un « salaire différé », c’est-à-dire une part du revenu qu’on accepte de mettre de côté pour prévenir collectivement la survenance de risque. Cela explique d’ailleurs que seule la cotisation permettait l’ouverture des droits. Cela explique aussi, sur un autre plan, l’hostilité longtemps maintenue d’une partie de la gauche à l’égard de la cotisation et, plus généralement, des assurances sociales. Le Parti communiste ne se rallie à ce modèle que dans la Résistance, jusqu’à en devenir à la Libération, avec Ambroise Croizat, l’un des principaux promoteurs. De façon cocasse, Maurice Thorez dénonçait durant les années 1930 les assurances sociales, en trouvant inadmissible que l’on fasse financer ce système par les travailleurs, tandis que dix ans plus tard, renversant le même argument, il estimait qu’il en allait de la dignité même des travailleurs de participer à leur propre protection. C’est cette ligne que défend aujourd’hui Fabien Roussel quand il soutient le travail contre « la gauche des allocations et des minima sociaux », suscitant, en retour, les cris d’orfraie de ses « camarades » de la Nupes.

La seconde conséquence tient au mode d’organisation de ce système sur une base professionnelle. Les assurances sociales s’accommodent en effet volontiers d’une gestion de ce type. Les réformateurs de 1945 ont laissé subsister, à côté du régime général des salariés, des régimes spéciaux (pour les fonctionnaires, les cheminots, les agents de la RATP…) qui ne seraient pas illégitimes s’ils étaient équilibrés et ne devaient tendre à tout instant la sébile à l’État. De même, l’extension de la Sécurité sociale aux travailleurs indépendants s’est faite sans généralisation dans le cadre de régimes autonomes. Les travailleurs qui en bénéficient sont en général très attachés à ce cadre, qu’à une autre époque on aurait qualifié de corporatiste et qui n’est pas dénué d’intérêt : il permet d’adapter le niveau de protection aux spécificités professionnelles (la retraite n’a pas la même signification pour un travailleur indépendant, qui a constitué un capital tout au long de sa carrière, que pour un fonctionnaire) ; il permet d’associer au plus près les bénéficiaires à la gestion de leur risque (à condition, évidemment, de les responsabiliser) ; il participe, plus largement, à la définition des identités professionnelles (être avocat, c’est certes porter la robe et prêter serment, mais c’est aussi pouvoir gérer son propre système de retraite). Emmanuel Macron l’a oublié en 2019 et cela a probablement causé l’échec de sa (première) réforme des retraites qui prétendait, au nom d’un jacobinisme bureaucratique bien dans l’air du temps, tout uniformiser et, accessoirement, faire les poches aux régimes bien gérés qui avaient accumulé des excédents et constitué des réserves.

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La troisième conséquence est la plus oubliée : la Sécurité sociale est, dans l’esprit de ses créateurs, indissociable du plein emploi. Elle n’est pas faite pour compenser les effets de l’inactivité ou du déclassement mais, au contraire, permettre aux travailleurs de maintenir et de compléter les revenus du travail. C’est probablement le changement le plus important avec la situation qui prévaut aujourd’hui. Car depuis les années 1970, sans renoncer encore totalement au système d’assurance qui reste à un niveau satisfaisant, l’accent a été mis sur l’assistance, en total décalage avec l’activité.

De l’assurance à l’assistanat

Les raisons de cette inflexion sont d’abord à rechercher dans l’évolution économique et dans ses effets sociaux. Le ralentissement de la croissance, la désindustrialisation, la difficile montée en gamme de l’économie française dans un cadre de plus en plus mondialisé, une immigration totalement dérégulée ont fragilisé toute une partie de la population et l’ont éloignée durablement du marché du travail. Ces « exclus », comme on les appelle dès les années 1970 (le terme a été popularisé dans un ouvrage pionnier de René Lenoir publié en 1974), sont extrêmement dépendants des transferts sociaux. Des prestations nouvelles apparaissent, comme le RMI, en 1988, tandis que d’anciens mécanismes d’assurance sont totalement détournés de leur but pour solvabiliser les plus pauvres. C’est particulièrement le cas en matière de politique familiale : les prestations ne servent plus que de façon marginale à compenser le coût de l’enfant, ce qui était leur but premier. Elles ont toutes été placées sous conditions de ressources, jusqu’aux allocations familiales proprement dites, placées sous ce régime conditionnel par François Hollande en 2014. Résultat : un effondrement de la natalité. Le même détachement d’avec l’activité se constate au niveau du financement. La cotisation sociale, accusée de peser sur le coût du travail et donc sur la compétitivité, a du plomb dans l’aile. Sa part dans les recettes n’a cessé de diminuer depuis les années 1990, au profit de prélèvements fiscaux, notamment la CSG. Dernier épisode en date : la hausse de 1,7 point décidée par Emmanuel Macron en 2018.

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Car le changement a aussi des causes idéologiques. Depuis les années 1980, le travail n’a plus bonne presse, au pays du ministère du Temps libre, des 35 heures et de la sacralisation des loisirs. Au début de son premier mandat, l’actuel président avait annoncé la couleur : dans une interview au Point d’août 2017, il avait manifesté sa volonté de faire basculer l’ensemble du système social dans un sens « beveridgien », qui correspondait bien à la sensibilité sociale-libérale du nouvel élu. Certes, la dernière campagne a semblé marquer un revirement, quand le candidat a annoncé vouloir subordonner le versement du RSA à une activité minimale, restaurant ainsi, d’une certaine manière, un lien perdu avec le travail. Mais depuis, rien n’est venu. En agissant de la sorte, le chef de l’État avait sans doute vaguement conscience des effets délétères du basculement qu’il appelait de ses vœux cinq ans plus tôt. Car ceux-ci sont nombreux. Sur un plan global, l’assistance est toujours le révélateur d’un échec collectif, le signe d’un dérèglement économique et social. Sur un plan plus individuel, il peut générer une désincitation au travail et donc des trappes à pauvreté : quel est l’intérêt à prendre un emploi si les transferts sociaux vous assurent un revenu à peine inférieur ? Enfin, il produit un clivage dangereux au sein de la société, entre ceux qui financent et ceux qui bénéficient, alors que dans le système d’assurance, beaucoup plus universel, tout le monde finance (selon ses moyens) et tout le monde bénéficie (selon ses besoins). À quoi sert la protection sociale ? Certainement pas à diviser la société et à enfermer les plus pauvres dans l’inactivité mais, comme l’énonçait l’ordonnance créant la Sécurité sociale en 1945, à « débarrasser les travailleurs de lincertitude du lendemain, de cette incertitude constante qui crée chez eux un sentiment dinfériorité et qui est la base réelle et profonde de la distinction des classes ». Pour la droite comme pour la gauche canal historique, le lien avec le travail reste indispensable. Malheureusement, l’une et l’autre semblent avoir perdu la main face à une opinion de plus en plus acquise à l’idée délirante de droits illimités qui permettraient à tous de vivre sans travailler.

Mélenchon d’hier à aujourd’hui

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Ces six dernières années sont vampirisées par l’affrontement Macron-Mélenchon. Deux êtres qui sèment sur le même lopin sentimental. Ils labourent en commun la détestation des autres pour mieux cultiver l’amour de soi. Mais si le gamin est plus lisse qu’un galet de la Baie des Anges, le vieux cache au fond de son puits un mystère…


Est-ce l’Espagne en toi qui pousse un peu sa corne. Jean-Luc vient au monde dans “la perle du détroit” à Tanger. Ses racines sont andalouses et siciliennes. Malgré la génétique en feu rien ne prédestinait l’enfant de chœur qui servait la messe en latin à devenir le muezzin-dj du bruit et de la fureur.

Qu’il est loin mon pays, qu’il est loin. En Mai 68, il est lycéen dans le Jura. Le printemps exhale l’âcreté des lacrymogènes. Les narines de l’adolescent, initiées aux arômes de jasmin et d’orange amère, virent au rouge. Alors il s’énerve et intègre l’UNEF et l’OCI. Le désormais trotskiste ne desserrera plus jamais les mâchoires.

À ne pas manquer, actuellement en vente: Causeur: Tous retraités! Le dernier rêve français

Mon cartable est bourré de coups de poings. Dressé à l’entrisme il investit le PS, le Grand Orient et le Sénat. Au Palais du Luxembourg il enfile son costume de sénateur en laissant ses gants de boxe au vestiaire. Par contre au PS, vif comme l’air du massif jurassien, il s’agite à l’ombre des éléphants. Hélas tous ses calculs se heurtent à l’agilité intellectuelle d’un petit gros, un champion de la synthèse molle, François Hollande. Quand il vitupère et fulmine, Hollande entame une danse du ventre à rendre dingue le taureau andalou. Il multiplie les défaites pendant qu’Hollande additionne les succès. Roulé dans la farine à la sauce hollandaise, le congrès de Brest scelle sa haine pour l’éternité.

Parfois au fond de moi se ranime… Il monte sa première entreprise en créant le Parti de Gauche. La présidentielle de 2012 en ligne de mire, il s’acoquine avec les cocos. Le Front de Gauche est né. Il déroule sur scène une partition enflammée qui va séduire près de 12% des électeurs. Ironie de l’histoire, il appelle à faire battre Sarko sans jamais citer le nom du petit gros. Hollande emménage à l’Elysée. Le cauchemar réemménage dans sa tête.

Ici même les mémés aiment la castagne. Après la fête, le blues. Il se rassure en constatant que le Hollandais gère le pays comme il gérait la boutique et comprend vite que l’insipide Ayrault ne tiendra pas la baraque à frites. Il se délecte devant l’émergence des frondeurs et l’agonie pluvieuse du président et fait dans le surmesure en créant la France Insoumise. Un équipage soumis à sa mégalomanie bipolaire. Délivré de son obsession pour le Batave, il attire dans les urnes 7 millions d’électeurs et échoue d’un souffle au second tour. La dépression s’empare de la carcasse. Sans contradiction en interne, il ne parle plus il mord.

A lire ensuite, Jérôme Leroy: Quand LFI tombe dans le piège

On se traite de cons à peine qu’on se traite. 2022, Mélenchon retrouve des couleurs de matador et, du centre de l’arène, décoche des banderilles dans le cuir de la droite. Et les trempe dans l’acide avant de les planter dans la couenne de la gauche. Prouvant au passage que gagner n’est pas dans son programme. Que l’union pour le peuple passe après sa voracité à capter la lumière et à occuper l’espace.

D.R.

