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Éloge du 49-3

Manifestations spontanées, bavardages incessants, motions de censure… Depuis qu’Elisabeth Borne a annoncé, sous les huées, qu’elle recourait à l’article 49.3 de la Constitution pour adopter sans vote le projet de réforme des retraites, les oppositions et de nombreux citoyens dénoncent un déni de démocratie. Analyse.


Il était hier soir sur toutes les lèvres, notamment sur celles de Gilles Bouleau, sur TF1, où Elisabeth Borne avait été dépêchée, à 20 heures. L’après-midi, dans toutes les salles de pause, dans toutes les cafétérias d’entreprises et autour de tous les babyfoots collaboratifs, on ne parlait que de lui… Quand il a été annoncé dans l’après-midi que le 49-3 allait finalement être utilisé par le gouvernement, quelques-uns se sont demandé s’il n’était pas plus prudent de garer la voiture dans le garage pour cette nuit.
Le 49-3 est devenu ces dernières décennies le symbole de la « monarchie présidentielle »…


Pour en finir avec le parlementarisme des années 50

Il faut revenir 70 ans en arrière. Empêtrée dans la guerre d’Algérie, humiliée lors de l’expédition du Canal de Suez, la France de la IVème République est à bout de souffle. Elle a laissé l’image d’un régime d’Assemblée forte, instable, où des tractations de couloir faisaient et défaisaient les gouvernements. À la tête de l’État, un papy débonnaire réputé pour son art d’inaugurer les chrysanthèmes. Les gaullistes ont peut-être exagéré l’ampleur du tohu-bohu des années 50: après tout, on retrouvait un peu toujours les mêmes têtes, les René Pleven, les Georges Bidault, les Henri Queuille. Peu importe. Le pays s’embourbe à tel point qu’il a fallu rappeler « le premier des Français », devenu tout à coup « le premier en France ». L’homme du 18 juin revient avec ses conditions : on change de constitution. L’esprit est inversé : c’est désormais l’exécutif qui mènera la danse, contrebalancé par une pratique intensive du référendum (quatre en dix ans). Pour de Gaulle, il fallait « restaurer l’autorité de l’État » et pour les constitutionnalistes de l’époque, il fallait « rationaliser le parlementarisme ». Parmi les leviers qui permettent au gouvernement de prendre l’ascendant sur le Parlement, le 49-3 fait bonne figure. A condition qu’une motion de censure ne soit pas déposée dans les 24 heures qui suivent, le Premier ministre peut engager la responsabilité du gouvernement et adopter la loi. On le sait, depuis le mois de juin dernier, aucun des acquis sociaux si chers à la Nupes n’a paru assez grand au point de tendre la main au RN. La réforme des retraites et le gouvernement devraient donc survivre aux 24 prochaines heures…

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Cris d’orfraie, voitures incendiées, magasins saccagés… Le choix du gouvernement, perçu comme un passage en force, prépare un printemps explosif. Dans les rues de Rennes, ville à la pointe de la contestation, des projectiles pyrotechniques lancés en marge des manifestations répandent une odeur de poudre à l’ombre des vieilles maisons en colombage du XVIème siècle. Le souvenir de l’incendie du Parlement de Bretagne, en 1994, n’est pas encore sorti de toutes les têtes. L’utilisation du 49-3 par le gouvernement Borne est perçue comme l’ultime provocation et la marque d’un déni de démocratie. Pourtant, la Constitution de 1958 et l’idée que le gouvernement puisse gouverner ont bien été validées par le peuple français. En 1969, lors du second tour qui opposa Alain Poher, président du Sénat à Georges Pompidou, ancien Premier ministre de De Gaulle, l’enjeu est bien la continuation ou non de l’esprit de 1958. Avec un peu plus de 58% des voix pour le candidat Pompidou, l’attachement des Français au fonctionnement de la Vème République – et au 49-3 qui va – fut une nouvelle fois confirmé.