Il faut tourner la page. La présidentielle perdue, il hésite entre un départ imminent pour les Marquises et l’envie de fumer une pipe de cruciverbiste dans une ferme du Poitou. Tu parles, 48 heures après, remonté comme une Castafiore il réunit la gauche pour gagner Matignon. Va comprendre… Sa carrière est truffée de contradictions. Il milite pour le oui au traité de Maastricht et devient, dans la foulée, le champion du souverainisme de gauche. Laïcard obsessionnel pendant sa période socialo, dorénavant il s’ensable, la créolité en bandoulière, dans les dunes de l’islamo-gauchisme. Faisant fi des drames passés et des drames à venir, il manipule une matière dont on fait des voiles, des burkinis et des hijabs mais aussi des camisoles idéologiques. La révolte iranienne illustre l’isolement insensé dans lequel il a précipité son mouvement, tout en dilapidant son crédit parmi les classes populaires. La motivation tactico-démographico-clientéliste n’explique pas à elle-seule le mystère qui entoure ce virage.

Ce looser lunaire ne se résout pas à refermer le livre. Celui qui fut hier un éphémère dessinateur journaliste à la Dépêche du Jura est aujourd’hui soumis à l’hologramme de sa caricature.


Retraites: adresse aux vieux cons

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La jeunesse, comme du côté de Rennes, entre dans le mouvement des retraites. Ça ne plait pas aux vieux. Mais attention, comme il y a jeune et jeune, il y a vieux et vieux…


Il semblerait d’après des sondages persistants que neuf actifs sur 10 refusent la contre-réforme des retraites avec départ à 64 ans. On peut donc en déduire, que ce sont ceux qui ne sont plus actifs qui restent pour.

Et parmi ceux qui ne sont plus actifs, on trouve les vieux. Mais il y a vieux et vieux. Les vieux, comme les actifs, sont traversés par la lutte des classes. Il y a les vieux pauvres, qui ne sont pas non plus pour cette contre-réforme des retraites. Donc seuls les vieux riches sont pour. Et les vieux riches sont les derniers, dans ce pays, à soutenir Macron. Avec la droite, ce qui désormais revient au même. Ils pourraient au moins avoir la décence de se taire. Mais le vieux de droite, en plus est donneur de leçons. Il ne peut s’empêcher de commencer ses phrases, par « Moi, de mon temps… » Le vieux de droite est souvent aussi un vieux con sentencieux, sauf quand il s’appelle Jacques Laurent ou Jean Dutourd. Mais c’était un autre temps. Ils étaient certes de droite mais n’étaient ni cons ni sentencieux, parce qu’ils étaient écrivains et drôles.

A lire aussi: Dechavanne: le nouveau roi de l’infotainment?

Parmi les remarques prudhommesques des vieux de droite quand ils constatent que les lycéens ont rejoint le mouvement contre la réforme des retraites, il y a celle qui consiste à dire: « Quoi, penser à la retraite à 16 ans? Moi, à leur âge, je…. etc… » J’ai envie de leur dire :

– Toi, tais-toi: à leur âge, tu ne bougeais pas une oreille car tu étais déjà de droite. Soit par peur de déplaire au maître, soit parce que tu avais compris que tu étais du bon côté des rapports de production et que tu trouvais ça très bien comme ça.

– Toi, quand tu avais 17 ans, tu n’avais pas passé tes années collège ou tes années lycée confiné avec papa maman ou avec un masque avant de rentrer à six heures pour cause de couvre-feu. Tout ça, précisément au moment où la vie est amusante, où les hormones chantent joyeusement comme l’a si bien décrit San Antonio: « C’est beau l’adolescence. Y a que ça d’authentique. C’est juste un moment privilégié de la vie pendant lequel les individus ne sont pas trop débectants. Y a des lambeaux de poésie tortillés autour de leur bitoune. Mais ça ne dure pas très longtemps. »

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– Toi, tu n’as pas embrayé la fin du Covid par une guerre ouverte en Europe avec menace nucléaire à la clef, et tu pouvais te projeter à 30 ans sans avoir devant toi la perspective imminente d’un effondrement écologique. Et toi, de manière plus prosaïque, tu n’avais pas à te fader Parcoursup, invention d’un rare sadisme qui fait passer les problèmes de Joseph K pour une promenade de santé.

Alors, oui, tais-toi, vieux de droite, toi qui adores la citation usée que cette vieille folle antisémite de Jouhandeau avait lancé aux étudiants de 68: « Dans trente ans, vous serez tous notaires. » Non, dans 30 ans, ils se voient surtout, non sans raison, loqueteux et scrofuleux dans les convois d’on ne sait quelle déroute bactériologique.

Alors, oui, encore une fois, tais-toi: tu n’as pas compris ou tu fais semblant de ne pas comprendre. Ce n’est pas contre la réforme qu’ils manifestent mais surtout contre ce dont elle est le symptôme.

Ils manifestent contre Macron et son monde. Ils manifestent contre la culture de mort que fait régner le libéralisme en phase terminale. Ils manifestent pour vivre sur Terre, d’une vie réellement humaine.

Les derniers jours des fauves

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In vino veritas

La France ne s’avine plus avec autant d’entrain qu’autrefois, déplore notre chroniqueur. Une affaire culturelle, sociologique?


Voilà quelques jours, le week-end dernier, une jeune Française se hissait à la quatrième place du championnat du monde des sommeliers. Ce n’est pas peu de chose. Voilà un talent qui fait honneur à notre vieux fonds culturel et patrimonial. Le vin et le pain, le pain et le vin, notre identité profonde en deux mots, en deux merveilles toutes simples.

Il n’empêche, depuis une dizaine d’années, la consommation de vin baisse en France. Au pays de Rabelais et de la Dive Bouteille, voilà qui fait un brin désordre. Parallèlement, le recours au chichon ne cesse de progresser. Au point qu’on en arrive à se demander si nos vignerons bordelais, contraints d’arracher certaines de leurs vignes – autrement dit de se couper un bras – ne devraient pas se reconvertir dans la culture du hachich, ingrédient de base du chichon dont il est question ici et qu’on veillera à ne pas confondre avec son homonyme du Sud-Ouest, savoureux d’ailleurs, mais incompatible avec le précédent puisque la viande de porc entre pour une part importante dans sa composition (Et, pour tout dire, le pinard pour une part non moins essentielle dans son accompagnement).

A lire aussi, Emmanuel Tresmontant: La Champagne, terre de cuvées

Bref, la France ne s’avine plus avec autant d’entrain que voilà quelques années encore. L’excédent menace. Les cuves sont pleines et la jeunesse – la jeunesse surtout, nous disent les enquêtes les plus fiables – bouderait le tonneau, se tiendrait résolument à l’écart du litron. O tempora O mores, comme il est dit aussi dans Astérix. Serait-ce donc au profit du chichon, en faveur de cette griserie d’importation que s’opère ce déclin ? L’affaire serait culturelle, sociologique. Nous serions confrontés à une sorte de grand remplacement pour les rites en vigueur dans les assommoirs du samedi soir après le turbin. Demeurons vigilants ! Aujourd’hui le vin – blanc, rouge ou rosé, sans distinction de couleur, ce qui doit être regardé comme exemplaire – serait menacé, chassé, répudié. In Vino Satanas ! Voilà l’anathème des temps nouveaux. Aujourd’hui le vin, donc. Et demain ? Le chichon, assurément. Je veux dire celui du Sud-Ouest, avec des morceaux de cochon dedans. On se le procurerait désormais sous le manteau et notre sommelière émérite en serait réduite à officier quelque part dans le maquis sous un nom de code.

On notera que cette guerre culturelle n’en est pas à ces premiers assauts. Le général US Coca Cola nous la mène depuis maintenant belle lurette. Cependant, nous avons à faire face à présent à une stratégie qui relève davantage de la guérilla. La menace n’en est pas moins rude. Aussi, ne serait-il pas temps de songer à entrer en résistance ? Devant un tel péril, ne doit-on pas reprendre à notre compte ce que clamait bien fort l’aviné et regretté Coluche, et brailler avec lui : Le pinard, ça devrait être obligatoire !

Le prince assassiné - Duc d'Enghien

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Au pays des curiosités, avec Jacques Damade

Le nouveau livre de Jacques Damade, Du côté du Jardin des plantes, remonte aux racines du Muséum d’histoire naturelle et de son jardin botanique. Une promenade inspirante.


Jacques Damade est écrivain et éditeur. Il a fondé, il y a une vingtaine d’années, une maison d’édition assez classieuse, repérée et recherchée, les Éditions de la Bibliothèque : son catalogue affiche aussi bien Remy de Gourmont, Léon Bloy ou Villiers de l’Isle-Adam, que Bossuet, une étude sur Verlaine, une autre sur Chateaubriand, Jean Lorrain, l’abbé Raynal, Joachim Sartorius, Pierre Lartigue ou Fabrice Hadjadj. Il a, en outre, depuis une dizaine d’années, initié la collection « L’ombre animale », dédiée à un thème qui lui est cher – sans être aucunement un effet de l’époque.

Il a commencé par rééditer La Forme animale d’Adolf Portmann (que les connaisseurs comme Élisabeth de Fontenay tiennent pour un classique du genre), puis Buffon ou Pline l’Ancien (Des animaux).Et lui-même, comme écrivain, a alimenté cette collection : d’abord en consacrant un ouvrage aux Abattoirs de Chicago, puis à Darwin au bord de l’eau, qu’il prolonge aujourd’hui avec un « cabinet de curiosités littéraires » consacré au Jardin des plantes-Muséum d’histoire naturelle.

Jacques Damade est aussi l’un des connaisseurs les plus avisés de Paris. Pour les curieux, se reporter à son catalogue – en particulier, une petite merveille, Paris 1860 : les Tableaux parisiens de Baudelaire illustrés par 19 gravures du légendaire Charles Meryon (1821-1868). Il a lui-même commis un délicieux petit essai sur les Îles disparues de Paris (une dizaine d’îles encore, au temps d’Henri II).

Son dernier livre, Du côté du Jardin des plantes, conjugue deux de ses passions : Paris et le monde vivant. D’abord Paris – et le Muséum d’histoire naturelle, la fondation de sa ménagerie. Il ressuscite la figure tutélaire (et méconnue) de Bernardin de Saint-Pierre (l’auteur de Paul et Virginie), dernier intendant du Jardin nommé par Louis XVI et rédacteur, en décembre 1792, d’un « Mémoire sur la nécessité de joindre une ménagerie au Jardin national des plantes de Paris ».

Autre figure importante tirée de l’oubli : Geoffroy Saint-Hilaire, nommé à 21 ans professeur – chaire de zoologie, chargé des mammifères et des oiseaux – au nouveau Muséum national d’histoire naturelle créé en juin 1793 : « le Jardin des plantes devient (alors) le Muséum d’histoire naturelle » (l’architecture vitrée des grandes serres date des années 1830). Et on croise au fil des pages d’autres personnages illustres : Chaumette, Lakanal, Cuvier, Lacépède, Daubenton, Lamarck, etc.

Damade se balade et évoque les controverses qui ponctuent la fin du xviiie et le xixe siècle. Du côté du Jardin des plantes est un plaidoyer en même temps qu’une balade avec d’éminents compagnons : certains sont des scientifiques de laboratoire (Cuvier), d’autres (Humboldt, Geoffroy, Darwin, Wallace…) vont sur le terrain, voyagent, sont des « naturalistes-scientifiques-explorateurs » (Geoffroy fait partie des 160 savants embarqués par Bonaparte lors de l’expédition d’Égypte).

Le Jardin-Muséum restitue une vision de la science, ses collections révèlent l’état d’esprit qui a présidé à leur constitution : d’abord la curiosité, l’ouverture au monde vivant (et à son unité) : « La ménagerie de la Révolution ne distingue pas l’histoire des hommes de celle des animaux chacune de son côté, et nous montre comment elles voisinent dans un même monde. »

Cuvier (1769-1832), dans son laboratoire, ne comprend rien à Humboldt (1769-1859), le naturaliste-voyageur. Si la science moderne est « du côté de Cuvier », Damade est résolument du côté de Humboldt, et le Muséum aussi : « Le Muséum d’histoire naturelle avec sa ménagerie, ses herbiers, son accueil des explorateurs a toujours eu le souci de présenter la faune et la flore en leur extension ; sa démarche scientifique va à la rencontre de Portmann et d’Humboldt et garde ses distances envers la prééminence du moléculaire. Il privilégie l’animal vivant et la plante dans leur élément. » D’où ce livre inspiré et habité illuminé par les dessins poétiques de Vincent Puente, qui est tout à la fois l’évocation historique d’un lieu magique de Paris, et défense et illustration d’une certaine conception du monde animal, humain – en un mot : vivant.

À lire

Jacques Damade, Du côté du Jardin des plantes, La Bibliothèque, 2022.

Du côté du Jardin des Plantes

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À lire également

La première édition intégrale du fameux récit d’Alfred Russel Wallace (compère offusqué par l’ombre de Darwin), L’Archipel malais : berceau de l’orang-outan et de l’oiseau de paradis, récit de son voyage – huit ans ! – dans l’archipel indonésien. Aux éditions Plume de Carotte, 2022.

Et aussi : collectif, Manifeste du Muséum : aux origines du genre, bilingue anglais, Reliefs, 2022.

Et enfin : La Terre, le vivant, les humains : petites et grandes découvertes d’histoire naturelle (dir. Jean-Denis Vigne et Bruno David), La Découverte, 2022.

Vipère!

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L’affiche du film, « La femme de Tchaïkovski », montre un beau couple en costume d’époque, qui s’embrasse tendrement. Image trompeuse !


Car dans la séquence du film dont celle-ci est extraite, Tchaïkovski (dans le rôle, Odin Lund Biron, fidèle compagnon de route du cinéaste et metteur en scène d’opéra et de théâtre) souffle à son épouse: « Vipère ! »  –  et jamais leurs lèvres ne se joindront. 

Bac Films

Enfer conjugal

Dernier opus de Kirill Serebrennikov, (cf. les films Leto, La fièvre de Petrov ; le très mémorable Parsifal de Wagner, au Staatopera de Vienne en 2021 ; ou encore la pièce de Tchekhov Le Moine noir, en juillet dernier dans la Cour d’honneur d’Avignon…) La femme de Tchaïkovski n’a rien d’un biopic célébrant, en chromo façon Hollywood, la vie sentimentale du grand romantique russe, sur fond sonore de Casse-Noisette, du Lac des cygnes, d’Eugène Onéguine ou de La Dame de pique :  à travers le récit abrupt d’un mariage catastrophique, et de l’enfer conjugal qui s’ensuit, c’est plutôt un brûlot contre les injonctions de la morale publique.

A lire aussi, du même auteur: Nuit d’amour beur

Piotr Illitch Tchaïkovski l’a effectivement vécu, cet enfer. Cédant aux instances d’une jeune apprentie pianiste qui s’est entichée de lui, il consent, de guerre lasse et sur la promesse d’une dot confortable qui n’arrivera jamais, à se marier avec la jeune Antonina Milivkova (campée ici par la très belle Alyona Mikhailova), couverture idéale pour donner libre cours à ses tendances d’inverti notoire, peu compatibles avec la paix du foyer. La relation ne tarde pas à se dégrader. Mais la flamme de l’épousée ne s’éteint pas pour autant. Elle s’obstine. La haine de l’époux à son endroit attise encore son idolâtrie. Séparation. Tractations méandreuses pour un divorce auquel se refuse catégoriquement cette hystérique qui se consume à aimer le seul homme qui l’exècre. A mesure que croît la gloire du compositeur s’affirme son rejet de cette sangsue: vertige délétère, sur fond de rumeurs quant aux mœurs du compositeur, exclusivement porté sur les garçons au vu et au su de ses protecteurs, tel le grand prince Sergueï Romanov (historiquement, faut-il le rappeler, le plus proche conseiller du tsar Alexandre II), dépeint non sans humour, dans le film, sous les traits d’une « folle » chamarrée haute en couleur.  Gagnée par l’érotomanie et saisie bientôt d’une folie asilaire, Antonina donne en outre naissance à trois enfants illégitimes, qu’elle abandonnera à l’orphelinat et qui tous mourront en bas âge… Vive la famille !

Pas un film « historique »

L’image du film, volontiers ténébreuse et sans irisations, d’un chromatisme sombre tirant vers le sépia, évacue sciemment l’éclat architectural de Saint-Pétersbourg, dont la toile de fond ne dévoile, dans la pénombre mordorée des chandelles et des lampes à huile, que le clair-obscur ornementé de ses salons aristocratiques, où la conversation mondaine passe tout naturellement du russe au français dans une même phrase… Avec une grande intelligence scénaristique, La femme de Tchaïkovski esquive avec soin le kitch de l’illustration musicale. Au point que la riche bande-son du film trame, en savantes superpositions mélodiques, bien des motifs de la musique de Tchaïkovski, mais sans en citer jamais formellement aucun extrait. C’est que la véracité archéologique n’est pas du tout l’affaire de Serebrennikov : il se fiche éperdument de faire un film « historique », portrait en pied du plus populaire des compositeurs russes.  

Si le mot « homosexualité n’est jamais prononcé une seule fois dans les deux heures et demi que dure La femme de Tchaïkovski, ce n’est pas seulement en vertu de l’anachronisme, évident dans le contexte de la Russie impériale du second XIXème siècle – d’où cette scène où l’on tente d’expliquer à Antonina que son mari est un… « bougre », terme dont le sens paraît échapper à l’entendement de la dame – mais, plus profondément, parce que l’intention est toute autre. Immense artiste, opposant déclaré au régime de Poutine, exilé de Moscou après avoir été un temps emprisonné puis assigné à résidence, Serebrennikov, qui a désormais pris souche à Berlin, transpose probablement dans la figure d’un Tchaïkovski harcelé par cette passion délirante et honnie, l’idéal du génie solitaire, travaillant à se libérer des assignations de la morale publique. D’où cette scène du film, étonnante entre toutes, où s’exhibe à l’écran, dans leur nudité superbe, une cohorte de beaux garçons, leurs académies glorieuses offertes à la volupté.

Le projet du film remonte à 2014. Mais le scénario de Serebrennikov n’a pas eu l’heur de plaire aux autorités de la Sainte Russie, lesquelles ont préféré remettre la célébration du compositeur entre les mains de Yuri Arabov, le scénariste d’Alexandre Sokourov, pour un biopic bien-pensant et inexportable, où les préférences sexuelles avérées de Tchaïkovski passent à la trappe. La guerre en Ukraine ayant eu raison de Limonov, adaptation du roman d’Emmanuel Carrère que le cinéaste s’apprêtait à tourner à Moscou, Serebrennikov a résolu de remettre La Femme de Tchaïkovski sur le chantier. Pour un interlude,  un sacré morceau !    

La femme de Tchaïkovski. Film de Kirill Serebrennikov. Avec Odin Lund Biron, Alena Mikhailova. Durée : 2h23. En salles le 15 février.

«Il est plus difficile pour l’individu de trouver son identité sexuelle, aujourd’hui»

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Valérie Lemercier dans "Le Derrière", film de 1999 © NANA PRODUCTIONS/SIPA

Le processus de maturation identitaire est une quête longue et angoissante. Elle l’est d’autant plus aujourd’hui dans une société qui à la question « Qui suis-je ? » apporte comme réponse « ce que tu veux ». Une approche philosophique du sujet permet ainsi de revenir aux fondamentaux de l’identité. Un sujet crucial de nos jours… Propos recueillis par Côme de Bisschop et Jean-Baptiste Noé.


Docteur en philosophie et directeur et enseignant à l’Ircom Lyon, François-Marie Portes est l’auteur de Sexe, Gender et Identités: Essai sur l’identité sexuelle et La femme au Moyen-Age. Aristote contre l’Évangile.


Revue Conflits. Sur un sujet comme l’identité sexuelle, il est souvent difficile de dialoguer de manière rationnelle et réfléchie sans avoir un débat hystérique. Dans une société où la logique et les critères communs nécessaires au dialogue semblent s’effacer, comment réussir à traiter cette question de façon rationnelle ?

François-Marie Portes. C’est peut-être mon optimisme stupide, mais je suis assez confiant dans l’intelligence humaine. Certains nient le principe de non-contradiction. Pour ceux-là, Aristote disait qu’il fallait simplement leur mettre des coups de bâtons, car ils ont beau nier l’existence de la logique, ils l’utilisent eux-mêmes lorsqu’ils parlent et lorsqu’ils pensent. Ainsi, la logique n’est pas une affaire extérieure et secondaire, mais d’abord un fonctionnement naturel de notre intelligence. Il y a cependant des personnes avec lesquelles on ne peut radicalement pas discuter, notamment des personnes éprises d’un néo-féminisme violent par exemple. Pour celles-ci, il n’est plus question de discuter puisque tout ce qui relève de la discussion est vécu comme un patriarcat déguisé donc comme une instance de domination.