François Mitterrand, champion du 49-3

Bien sûr, la critique de la Constitution et de son prétendu césarisme est aussi vieille que la Constitution elle-même. Dans son fameux Coup d’État permanent, François Mitterrand fut l’un des plus sévères contempteurs de la Constitution de 1958. Avec un style ampoulé mais pas complètement déplaisant, il écrivait: « J’appelle le régime gaulliste dictature parce que, tout compte fait, c’est à cela qu’il ressemble le plus, parce que c’est vers un renforcement continu du pouvoir personnel qu’inéluctablement, il tend, parce qu’il ne dépend plus de lui de changer de cap. Je veux bien que cette dictature s’instaure en dépit de De Gaulle. Je veux bien, par complaisance, appeler ce dictateur d’un nom plus aimable : consul, podestat, roi sans couronne, sans chrême et sans ancêtres. Alors, elle m’apparaît plus redoutable encore ». Cela ne l’a pas empêché d’occuper la place à son tour, pendant 14 ans.

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« La Constitution était dangereuse avant moi, elle sera dangereuse après moi, mais tant que je serai là, tout ira bien », déclare-t-il une fois au pouvoir. La pirouette est suffisamment belle pour qu’on lui pardonne beaucoup. D’ailleurs, sous sa présidence, le 49-3 fut massivement utilisé : trois fois sous Edith Cresson, huit fois sous Pierre Bérégovoy, 28 fois sous Michel Rocard ! A l’époque, le jeune Jean-Luc Mélenchon, sénateur contorsionniste, parvenait à être à la fois très mitterrandiste et très rocardien. La pratique ne le choqua guère. Depuis les années 80, seul Nicolas Sarkozy a évité son recours, peut-être un peu échaudé par le spectacle de la fin de règne de Jacques Chirac et la fronde contre le CPE. Sarkozy avait même sérieusement réduit la possibilité d’y recourir lors de la réforme constitutionnelle de 2008. Cela lui a-t-il permis d’être réélu ? Non. Cela lui a-t-il valu la sympathie de ses opposants de l’époque ? Non, sauf, bien sûr, ceux qu’il embauchait dans son gouvernement d’ouverture.

La France, et pas n’importe quelle France

Aussi, si le 49-3 suscite passions et critiques, personne ne s’est amusé à le supprimer. Ses plus farouches opposants d’aujourd’hui n’ont pas manqué d’y recourir quand ils étaient aux affaires. Ceux qui le conspuent aujourd’hui ne manqueront pas de s’en servir quand ils y arriveront. En 2006, François Hollande déclarait : « Le 49-3 est une brutalité. Le 49-3 est un déni de démocratie. Le 49-3 est une manière de freiner le débat parlementaire ». Entre 2012 et 2017, sa majorité l’utilisa à six reprises.

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Il est heureux que la nouvelle chambre élue en juin 2022 donne une meilleure représentation de la diversité des courants politiques. Même la présence d’un Louis Boyard au Palais Bourbon est salutaire, car elle permet une meilleure représentation de la variété sociologique de la France, y compris dans ce qu’elle a de moins réjouissant. Il est bon aussi que le gouvernement puisse gouverner. La séquence électorale du printemps dernier a donné la victoire à Emmanuel Macron, même atténuée par une moisson décevante aux législatives. La réforme des retraites a été mise sur la table lors du débat d’entre-deux-tours. Les Français ont tranché, et validé les conditions générales d’abonnement. Qu’il y ait des contestations aujourd’hui, fort bien. Mais comme disait Maurice Thorez en son temps, il faudra bien savoir arrêter cette grève. En attendant, saluons le 49-3, utilisé aujourd’hui, utilisé demain par ses pires détracteurs du jour ; car non, M. Jérôme Leroy, il n’est pas l’indice d’une transformation de la France en démocratie illibérale façon Orban ou Erdogan. Il est un outil naturel et légitime de la Constitution de la France. Et pas n’importe quelle Constitution de la France. Celle du Général de Gaulle.