La plupart des personnes sont aujourd’hui fortement attachées au sentimentalisme, interdisant ainsi tout discours qui irait à l’encontre du ressenti de chacun. Comment établir un dialogue avec des personnes qui vivent tout de manière sensitive ?

C’est la question de l’identité. Comme l’individu est laissé seul, il n’a plus grand-chose pour pouvoir se définir lui-même. C’est le sens d’une de mes parties sur le féminisme où j’explique que le féminisme est une conséquence de la philosophie dite du « sujet » et non une instance politique. On arrive enfin à une aporie de la philosophie initiée par Descartes. C’est-à-dire la fin du sujet qui essaie de se trouver en retournant son intelligence contre lui pour essayer de se définir par lui-même. Quand on parle des questions identitaires et pas seulement sexuelles, la personne n’arrive pas à distinguer sa thèse, son désir et ce qu’il est. L’enjeu de ce livre est justement d’essayer de ramener à la rationalité l’ensemble des dimensions de la personne qui ne se limitent pas à celles dont elle a conscience. C’est-à-dire qu’il existe beaucoup de phénomènes en moi dont je n’ai pas conscience et qui pourtant font partie de mon identité. Ainsi, avoir un dialogue constructif avec quelqu’un qui est dans l’hyper-sentimentalisme est certes complexe, mais lui faire prendre conscience que sa personne dépasse le simple champ de sa conscience, c’est une bonne chose et c’est possible.

A lire aussi: Marguerite Stern et Dora Moutot: «Le féminisme actuel a été parasité par l’idéologie transgenre et queer»

Dans l’identité il y a une partie que l’on se construit et il y a une partie dont on hérite. Comment intègre-t-on nos dimensions sexuelles à notre propre personne ?

Il y a plusieurs dimensions à la question de l’identité sexuelle. La première est la dimension biologique, qui est à la fois chromosomique XX ou XY chez l’être humain et phénotypique avec les organes génitaux. S’ajoutent à cela deux dimensions qu’il est souvent difficile de démêler. Il y a une dimension psychologique du sexe et une dimension sociale du sexe. Le sexe psychologique, c’est l’intégration consciente que l’individu va être capable de faire entre la dimension biologique et la dimension sociale de sa sexualité. En effet, l’environnent de chaque individu véhicule une représentation sur son identité sexuelle. Par exemple, écouter des personnalités publiques, pour lesquelles vous avez de l’intérêt, raconter que la transition sexuelle est une très bonne chose, va naturellement vous rendre plus favorable à la question de la transition sexuelle. Cependant, cette dimension n’est ni bonne ni mauvaise, elle est le principe même de notre identité, tout ce qui existe en l’homme a besoin de passer par le crible de l’éducation et de la culture, du fait de notre rationalité.

Le sujet de l’identité sexuelle c’est aussi le rapport de la nature et de la culture. Il y a une dimension naturelle évidente, mais aussi culturelle. Philosophiquement, faut-il opposer nature et culture ?

Je pense sincèrement que l’opposition entre nature et culture est une opposition stérile, surtout lorsqu’elle concerne l’homme. En anthropologie, il est essentiel de comprendre qu’il est dans la nature de l’homme d’avoir une culture. Il n’y a donc rien en l’homme qui soit purement naturel. Cela s’explique par le fait que la rationalité de l’homme l’oblige à s’envisager comme un objet et envisager ses relations avec les autres comme un objet également, avant de se considérer lui-même comme un sujet. Peu importe la culture, les comportements sexuels d’antan visaient d’abord deux choses : l’amitié conjugale et la fécondité. Ces deux pôles ont été évacués dans notre société de manière très violente. C’est pour cela qu’il est d’autant plus difficile pour l’individu de trouver son identité sexuelle.

Si les choses sont culturelles, notre vision de l’homme et de la femme est issue de notre culture chrétienne là où d’autres cultures ont une vision complètement différente. Peut-on ainsi défendre une vision universelle de ce qu’est l’homme et la femme ?

Il est évident que le masculin et le féminin ne se retrouvent pas de la même façon dans les…

>> Lire la fin de l’article sur le site de la revue Conflits <<

Sexe, Gender et Identités: Essai sur l'identité sexuelle

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N’arrête pas ton char !

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Des réservistes de l’armée russe s’entraînent au maniement de chars T-80 à proximité de la frontière ukrainienne, 14 octobre 2022. © Stanislav Krasilnikov/TASS/Sipa

Les forces russes ont perdu des centaines de chars dans la guerre contre l’Ukraine, lancée il y a un an. Certains observateurs en concluent que cet engin a fait son temps. Ils se trompent. La Bérézina de la cavalerie russe n’est pas due à des défaillances techniques mais à des erreurs humaines (impréparation, mauvaise stratégie). Cet outil demeure essentiel sur un champ de bataille.


Dès son apparition sur le front de la Somme en septembre 1916, le char a pour mission de fournir une puissance de feu mobile et protégée sur le champ de bataille. Plus d’un siècle plus tard, la sainte trinité feu/mouvement/protection n’a pas changé. Les armées ont toujours besoin de manœuvrer leurs troupes face au feu ennemi, tout en les protégeant pendant leur progression et en les dotant d’une puissance de feu pour détruire les cibles ennemies. Le char combine ces trois capacités en un seul appareil. Pourtant, au printemps dernier, tirant des leçons hâtives de l’offensive russe désastreuse sur Kiev et Kharkiv, certains observateurs [1] ont annoncé sa mort.

De fait, les performances des certaines unités de l’armée russe pendant les premières semaines de la guerre ont pu donner cette impression. En réalité, les échecs des divisions blindées russes en février et mars 2022 s’expliquent moins par les défaillances des matériels eux-mêmes que par les erreurs des hommes qui les emploient et les déploient. Ainsi, les succès des missiles antichars légers, notamment le désormais célèbre Javelin utilisé par les Ukrainiens, ne prouve pas plus l’obsolescence du char que les succès des Sagers utilisés par les Égyptiens contre les chars israéliens lors de la guerre du Kippour en 1973.

Les planificateurs russes de l’« opération spéciale » s’attendaient à une faible résistance. Ils ont donc donné la priorité au secret et à la vitesse d’exécution, plutôt qu’à la planification d’une opération combinant forces aériennes et terrestres, pourtant conforme à leur propre doctrine.

A lire aussi, du même auteur : Guerre russo-ukrainienne: en attendant l’offensive

Rob Lee, ancien officier d’infanterie des Marines et chercheur au Foreign Policy Research Institute à Londres, a analysé les informations sur les équipements russes détruits recueillies par un groupe de spécialistes et publiées par le blog Oryx. Selon lui, sur les 994 chars russes recensés, au moins un tiers (340) ont été abandonnés intacts. Au total, au moins 50 % des chars perdus répertoriés par la Russie auraient été abandonnés par leurs équipages.

Ces pertes s’expliquent par une carence de préparation et une mauvaise stratégie qui ont exacerbé les problèmes de logistique, déjà considérables pour ce genre d’opération. Les chars font partie des équipements les plus gourmands en logistique. Pour rester opérationnels, ils ont besoin d’un entretien régulier, de pièces de rechange et de beaucoup de carburant. Aussi la planification logistique est-elle plus importante pour les bataillons et régiments blindés que pour tout autre type d’unité militaire.

De plus, les forces russes se déplaçaient souvent en dehors de la zone couverte par l’artillerie, les moyens de guerre électronique et la défense aérienne, facilitant encore la tâche des défenseurs ukrainiens.

Enfin, les forces russes ont cruellement manqué d’infanterie. Or, il est bien connu depuis un siècle que les chars en ont besoin pour se protéger de l’infanterie adverse et de ses armes antichars. Malgré cela, la Russie a choisi ces dernières années de réduire l’effectif des bataillons de son infanterie motorisée. Il n’est donc guère surprenant que les fantassins ukrainiens aient réussi à cibler les chars russes avec leurs missiles et à diriger sur eux le feu de leur bonne vieille artillerie (de fabrication russe), la véritable « tueuse de chars » de cette bataille. Si on ajoute à cela un manque de drones capables de localiser les équipes antichars, on comprend mieux l’issue de l’offensive russe.

Il faut en outre noter que certaines unités russes ont subi des pertes de chars bien plus importantes que d’autres. Cela peut s’expliquer en partie par la résistance plus forte dans certaines zones, mais aussi par un commandement plus faible. Ce que semble indiquer le fait que certains officiers généraux qui commandaient les unités les moins performantes ont été limogés.

A lire aussi, du même auteur : Ballon chinois: une bagatelle pour une guerre froide

N’empêche, le char reste toujours l’équipement-roi de la guerre. La preuve, c’est qu’après près d’un an de guerre, il figure tout en haut de la liste de courses de Kiev. Qu’il s’agisse de l’Abrams américain ou – plus encore – du Leopard allemand, voire du Challenger britannique, les Ukrainiens considèrent que se procurer des chars de combat (en anglais MBT, main battle tank) modernes en quantité suffisante est absolument nécessaire pour leur permettre de faire face avec succès à l’armée russe.

Avec les États-Unis, la Pologne et les pays baltes, la France appartient à la première ligne des soutiens à l’Ukraine. Elle s’est déjà engagée début janvier à fournir aux Ukrainiens des chars AMX-10 RC (Roues-Canon), mais à Kiev on lorgne la grosse bête, le Leclerc. Et les communicants du ministère ukrainien de la Défense s’y sont attelés. Résultat : des clips vidéo sollicitant les MBT français dans la grammaire d’une pub pour une petite voiture citadine ou sur fond sonore de Je t’aime… moi non plus, de Gainsbourg et Birkin. Pas sûr que cela fera pencher la décision en leur faveur, mais c’est assez bien vu.

Mais la question du char ne se pose pas uniquement pour les Ukrainiens. Le 20 janvier, le président de la République a annoncé un effort budgétaire en faveur des armées sans précédent depuis soixante ans: 413 milliards d’euros sont alloués à la prochaine loi de programmation militaire (2024-2030), contre 293 milliards pour la précédente. Reste à savoir quelle part de ce montant sera affectée au char et notamment à la suite du Leclerc. Dans cette perspective, il est essentiel de tirer les bonnes leçons de la guerre en Ukraine.

L’offensive russe de février-mars 2022 est surtout la démonstration de ce qu’il ne faut pas faire avec des chars. A contrario, la deuxième guerre du Karabakh entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie (septembre-novembre 2020) prouve que, bien employé, le char reste indispensable sur le champ de bataille. Alors que la France se penche sur l’avenir de son outil militaire, espérons que les décideurs ont ces exemples en tête. Pour paraphraser un célèbre mot de Mark Twain (dont on avait annoncé le décès), les rumeurs concernant la mort du char sont très exagérées.


[1] « L’invasion bâclée de la Russie a illustré le pouvoir décroissant d’une puissance militaire lourde et coûteuse. » Phillips Payson O’ Brien, professeur d’études stratégiques à l’université de St. Andrews, Écosse, The Atlantic, 26 mai 2022. Elon Musk, tweet du 7 janvier 2023 : « Les chars sont un piège mortel maintenant. Aucun des deux camps n’ayant la supériorité aérienne, il ne reste que l’infanterie et l’artillerie – essentiellement, la Première Guerre mondiale. » David Johnson, « The tank is dead, long live the Javelin, the Switchblade, the… ? » (« Le char est mort, vive le Javelin, le Switchblade, le… ? ») warontherocks.org, 18 avril 2022.

Du bon usage de l’ogre

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Éric Arnoult dit Erik Orsenna photographié en 2022 © J.E.E/SIPA

De mon temps, les histoires d’ogre étaient destinées à faire peur aux enfants. Les histoires de diables, elles, étaient censées effrayer davantage les grands, l’adulte. Mais le diable ne faisant plus autant recette par ces temps de rationalisme avancé, on préfère s’en tenir à l’ogre. Quoi qu’il en soit, il s’agit encore toujours de faire peur. Et de quoi devrait-on avoir peur ? D’un très vilain et très rapace milliardaire en passe de dévorer, non seulement le monde de la presse et de l’édition mais surtout la liberté flamboyante qui va avec. C’est du moins ce que défend Erik Orsenna, de l’Académie française, dans son dernier opus, Histoire d’un ogre. Le monstre en question ne serait autre que Vincent Bolloré. À l’évidence, le plus grand crime de ce dernier ne serait pas tant d’être milliardaire que d’avoir des convictions. Il pousserait même l’infamie jusqu’à préférer que celles-ci plutôt que d’autres soient illustrées et défendues là où il se pose. M. Orsenna, de l’Académie Française, ne disconvient pas qu’il y ait d’autres milliardaires patrons de presse, mais ceux-là auraient le vif mérite de penser – ou de laisser penser – comme il faut, c’est-à-dire au plus près de ce que l’auteur et son petit monde politico-mediatique pensent eux-mêmes. En quelque sorte, il en irait dans ce domaine comme pour le cholestérol. Il y aurait le bon et le mauvais. Il y aurait donc les bons et les mauvais milliardaires patrons de médias. (Je recours à cette métaphore du cholestérol dans l’espoir fou de hisser mon propos au niveau scientifique tout à fait exceptionnel de la démonstration de M. Orsenna). Le mauvais, suivez mon regard, l’ogre donc – « cet ogre revenu du fond des âges pour se repaître du royaume de France » (sic) – serait coupable d’idéologie. Voilà le crime. On pourrait se contenter de renvoyer l’argument à l’envoyeur, mais nous nous tromperions gravement. En effet, lui et ses semblables ne sauraient être taxés d’idéologie puisqu’ils se voient, se pensent, se jugent en détenteurs de la Vérité. Détenteurs exclusifs, on l’aura compris.

Or, bien évidemment, s’il est une chose qui échapperait à toute idéologie, c’est bien la Vérité. Voilà le bon vieux fantasme qui de tout temps aura alimenté les inquisitions et leurs bûchers. Passons. Sur les ondes d’une radio de bienveillance publique, on entendait l’auteur s’ébahir de ce que, devant sa croisade – dans son esprit il est bien question de cela en effet – des gens s’écriaient : Quel courage ! On entrevoit assez bien ce qui se profile derrière cette flagornerie. Le courage serait celui de la Résistance en majesté, et, conséquemment, l’ogre désigné serait quant à lui quelque chose comme la réincarnation du monstre moustachu que l’on sait. Le ridicule ne tue plus, et on se dit alors que M.Orsenna, de l’Académie française, a bien de la chance. Un ridicule poussé jusqu’à oser convier Voltaire avec cette citation mise en exergue, sur le bandeau même du livre : «  On peut juger du caractère des hommes par leurs entreprises. » M. Orsenna serait-il tombé dans le travers de tresser lui-même les verges pour se faire fouetter ?

Histoire d'un ogre

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« Mademoiselle Chanel en Hiver » et contre tous

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Caroline Silhol et et Christophe Barbier à l'affiche de "Mademoiselle Chanel en hiver". de Thierry Lassalle — Mise en scène Anne Bourgeois © Laurencine Lot

Actuellement à l’affiche au théâtre de Passy, cette pièce captivante relate la relation entre Paul Morand et Coco Chanel, qui ont tous deux fui la France au lendemain de la guerre. L’écrivain est alors chargé d’écrire les mémoires de la couturière, dont l’ancien amant nazi réapparaît soudainement…


Janvier 1946, au Beau-Rivage, un palace de Lausanne. La célèbre Coco Chanel se confie pour la postérité à un ami de 25 ans, l’« immortel » Paul Morand1. Les temps sont difficiles pour nos deux exilés suisses, qui se sont compromis jusqu’au cou sous l’Occupation et tâchent de se faire oublier sur l’autre rive du Lac Léman. On ne sait qui est le plus coupable des deux.

Théâtre de Passy

Sans Churchill, elle était tondue

L’une a profité de la guerre pour mettre à la porte les 4 000 petites mains de sa maison de couture, qui avaient eu l’outrecuidance de se mettre en grève au temps du Front Populaire (l’épisode n’est pas évoqué dans la pièce). Profitant des lois anti-juives, elle a tenté en vain de récupérer les droits des parfums Chanel, détenus à 90 % par les frères Wertheimer, puis s’est consolé dans sa suite du Ritz (réquisitionné par la Luftwaffe) aux bras d’un jeune aristocrate allemand qui travaille pour la Gestapo. Elle va même se mettre au service de l’Abwehr et rencontrer à Berlin en avril 1943 le SS-Brigadeführer Walter Schellenberg (dont elle paiera plus tard les obsèques2). Le bras droit d’Himmler espère se servir de l’ancienne maîtresse du duc de Westminster et amie de Churchill pour négocier une paix séparée avec l’Angleterre. Arrêtée dans son palace de la place Vendôme par les FFI à la Libération, Coco évitera la coupe à la garçonne un peu bâclée grâce à l’intervention en haut lieu du « Vieux Lion »3.

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L’autre est un Munichois et un Vichyssois de la première heure, dont l’aversion pour le « colonel Gaulle », à qui il dénie et la particule et l’étoile, n’a d’égale que celle pour les « youtres », qu’il vomira jusqu’à la fin de sa vie (dans son Journal inutile et sa longue correspondance avec Chardonne publiés post mortem). Décoré de la Francisque, l’écrivain prend la plume pour la presse collabo en général et le si bien nommé La Gerbe en particulier, se met au service de Pierre Laval4 avant de se faire nommer ambassadeur à Bucarest, où le maréchal Antonescu extermine les Juifs par dizaines de milliers…

Une pièce rythmée

Catherine Silhol incarne à merveille une Chanel élégante (forcément), caractérielle et frivole. Journaliste politique côté jardin, Christophe Barbier prouve que le métier d’acteur est désormais bien plus qu’une seconde peau en se mettant de façon convaincante dans celle de « l’homme pressé »5, parfois étonnamment prévenant avec la grande couturière. Il faut dire que Coco paie grassement. Dans la seconde partie de la pièce surgit Hans Gunther von Dincklage, joué par Emmanuel Lemire : l’amant nazi en fuite lui aussi, intéressé lui aussi, a troqué la schlague pour la raquette de tennis. Momentanément du moins. Il y a enfin l’obséquieux majordome du Beau-Rivage, campé par Thomas Espinera, qui oubliera soudain son devoir de réserve pour dire ses quatre vérités à Monsieur et Madame. Une effronterie qui changera son existence. On n’en dira pas plus histoire de ne pas « spolier » l’épilogue, un barbarisme que n’aurait certainement pas validé Paul Morand qui, quoi qu’on en pense, avait du style, lui. Thierry Lassalle signe là une pièce captivante, rythmée et non dénuée d’humour.

Mademoiselle Chanel, en hiver. Au théâtre de Passy du mercredi au samedi à 21h, le dimanche à 16h.


[1] Paul Morand entrera à l’Académie française en 1968.

[2] En 1951, peu après sa sortie de prison.

[3] « Sans Churchill, elle était tondue », confiera par la suite son amie Edmonde Charles-Roux

[4] Lors du retour au pouvoir de Pierre Laval en avril 1942, Paul Morand est nommé à la présidence de la commission de censure cinématographique, puis au cabinet du chef du gouvernement de Vichy, dont il écrit notamment les discours.

[5] Du nom du célèbre roman de Paul Morand, adapté au cinéma en 1977 avec Alain Delon dans le rôle-titre.

Plus d’assurance, moins d’assistance

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Allocution de François Mitterrand à l’occasion du 40e anniversaire de la Sécurité sociale, 4 octobre 1985. © AGIP/ Bridgeman Images

À l’origine, notre protection sociale est une assurance universelle financée par tous pour que chacun puisse en bénéficier. Or, depuis les années 1970, elle s’est en grande partie transformée en assistance, voire en assistanat, pour compenser l’inactivité et le déclassement de certains.


C’est un fait politique majeur passé largement inaperçu : la protection sociale se détache progressivement du travail et cette transformation a des conséquences qui sont loin d’être toujours positives.