37.2 au Sénat, 49-3 chez les fadas

On a, enfin, retrouvé les Spice Girls de la Nup’s. Plus allumées que jamais. Escobobard Boyard a touché un produit d’enfer. Depuis la troupe chante, karaoké à gogo, kékés, bobos et cocos à capella. Une rave dans l’hémicycle. Les députés polynésiens sortent le ukulélé, De la Fournaise sa corne de brume, Abad sa lambada, Quattenens fait la claque pour la Rousseau au vuvuzela. Avec son charisme d’horodateur, Borne compte 64 chandelles sur un Calimero Dussopt au tapis, avant de bientôt rejoindre le silence des archives.


Larcher plat à s’emporter. Pas question d’être objectif avec le bestiau. Je suis fan. J’aime tout chez lui, même ses contradictions de vétérinaire-chasseur. Il met une cartouche à un canard sauvage et se précipite pour lui réparer l’aile. Pour à l’arrivée se le faire en sauce. Et puis ce n’est pas un méchant le pré-salé du Luxembourg. Alors avant qu’il morde dans autre chose qu’une tête de veau sauce ravigote, les oies auront les crocs d’un boucher de Rungis. Et puis Larcher a depuis longtemps laissé les clefs du camion à Retailleau. Autant Larcher fleure bon le fût de chêne, autant Retailleau sent la caisse en sapin. Il sort tout droit d’un Lucky-Luke, le mètre à la main il vous prend les mesures en moins de deux. Mais là, il avait décidé d’épargner la carcasse de Macron qui se livrait pourtant avec les plumes et le goudron. Le Bruno croit plus que jamais en son étoile, il négocie son destin sans jamais se couper ni du Pouvoir ni de la base LR, le zig et le zag. Bref une semaine à nous assommer en jouant la responsabilité, l’hostie Retailleau relègue la camomille sur la liste des produits dopants.

Ciotti, le petit saigneur. Il est tombé de sa hauteur. Pas de très haut donc. Fraichement élu à la tête du parti, il n’a pas réussi à tenir son petit groupe de l’Assemblée. Décidément le cauchemar se prolonge. Tout commence avec la présidentielle où il a rêvé si fort que les drapeaux s’en souviennent. Elle devait forcément le placer au centre de la recomposition politique. Il se voyait déjà imposer sa rigueur allemande, siroter un schnaps en écoutant du Wagner avant de balancer du gaz moutarde sur le 9.3. Zemmour a tout gâché. Ça s’est poursuivi avec la nouvelle Assemblée. Les Polynésiens s’y pointent en tongs, en paréos et à ce rythme vont bientôt se taper un poisson cru au lait coco citron vert. Sans parler des débraillés de LFI. Maintenant c’est le Pradier en short à manches courtes qui lui fume la carotte. Quand ça veut pas, ça veut pas.

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Dissolution, Mélenchon se revoit à Matignon. Présent à la tribune de l’Assemblée pour la prestation de sa chorale des petits chanteurs à la croix de plomb, le maitre-chanteur ne se résout pas à lâcher la rampe. Il a pris le courant de la Place de la Concorde comme un squale renifle le sang. Il rêve encore de Matignon, va encore multiplier les outrances et les fautes de goût avant de se prendre une énième veste de plombier et un thé au lithium au souk de la lose.

Macron, Dussopt, Veran, tagada voilà les Dalton. Lâché par sa fidèle baraka on constate que Macron n’est bon en rien. Peu inspiré en se lançant dans cette réforme en pleine crise d’après-covid, de guerre rampante et d’inflation galopante, il confirme son talent de DRH avec son casting d’enfer. Qui à part lui pouvait penser Borne capable de contrôler les entrées à la porte de l’Assemblée, gérer la Chambre des députés tout en gardant un œil sur la caisse ? Elle a le bon profil pour porter un projet de loi sur la fin de vie, mais là c’était se faire hara-kiri sans anesthésie. En parlant d’anesthésistes, la dream team était au complet. Pour foncer dans le mur en klaxonnant il a pris le meilleur équipage de têtes à claques qu’il avait sous la main. Dussopt au volant, Veran la carte de la Seine et Marne sur les genoux, ils ne pouvaient faire qu’une Palmade à l’arrivée. Ils ont accumulé autant de bugs, de bobards et d’approximations que Mélenchon compte de trimestres. Il ne manquait que le Professeur Salomon en rapporteur du projet. Bon, gourmandise ultime, Macron va bientôt exposer son directeur de casting à la lumière du jour. Alexis Kohler. En plus de six ans, la lumière, il ne l’a vu que quatre fois. Trois fois sur le perron de l’Elysée pour l’annonce du gouvernement, et une fois pour la gestion de Big Benalla, ses téléphones son coffre-fort… Alexis c’est l’indien du placard de la Macronie.

C’est cadeau. Pour récompenser votre patience, je vous promets une tranche de bonheur. Si vous avez aimé les arômes de merguez avec Martinez, vous adorerez le barbecue à la nitroglycérine avec Olivier Mateu, un athlète de très haut-niveau des écuries CGT :

Et demain, on interdira le « Jet27 » aux députés?

Les Verts proposeront, lors de leur niche parlementaire du 6 avril, un projet de loi visant à interdire les jets privés. Un projet plus idéologique que réellement profitable à la planète, selon Elisabeth Lévy.


Le match avait déjà eu lieu, au micro de Sud Radio, le 9 mars 2023. Christophe Béchu, notre Ministre de la Transition écologique, avait rejeté la proposition formulée par Julien Bayou, en la qualifiant d’ « écologie du buzz ».
Un sondage Cluster17, pour Le Point, indique qu’une majorité des Français y est favorable.

Le flygskam, popularisé par Greta Thunberg

Même si, en effet, avec de grandes disparités selon l’affiliation politique, 60% des Français y sont favorables, il y a peu de chances que le texte passe. En gros, à droite, on est contre au nom de la liberté, et à gauche, on est pour au nom de la cause supérieure de la planète. Et au milieu de la mêlée, 56% de l’électorat RN, qui, il est vrai, est quasiment autant de droite que de gauche, est favorable à cette mesure. Signe que c’est aussi une affaire de classes, voire de luttes des classes.

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Certes, les émissions par passagers de ces jets privés sont quatre à 15 fois plus importantes que celles d’un avion de ligne, mais il y a tout de même beaucoup moins de voyageurs concernés.
En France, les jets privés représenteraient seulement 0,1% des émissions de carbone, et 1,6% des émissions du trafic aérien. Il est donc permis de douter de l’utilité de cette mesure.

Tout le monde doit faire des efforts, répliquera-t-on…

Les Verts pourront toujours rétorquer que 0,1%, ce n’est pas rien. Certes, mais si on interdit les jets privés, les alternatives ne seront pas totalement décarbonées, donc on ne gagnera pas réellement 0,1%. De plus, ces jets, navrés de le rappeler, sont très utiles à la vie des entreprises.

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Il faut donc plutôt viser des réformes structurelles, notamment en améliorant notre parc nucléaire, comme l’avait dit Christophe Béchu.
En fait, c’est une mesure idéologique et symbolique qu’entendent défendre les Verts, Julien Bayou, Sandrine Rousseau et leurs séides. C’est un concentré de ce qu’aime la gauche : surveiller, interdire et taper sur les riches. Rappelez-vous le compte Instagram qui traquait les déplacements en avion du patron de LVMH Bernard Arnault, lequel a depuis revendu son jet. Rappelez-vous aussi le scandale du char à voile, lorsque le PSG avait dû s’expliquer pour être allé à Nantes en jet privé. Kylian Mbappé avait osé rigoler en conférence de presse. La séquence avait fait un véritable tollé. La star du ballon rond avait alors appris à ses dépens qu’on ne rigole pas avec le changement climatique !