L’autre élargissement

Pour en saisir tous les enjeux, il faut remonter un peu en arrière, aux fondements de notre État social, c’est-à-dire durant l’entre-deux-guerres et non, comme on le croit souvent, en 1945. Le choc de la Grande Guerre, la peur de l’extension de la révolution soviétique, la nécessité d’atténuer les effets de la crise des années 1930 génèrent un accroissement de la protection sociale, jusqu’alors embryonnaire, et surtout sa réorientation. Alors que des premières lois d’assistance avaient été votées par des majorités de gauche dans les années 1900, la France opte clairement pour une logique d’assurance : l’objectif n’est plus de secourir des individus placés dans une situation de particulière pauvreté, mais de couvrir le plus grand nombre contre les risques habituels de l’existence et d’assurer, à ceux qui en seraient les victimes, le maintien de leur niveau de vie antérieur. Dès 1930, les salariés modestes et moyens bénéficient d’une assurance vieillesse et maladie. En 1932, en réponse à une situation démographique il est vrai catastrophique, les employeurs sont contraints de cotiser à des caisses qui versent à leurs employés des « sursalaires » compensant les charges de famille. En 1938, le dispositif est élargi et revalorisé, l’accent est mis sur le troisième enfant, qui permet le renouvellement des générations : les allocations familiales sont nées. Notons au passage que ces dispositions sont portées par des majorités de droite qui, de Bismarck à de Gaulle et contrairement aux idées reçues, sont souvent à l’origine des avancées de la protection sociale. La création de la Sécurité sociale, en 1945, est une étape importante, mais non décisive. Le gouvernement de la Libération rejette en effet le modèle d’assistance prôné au même moment par William Beveridge au Royaume-Uni et choisit de perfectionner le système déjà existant : le niveau de protection est sensiblement augmenté ; l’organisation administrative, devenue anarchique, est rationalisée ; surtout, la promesse est faite d’étendre à terme l’assurance sociale, qui ne concernait jusqu’alors que les salariés, aux autres catégories professionnelles. Cette promesse sera tenue, en grande partie par le pouvoir gaulliste qui s’installe après 1958, si bien que la construction commencée dans les années 1930 est achevée au début des années 1970. Durant toute cette période, le lien au travail a non seulement été maintenu, mais il a été conforté. Il en découle trois conséquences, aux résonances encore très actuelles.

Manifestation contre la réforme des retraites, Paris, 21 janvier 2021. © ISA HARSIN /SIPA

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La première tient au mode de financement du système d’assurance, fondé sur la cotisation sociale. On en a aujourd’hui perdu le sens et on considère la cotisation comme une ponction que l’on assimile volontiers à l’impôt sous le terme générique de « prélèvements obligatoires ». En réalité, c’est le contraire : la cotisation sociale n’est pas un prélèvement mais un revenu, intimement lié au travail. On la définissait d’ailleurs traditionnellement comme un « salaire différé », c’est-à-dire une part du revenu qu’on accepte de mettre de côté pour prévenir collectivement la survenance de risque. Cela explique d’ailleurs que seule la cotisation permettait l’ouverture des droits. Cela explique aussi, sur un autre plan, l’hostilité longtemps maintenue d’une partie de la gauche à l’égard de la cotisation et, plus généralement, des assurances sociales. Le Parti communiste ne se rallie à ce modèle que dans la Résistance, jusqu’à en devenir à la Libération, avec Ambroise Croizat, l’un des principaux promoteurs. De façon cocasse, Maurice Thorez dénonçait durant les années 1930 les assurances sociales, en trouvant inadmissible que l’on fasse financer ce système par les travailleurs, tandis que dix ans plus tard, renversant le même argument, il estimait qu’il en allait de la dignité même des travailleurs de participer à leur propre protection. C’est cette ligne que défend aujourd’hui Fabien Roussel quand il soutient le travail contre « la gauche des allocations et des minima sociaux », suscitant, en retour, les cris d’orfraie de ses « camarades » de la Nupes.

La seconde conséquence tient au mode d’organisation de ce système sur une base professionnelle. Les assurances sociales s’accommodent en effet volontiers d’une gestion de ce type. Les réformateurs de 1945 ont laissé subsister, à côté du régime général des salariés, des régimes spéciaux (pour les fonctionnaires, les cheminots, les agents de la RATP…) qui ne seraient pas illégitimes s’ils étaient équilibrés et ne devaient tendre à tout instant la sébile à l’État. De même, l’extension de la Sécurité sociale aux travailleurs indépendants s’est faite sans généralisation dans le cadre de régimes autonomes. Les travailleurs qui en bénéficient sont en général très attachés à ce cadre, qu’à une autre époque on aurait qualifié de corporatiste et qui n’est pas dénué d’intérêt : il permet d’adapter le niveau de protection aux spécificités professionnelles (la retraite n’a pas la même signification pour un travailleur indépendant, qui a constitué un capital tout au long de sa carrière, que pour un fonctionnaire) ; il permet d’associer au plus près les bénéficiaires à la gestion de leur risque (à condition, évidemment, de les responsabiliser) ; il participe, plus largement, à la définition des identités professionnelles (être avocat, c’est certes porter la robe et prêter serment, mais c’est aussi pouvoir gérer son propre système de retraite). Emmanuel Macron l’a oublié en 2019 et cela a probablement causé l’échec de sa (première) réforme des retraites qui prétendait, au nom d’un jacobinisme bureaucratique bien dans l’air du temps, tout uniformiser et, accessoirement, faire les poches aux régimes bien gérés qui avaient accumulé des excédents et constitué des réserves.

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La troisième conséquence est la plus oubliée : la Sécurité sociale est, dans l’esprit de ses créateurs, indissociable du plein emploi. Elle n’est pas faite pour compenser les effets de l’inactivité ou du déclassement mais, au contraire, permettre aux travailleurs de maintenir et de compléter les revenus du travail. C’est probablement le changement le plus important avec la situation qui prévaut aujourd’hui. Car depuis les années 1970, sans renoncer encore totalement au système d’assurance qui reste à un niveau satisfaisant, l’accent a été mis sur l’assistance, en total décalage avec l’activité.

De l’assurance à l’assistanat

Les raisons de cette inflexion sont d’abord à rechercher dans l’évolution économique et dans ses effets sociaux. Le ralentissement de la croissance, la désindustrialisation, la difficile montée en gamme de l’économie française dans un cadre de plus en plus mondialisé, une immigration totalement dérégulée ont fragilisé toute une partie de la population et l’ont éloignée durablement du marché du travail. Ces « exclus », comme on les appelle dès les années 1970 (le terme a été popularisé dans un ouvrage pionnier de René Lenoir publié en 1974), sont extrêmement dépendants des transferts sociaux. Des prestations nouvelles apparaissent, comme le RMI, en 1988, tandis que d’anciens mécanismes d’assurance sont totalement détournés de leur but pour solvabiliser les plus pauvres. C’est particulièrement le cas en matière de politique familiale : les prestations ne servent plus que de façon marginale à compenser le coût de l’enfant, ce qui était leur but premier. Elles ont toutes été placées sous conditions de ressources, jusqu’aux allocations familiales proprement dites, placées sous ce régime conditionnel par François Hollande en 2014. Résultat : un effondrement de la natalité. Le même détachement d’avec l’activité se constate au niveau du financement. La cotisation sociale, accusée de peser sur le coût du travail et donc sur la compétitivité, a du plomb dans l’aile. Sa part dans les recettes n’a cessé de diminuer depuis les années 1990, au profit de prélèvements fiscaux, notamment la CSG. Dernier épisode en date : la hausse de 1,7 point décidée par Emmanuel Macron en 2018.

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Car le changement a aussi des causes idéologiques. Depuis les années 1980, le travail n’a plus bonne presse, au pays du ministère du Temps libre, des 35 heures et de la sacralisation des loisirs. Au début de son premier mandat, l’actuel président avait annoncé la couleur : dans une interview au Point d’août 2017, il avait manifesté sa volonté de faire basculer l’ensemble du système social dans un sens « beveridgien », qui correspondait bien à la sensibilité sociale-libérale du nouvel élu. Certes, la dernière campagne a semblé marquer un revirement, quand le candidat a annoncé vouloir subordonner le versement du RSA à une activité minimale, restaurant ainsi, d’une certaine manière, un lien perdu avec le travail. Mais depuis, rien n’est venu. En agissant de la sorte, le chef de l’État avait sans doute vaguement conscience des effets délétères du basculement qu’il appelait de ses vœux cinq ans plus tôt. Car ceux-ci sont nombreux. Sur un plan global, l’assistance est toujours le révélateur d’un échec collectif, le signe d’un dérèglement économique et social. Sur un plan plus individuel, il peut générer une désincitation au travail et donc des trappes à pauvreté : quel est l’intérêt à prendre un emploi si les transferts sociaux vous assurent un revenu à peine inférieur ? Enfin, il produit un clivage dangereux au sein de la société, entre ceux qui financent et ceux qui bénéficient, alors que dans le système d’assurance, beaucoup plus universel, tout le monde finance (selon ses moyens) et tout le monde bénéficie (selon ses besoins). À quoi sert la protection sociale ? Certainement pas à diviser la société et à enfermer les plus pauvres dans l’inactivité mais, comme l’énonçait l’ordonnance créant la Sécurité sociale en 1945, à « débarrasser les travailleurs de lincertitude du lendemain, de cette incertitude constante qui crée chez eux un sentiment dinfériorité et qui est la base réelle et profonde de la distinction des classes ». Pour la droite comme pour la gauche canal historique, le lien avec le travail reste indispensable. Malheureusement, l’une et l’autre semblent avoir perdu la main face à une opinion de plus en plus acquise à l’idée délirante de droits illimités qui permettraient à tous de vivre sans travailler.

Mélenchon d’hier à aujourd’hui

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François Ruffin et Jean-Luc Mélenchon, septembre 2019, Assemblée nationale © PIERRE VILLARD/SIPA

Ces six dernières années sont vampirisées par l’affrontement Macron-Mélenchon. Deux êtres qui sèment sur le même lopin sentimental. Ils labourent en commun la détestation des autres pour mieux cultiver l’amour de soi. Mais si le gamin est plus lisse qu’un galet de la Baie des Anges, le vieux cache au fond de son puits un mystère…


Est-ce l’Espagne en toi qui pousse un peu sa corne. Jean-Luc vient au monde dans “la perle du détroit” à Tanger. Ses racines sont andalouses et siciliennes. Malgré la génétique en feu rien ne prédestinait l’enfant de chœur qui servait la messe en latin à devenir le muezzin-dj du bruit et de la fureur.

Qu’il est loin mon pays, qu’il est loin. En Mai 68, il est lycéen dans le Jura. Le printemps exhale l’âcreté des lacrymogènes. Les narines de l’adolescent, initiées aux arômes de jasmin et d’orange amère, virent au rouge. Alors il s’énerve et intègre l’UNEF et l’OCI. Le désormais trotskiste ne desserrera plus jamais les mâchoires.

À ne pas manquer, actuellement en vente: Causeur: Tous retraités! Le dernier rêve français

Mon cartable est bourré de coups de poings. Dressé à l’entrisme il investit le PS, le Grand Orient et le Sénat. Au Palais du Luxembourg il enfile son costume de sénateur en laissant ses gants de boxe au vestiaire. Par contre au PS, vif comme l’air du massif jurassien, il s’agite à l’ombre des éléphants. Hélas tous ses calculs se heurtent à l’agilité intellectuelle d’un petit gros, un champion de la synthèse molle, François Hollande. Quand il vitupère et fulmine, Hollande entame une danse du ventre à rendre dingue le taureau andalou. Il multiplie les défaites pendant qu’Hollande additionne les succès. Roulé dans la farine à la sauce hollandaise, le congrès de Brest scelle sa haine pour l’éternité.

Parfois au fond de moi se ranime… Il monte sa première entreprise en créant le Parti de Gauche. La présidentielle de 2012 en ligne de mire, il s’acoquine avec les cocos. Le Front de Gauche est né. Il déroule sur scène une partition enflammée qui va séduire près de 12% des électeurs. Ironie de l’histoire, il appelle à faire battre Sarko sans jamais citer le nom du petit gros. Hollande emménage à l’Elysée. Le cauchemar réemménage dans sa tête.

Ici même les mémés aiment la castagne. Après la fête, le blues. Il se rassure en constatant que le Hollandais gère le pays comme il gérait la boutique et comprend vite que l’insipide Ayrault ne tiendra pas la baraque à frites. Il se délecte devant l’émergence des frondeurs et l’agonie pluvieuse du président et fait dans le surmesure en créant la France Insoumise. Un équipage soumis à sa mégalomanie bipolaire. Délivré de son obsession pour le Batave, il attire dans les urnes 7 millions d’électeurs et échoue d’un souffle au second tour. La dépression s’empare de la carcasse. Sans contradiction en interne, il ne parle plus il mord.

A lire ensuite, Jérôme Leroy: Quand LFI tombe dans le piège

On se traite de cons à peine qu’on se traite. 2022, Mélenchon retrouve des couleurs de matador et, du centre de l’arène, décoche des banderilles dans le cuir de la droite. Et les trempe dans l’acide avant de les planter dans la couenne de la gauche. Prouvant au passage que gagner n’est pas dans son programme. Que l’union pour le peuple passe après sa voracité à capter la lumière et à occuper l’espace.

D.R.

Il faut tourner la page. La présidentielle perdue, il hésite entre un départ imminent pour les Marquises et l’envie de fumer une pipe de cruciverbiste dans une ferme du Poitou. Tu parles, 48 heures après, remonté comme une Castafiore il réunit la gauche pour gagner Matignon. Va comprendre… Sa carrière est truffée de contradictions. Il milite pour le oui au traité de Maastricht et devient, dans la foulée, le champion du souverainisme de gauche. Laïcard obsessionnel pendant sa période socialo, dorénavant il s’ensable, la créolité en bandoulière, dans les dunes de l’islamo-gauchisme. Faisant fi des drames passés et des drames à venir, il manipule une matière dont on fait des voiles, des burkinis et des hijabs mais aussi des camisoles idéologiques. La révolte iranienne illustre l’isolement insensé dans lequel il a précipité son mouvement, tout en dilapidant son crédit parmi les classes populaires. La motivation tactico-démographico-clientéliste n’explique pas à elle-seule le mystère qui entoure ce virage.

Ce looser lunaire ne se résout pas à refermer le livre. Celui qui fut hier un éphémère dessinateur journaliste à la Dépêche du Jura est aujourd’hui soumis à l’hologramme de sa caricature.


Retraites: adresse aux vieux cons

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Jérôme Leroy © Hannah ASSOULINE

La jeunesse, comme du côté de Rennes, entre dans le mouvement des retraites. Ça ne plait pas aux vieux. Mais attention, comme il y a jeune et jeune, il y a vieux et vieux…


Il semblerait d’après des sondages persistants que neuf actifs sur 10 refusent la contre-réforme des retraites avec départ à 64 ans. On peut donc en déduire, que ce sont ceux qui ne sont plus actifs qui restent pour.

Et parmi ceux qui ne sont plus actifs, on trouve les vieux. Mais il y a vieux et vieux. Les vieux, comme les actifs, sont traversés par la lutte des classes. Il y a les vieux pauvres, qui ne sont pas non plus pour cette contre-réforme des retraites. Donc seuls les vieux riches sont pour. Et les vieux riches sont les derniers, dans ce pays, à soutenir Macron. Avec la droite, ce qui désormais revient au même. Ils pourraient au moins avoir la décence de se taire. Mais le vieux de droite, en plus est donneur de leçons. Il ne peut s’empêcher de commencer ses phrases, par « Moi, de mon temps… » Le vieux de droite est souvent aussi un vieux con sentencieux, sauf quand il s’appelle Jacques Laurent ou Jean Dutourd. Mais c’était un autre temps. Ils étaient certes de droite mais n’étaient ni cons ni sentencieux, parce qu’ils étaient écrivains et drôles.

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Parmi les remarques prudhommesques des vieux de droite quand ils constatent que les lycéens ont rejoint le mouvement contre la réforme des retraites, il y a celle qui consiste à dire: « Quoi, penser à la retraite à 16 ans? Moi, à leur âge, je…. etc… » J’ai envie de leur dire :

– Toi, tais-toi: à leur âge, tu ne bougeais pas une oreille car tu étais déjà de droite. Soit par peur de déplaire au maître, soit parce que tu avais compris que tu étais du bon côté des rapports de production et que tu trouvais ça très bien comme ça.

– Toi, quand tu avais 17 ans, tu n’avais pas passé tes années collège ou tes années lycée confiné avec papa maman ou avec un masque avant de rentrer à six heures pour cause de couvre-feu. Tout ça, précisément au moment où la vie est amusante, où les hormones chantent joyeusement comme l’a si bien décrit San Antonio: « C’est beau l’adolescence. Y a que ça d’authentique. C’est juste un moment privilégié de la vie pendant lequel les individus ne sont pas trop débectants. Y a des lambeaux de poésie tortillés autour de leur bitoune. Mais ça ne dure pas très longtemps. »

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– Toi, tu n’as pas embrayé la fin du Covid par une guerre ouverte en Europe avec menace nucléaire à la clef, et tu pouvais te projeter à 30 ans sans avoir devant toi la perspective imminente d’un effondrement écologique. Et toi, de manière plus prosaïque, tu n’avais pas à te fader Parcoursup, invention d’un rare sadisme qui fait passer les problèmes de Joseph K pour une promenade de santé.

Alors, oui, tais-toi, vieux de droite, toi qui adores la citation usée que cette vieille folle antisémite de Jouhandeau avait lancé aux étudiants de 68: « Dans trente ans, vous serez tous notaires. » Non, dans 30 ans, ils se voient surtout, non sans raison, loqueteux et scrofuleux dans les convois d’on ne sait quelle déroute bactériologique.

Alors, oui, encore une fois, tais-toi: tu n’as pas compris ou tu fais semblant de ne pas comprendre. Ce n’est pas contre la réforme qu’ils manifestent mais surtout contre ce dont elle est le symptôme.

Ils manifestent contre Macron et son monde. Ils manifestent contre la culture de mort que fait régner le libéralisme en phase terminale. Ils manifestent pour vivre sur Terre, d’une vie réellement humaine.

Les derniers jours des fauves

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In vino veritas

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Jean Carmet "Brèves de comptoir" Image: capture d'écran Dailymotion

La France ne s’avine plus avec autant d’entrain qu’autrefois, déplore notre chroniqueur. Une affaire culturelle, sociologique?


Voilà quelques jours, le week-end dernier, une jeune Française se hissait à la quatrième place du championnat du monde des sommeliers. Ce n’est pas peu de chose. Voilà un talent qui fait honneur à notre vieux fonds culturel et patrimonial. Le vin et le pain, le pain et le vin, notre identité profonde en deux mots, en deux merveilles toutes simples.

Il n’empêche, depuis une dizaine d’années, la consommation de vin baisse en France. Au pays de Rabelais et de la Dive Bouteille, voilà qui fait un brin désordre. Parallèlement, le recours au chichon ne cesse de progresser. Au point qu’on en arrive à se demander si nos vignerons bordelais, contraints d’arracher certaines de leurs vignes – autrement dit de se couper un bras – ne devraient pas se reconvertir dans la culture du hachich, ingrédient de base du chichon dont il est question ici et qu’on veillera à ne pas confondre avec son homonyme du Sud-Ouest, savoureux d’ailleurs, mais incompatible avec le précédent puisque la viande de porc entre pour une part importante dans sa composition (Et, pour tout dire, le pinard pour une part non moins essentielle dans son accompagnement).

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Bref, la France ne s’avine plus avec autant d’entrain que voilà quelques années encore. L’excédent menace. Les cuves sont pleines et la jeunesse – la jeunesse surtout, nous disent les enquêtes les plus fiables – bouderait le tonneau, se tiendrait résolument à l’écart du litron. O tempora O mores, comme il est dit aussi dans Astérix. Serait-ce donc au profit du chichon, en faveur de cette griserie d’importation que s’opère ce déclin ? L’affaire serait culturelle, sociologique. Nous serions confrontés à une sorte de grand remplacement pour les rites en vigueur dans les assommoirs du samedi soir après le turbin. Demeurons vigilants ! Aujourd’hui le vin – blanc, rouge ou rosé, sans distinction de couleur, ce qui doit être regardé comme exemplaire – serait menacé, chassé, répudié. In Vino Satanas ! Voilà l’anathème des temps nouveaux. Aujourd’hui le vin, donc. Et demain ? Le chichon, assurément. Je veux dire celui du Sud-Ouest, avec des morceaux de cochon dedans. On se le procurerait désormais sous le manteau et notre sommelière émérite en serait réduite à officier quelque part dans le maquis sous un nom de code.

On notera que cette guerre culturelle n’en est pas à ces premiers assauts. Le général US Coca Cola nous la mène depuis maintenant belle lurette. Cependant, nous avons à faire face à présent à une stratégie qui relève davantage de la guérilla. La menace n’en est pas moins rude. Aussi, ne serait-il pas temps de songer à entrer en résistance ? Devant un tel péril, ne doit-on pas reprendre à notre compte ce que clamait bien fort l’aviné et regretté Coluche, et brailler avec lui : Le pinard, ça devrait être obligatoire !

Le prince assassiné - Duc d'Enghien

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Au pays des curiosités, avec Jacques Damade

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D.R.

Le nouveau livre de Jacques Damade, Du côté du Jardin des plantes, remonte aux racines du Muséum d’histoire naturelle et de son jardin botanique. Une promenade inspirante.


Jacques Damade est écrivain et éditeur. Il a fondé, il y a une vingtaine d’années, une maison d’édition assez classieuse, repérée et recherchée, les Éditions de la Bibliothèque : son catalogue affiche aussi bien Remy de Gourmont, Léon Bloy ou Villiers de l’Isle-Adam, que Bossuet, une étude sur Verlaine, une autre sur Chateaubriand, Jean Lorrain, l’abbé Raynal, Joachim Sartorius, Pierre Lartigue ou Fabrice Hadjadj. Il a, en outre, depuis une dizaine d’années, initié la collection « L’ombre animale », dédiée à un thème qui lui est cher – sans être aucunement un effet de l’époque.