D.R.

En fait, le problème des jets privés n’est pas tant qu’ils polluent, mais qu’ils représentent, dans l’imaginaire de beaucoup de gens, un insupportable privilège. « Ces salauds ont des avions quand nous piétinons dans le métro ! » (oui, enfin, quand la RATP n’est pas en grève…). De ce fait, la solution est toute trouvée : pourquoi travailler plus, s’il suffit de taxer ces ultra-riches ?
Il est désolant que nos concitoyens achètent cette mesure parfaitement démagogique. Ça donne le sentiment que de la Révolution française, dont nous sommes si fiers, nous n’avons gardé que le pire: les passions tristes, l’envie, la jalousie et la haine impuissante… 


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio.

Retrouvez la directrice de la rédaction de Causeur du lundi au jeudi après le journal de 8 heures.

L’Ukraine n’est pas en Asie

La guerre en Ukraine aurait pu demeurer un conflit entre deux voisins et s’éterniser sans dégénérer. Elle est devenue une guerre de blocs qui rappelle de mauvais souvenirs aux pays asiatiques. Ils s’efforcent d’en rester éloignés et, pour le moment, ça leur réussit.


Vu d’Asie, le conflit prend pourtant un autre visage. Les pays asiatiques n’aiment pas les blocs. Ils ne cherchent pas à en constituer eux-mêmes. Ils n’ont pas oublié qu’au xxe siècle, le soutien militaire de chaque camp avait aggravé des conflits de décolonisation ou régionaux sans lien initial avec la problématique Est-Ouest. De Pékin à New Delhi, de Hanoï à Bangkok, on souhaiterait que ce conflit demeure un problème entre deux voisins et ne prenne pas une dimension internationale trop grande. Vœu pieux.

Les blocs : c’est non

Cette réticence asiatique à analyser le conflit comme une confrontation entre Occident libéral et Russie impériale a deux raisons principales.

En premier lieu, le refus de se retrouver enrôlés dans un conflit qui n’est pas le leur. Durant la guerre froide, les Américains ont sommé chacun de se positionner sur les conflits du moment. Le « you are with us or you are against us » ne laissait guère de place aux subtils compromis diplomatiques. En face, Moscou et Pékin exigeaient un soutien sans faille du bloc socialiste aux mouvements de libération. Cette logique binaire, les Asiatiques la fuient aujourd’hui comme la peste. Sans surprise, les dix pays de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) privilégient une position de neutralité pour ne pas se retrouver coincés dans un conflit entre grandes puissances.

C’est particulièrement le cas des Vietnamiens. La guerre bloc contre bloc, ils ont déjà donné et ne comptent pas retomber dedans. La guerre au Vietnam n’aurait sûrement pas duré une trentaine d’années et fait 1,5 million de morts vietnamiens[1] sans le bras de fer qui s’y est joué entre l’Est et l’Ouest (1945-1975). De même, l’occupation du Cambodge par les troupes vietnamiennes n’aurait probablement pas duré une décennie (1979-1990) sans le conflit sino-soviétique et le soutien occidental à la résistance khmère[2].

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Moscou est l’allié de toujours de Hanoï. Mais le Vietnam ne rallie pas la position de la Russie pour autant. De la même manière, il écarte poliment les demandes occidentales d’appliquer les sanctions et de s’éloigner de la Russie. Cette politique consistant à parler à tous, mais à ne s’engager en faveur de quiconque a permis au Vietnam de maintenir de bonnes relations à la fois avec la Russie, les États-Unis et la Chine. Un slalom sans faute.

La Chine, le Cambodge, l’Inde, le Pakistan se sont abstenus, comme le Vietnam, lors des deux votes à l’Assemblée générale de l’ONU condamnant l’agression russe. Mais s’ils refusent de se ranger diplomatiquement du côté des Occidentaux, ils ne soutiennent pas ce qu’ils considèrent comme une aventure dangereuse et mal avisée.