Il a commencé par rééditer La Forme animale d’Adolf Portmann (que les connaisseurs comme Élisabeth de Fontenay tiennent pour un classique du genre), puis Buffon ou Pline l’Ancien (Des animaux).Et lui-même, comme écrivain, a alimenté cette collection : d’abord en consacrant un ouvrage aux Abattoirs de Chicago, puis à Darwin au bord de l’eau, qu’il prolonge aujourd’hui avec un « cabinet de curiosités littéraires » consacré au Jardin des plantes-Muséum d’histoire naturelle.

Jacques Damade est aussi l’un des connaisseurs les plus avisés de Paris. Pour les curieux, se reporter à son catalogue – en particulier, une petite merveille, Paris 1860 : les Tableaux parisiens de Baudelaire illustrés par 19 gravures du légendaire Charles Meryon (1821-1868). Il a lui-même commis un délicieux petit essai sur les Îles disparues de Paris (une dizaine d’îles encore, au temps d’Henri II).

Son dernier livre, Du côté du Jardin des plantes, conjugue deux de ses passions : Paris et le monde vivant. D’abord Paris – et le Muséum d’histoire naturelle, la fondation de sa ménagerie. Il ressuscite la figure tutélaire (et méconnue) de Bernardin de Saint-Pierre (l’auteur de Paul et Virginie), dernier intendant du Jardin nommé par Louis XVI et rédacteur, en décembre 1792, d’un « Mémoire sur la nécessité de joindre une ménagerie au Jardin national des plantes de Paris ».

Autre figure importante tirée de l’oubli : Geoffroy Saint-Hilaire, nommé à 21 ans professeur – chaire de zoologie, chargé des mammifères et des oiseaux – au nouveau Muséum national d’histoire naturelle créé en juin 1793 : « le Jardin des plantes devient (alors) le Muséum d’histoire naturelle » (l’architecture vitrée des grandes serres date des années 1830). Et on croise au fil des pages d’autres personnages illustres : Chaumette, Lakanal, Cuvier, Lacépède, Daubenton, Lamarck, etc.

Damade se balade et évoque les controverses qui ponctuent la fin du xviiie et le xixe siècle. Du côté du Jardin des plantes est un plaidoyer en même temps qu’une balade avec d’éminents compagnons : certains sont des scientifiques de laboratoire (Cuvier), d’autres (Humboldt, Geoffroy, Darwin, Wallace…) vont sur le terrain, voyagent, sont des « naturalistes-scientifiques-explorateurs » (Geoffroy fait partie des 160 savants embarqués par Bonaparte lors de l’expédition d’Égypte).

Le Jardin-Muséum restitue une vision de la science, ses collections révèlent l’état d’esprit qui a présidé à leur constitution : d’abord la curiosité, l’ouverture au monde vivant (et à son unité) : « La ménagerie de la Révolution ne distingue pas l’histoire des hommes de celle des animaux chacune de son côté, et nous montre comment elles voisinent dans un même monde. »

Cuvier (1769-1832), dans son laboratoire, ne comprend rien à Humboldt (1769-1859), le naturaliste-voyageur. Si la science moderne est « du côté de Cuvier », Damade est résolument du côté de Humboldt, et le Muséum aussi : « Le Muséum d’histoire naturelle avec sa ménagerie, ses herbiers, son accueil des explorateurs a toujours eu le souci de présenter la faune et la flore en leur extension ; sa démarche scientifique va à la rencontre de Portmann et d’Humboldt et garde ses distances envers la prééminence du moléculaire. Il privilégie l’animal vivant et la plante dans leur élément. » D’où ce livre inspiré et habité illuminé par les dessins poétiques de Vincent Puente, qui est tout à la fois l’évocation historique d’un lieu magique de Paris, et défense et illustration d’une certaine conception du monde animal, humain – en un mot : vivant.

À lire

Jacques Damade, Du côté du Jardin des plantes, La Bibliothèque, 2022.

Du côté du Jardin des Plantes

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À lire également

La première édition intégrale du fameux récit d’Alfred Russel Wallace (compère offusqué par l’ombre de Darwin), L’Archipel malais : berceau de l’orang-outan et de l’oiseau de paradis, récit de son voyage – huit ans ! – dans l’archipel indonésien. Aux éditions Plume de Carotte, 2022.

Et aussi : collectif, Manifeste du Muséum : aux origines du genre, bilingue anglais, Reliefs, 2022.

Et enfin : La Terre, le vivant, les humains : petites et grandes découvertes d’histoire naturelle (dir. Jean-Denis Vigne et Bruno David), La Découverte, 2022.

Vipère!

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Odin Lund Biron et Alena Mikhailova "La femme de Tchaikovski" (2023) de Kirill Serebrennikov © Bac Films

L’affiche du film, « La femme de Tchaïkovski », montre un beau couple en costume d’époque, qui s’embrasse tendrement. Image trompeuse !


Car dans la séquence du film dont celle-ci est extraite, Tchaïkovski (dans le rôle, Odin Lund Biron, fidèle compagnon de route du cinéaste et metteur en scène d’opéra et de théâtre) souffle à son épouse: « Vipère ! »  –  et jamais leurs lèvres ne se joindront. 

Bac Films

Enfer conjugal

Dernier opus de Kirill Serebrennikov, (cf. les films Leto, La fièvre de Petrov ; le très mémorable Parsifal de Wagner, au Staatopera de Vienne en 2021 ; ou encore la pièce de Tchekhov Le Moine noir, en juillet dernier dans la Cour d’honneur d’Avignon…) La femme de Tchaïkovski n’a rien d’un biopic célébrant, en chromo façon Hollywood, la vie sentimentale du grand romantique russe, sur fond sonore de Casse-Noisette, du Lac des cygnes, d’Eugène Onéguine ou de La Dame de pique :  à travers le récit abrupt d’un mariage catastrophique, et de l’enfer conjugal qui s’ensuit, c’est plutôt un brûlot contre les injonctions de la morale publique.

A lire aussi, du même auteur: Nuit d’amour beur

Piotr Illitch Tchaïkovski l’a effectivement vécu, cet enfer. Cédant aux instances d’une jeune apprentie pianiste qui s’est entichée de lui, il consent, de guerre lasse et sur la promesse d’une dot confortable qui n’arrivera jamais, à se marier avec la jeune Antonina Milivkova (campée ici par la très belle Alyona Mikhailova), couverture idéale pour donner libre cours à ses tendances d’inverti notoire, peu compatibles avec la paix du foyer. La relation ne tarde pas à se dégrader. Mais la flamme de l’épousée ne s’éteint pas pour autant. Elle s’obstine. La haine de l’époux à son endroit attise encore son idolâtrie. Séparation. Tractations méandreuses pour un divorce auquel se refuse catégoriquement cette hystérique qui se consume à aimer le seul homme qui l’exècre. A mesure que croît la gloire du compositeur s’affirme son rejet de cette sangsue: vertige délétère, sur fond de rumeurs quant aux mœurs du compositeur, exclusivement porté sur les garçons au vu et au su de ses protecteurs, tel le grand prince Sergueï Romanov (historiquement, faut-il le rappeler, le plus proche conseiller du tsar Alexandre II), dépeint non sans humour, dans le film, sous les traits d’une « folle » chamarrée haute en couleur.  Gagnée par l’érotomanie et saisie bientôt d’une folie asilaire, Antonina donne en outre naissance à trois enfants illégitimes, qu’elle abandonnera à l’orphelinat et qui tous mourront en bas âge… Vive la famille !

Pas un film « historique »

L’image du film, volontiers ténébreuse et sans irisations, d’un chromatisme sombre tirant vers le sépia, évacue sciemment l’éclat architectural de Saint-Pétersbourg, dont la toile de fond ne dévoile, dans la pénombre mordorée des chandelles et des lampes à huile, que le clair-obscur ornementé de ses salons aristocratiques, où la conversation mondaine passe tout naturellement du russe au français dans une même phrase… Avec une grande intelligence scénaristique, La femme de Tchaïkovski esquive avec soin le kitch de l’illustration musicale. Au point que la riche bande-son du film trame, en savantes superpositions mélodiques, bien des motifs de la musique de Tchaïkovski, mais sans en citer jamais formellement aucun extrait. C’est que la véracité archéologique n’est pas du tout l’affaire de Serebrennikov : il se fiche éperdument de faire un film « historique », portrait en pied du plus populaire des compositeurs russes.  

Si le mot « homosexualité n’est jamais prononcé une seule fois dans les deux heures et demi que dure La femme de Tchaïkovski, ce n’est pas seulement en vertu de l’anachronisme, évident dans le contexte de la Russie impériale du second XIXème siècle – d’où cette scène où l’on tente d’expliquer à Antonina que son mari est un… « bougre », terme dont le sens paraît échapper à l’entendement de la dame – mais, plus profondément, parce que l’intention est toute autre. Immense artiste, opposant déclaré au régime de Poutine, exilé de Moscou après avoir été un temps emprisonné puis assigné à résidence, Serebrennikov, qui a désormais pris souche à Berlin, transpose probablement dans la figure d’un Tchaïkovski harcelé par cette passion délirante et honnie, l’idéal du génie solitaire, travaillant à se libérer des assignations de la morale publique. D’où cette scène du film, étonnante entre toutes, où s’exhibe à l’écran, dans leur nudité superbe, une cohorte de beaux garçons, leurs académies glorieuses offertes à la volupté.

Le projet du film remonte à 2014. Mais le scénario de Serebrennikov n’a pas eu l’heur de plaire aux autorités de la Sainte Russie, lesquelles ont préféré remettre la célébration du compositeur entre les mains de Yuri Arabov, le scénariste d’Alexandre Sokourov, pour un biopic bien-pensant et inexportable, où les préférences sexuelles avérées de Tchaïkovski passent à la trappe. La guerre en Ukraine ayant eu raison de Limonov, adaptation du roman d’Emmanuel Carrère que le cinéaste s’apprêtait à tourner à Moscou, Serebrennikov a résolu de remettre La Femme de Tchaïkovski sur le chantier. Pour un interlude,  un sacré morceau !    

La femme de Tchaïkovski. Film de Kirill Serebrennikov. Avec Odin Lund Biron, Alena Mikhailova. Durée : 2h23. En salles le 15 février.