Estimé dans tous ces pays pour avoir mis un terme au chaos et avoir ramené la stabilité en Russie, Poutine a vu son aura sérieusement ébranlée par cette guerre en Ukraine. Le Premier ministre indien Narendra Modi s’est même permis de lui faire la leçon, à New York en septembre 2022 : « Ce n’est pas le temps de faire la guerre. […] La démocratie, la diplomatie et le dialogue sont des choses qui comptent pour le monde entier. »

En Asie, seuls le Japon, la Corée du Sud et Taïwan, historiquement très dépendants des États-Unis pour leur défense, ont clairement pris position en faveur de Kiev et sont associés à l’ensemble des mesures d’embargo économique décidées par les Occidentaux.

Ne pas se mêler des affaires des autres

La seconde raison du refus de s’impliquer est très terre à terre. Les gouvernements asiatiques se soucient exclusivement de la défense de leur territoire, de leur peuple, de leur développement économique. Les intérêts nationaux priment sur tout. Ils ne veulent pas se préoccuper des affaires des autres. Les grands enjeux transversaux comme la défense de la liberté dans le monde, ils laissent cela à d’autres. Au fond d’eux-mêmes, ils estiment que le monde se porterait mieux si chacun restait à sa place et n’intervenait pas dans les affaires des autres. Même si des bains de sang s’y produisent. L’antithèse du « droit d’ingérence » du bon docteur Kouchner en quelque sorte. Il est vrai que les interventions occidentales au Moyen-Orient, en Asie centrale et en Afrique ces vingt dernières années ne les ont pas convaincus du contraire.

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La position des pays d’Asie peut donc se résumer ainsi : appeler la Russie et l’Ukraine à une issue négociée ; brûler un cierge pour que l’internationalisation du conflit n’entraîne pas son aggravation ; s’en mêler personnellement le moins possible. Ce non-interventionnisme et ce néo-non-alignement, mélange de pragmatisme et de fatalisme, ne cherchent pas à s’ériger en idéologie, comme lors de la conférence des non-alignés de Bandung, en 1955. Mais cette posture est suffisamment attrayante pour de nombreux pays à travers le monde qui, eux aussi, ne veulent pas être impactés par ce conflit qui n’est pas le leur. Et pendant que les Européens et les Américains arment les Ukrainiens pour se battre avec l’ours russe, ces pays préfèrent regarder ailleurs, s’affairent à leur propre développement et commercent entre eux à l’écart des sanctions occidentales.

Le Vietnam a connu une croissance de 8 % en 2022. Les prévisions pour la région en 2023, certes en baisse, demeurent bonnes. L’Asie, déjà grand vainqueur du Covid à l’exception de la Chine, a de bonnes chances d’être également celui de cette guerre européenne.


[1] Auxquels il convient d’ajouter 83.000 morts français et 56.000 morts américains.

[2] Durant les années 1980, la Russie a soutenu l’armée vietnamienne qui avait chassé les Khmers rouges du pouvoir fin 1978. La Chine, de son côté, finançait et armait la résistance des Khmers rouges associés aux royalistes et nationalistes soutenus, eux, par les Américains.

Splendeurs et misères du parlement

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Les bruyantes manifestations qui ont agité les bancs de l’Assemblée nationale à l’annonce du 49.3 censé entériner la réforme des retraites étaient prévisibles. Depuis des mois, l’hémicycle est un théâtre de bouffonneries indignes de son histoire. C’est aussi devenu, malheureusement, une chambre dédaignée par l’exécutif.


« Raisonner là où il faut sentir est le propre des âmes sans portée », écrivait Balzac en son temps. Cette sage maxime, les élus du moment et les ministres en poste, à qui l’on reproche trop souvent leur propension à une certaine technocratie, feraient bien de s’en inspirer plus souvent.

Pourtant, Sentir les aspirations profondes d’une nation, n’est pas tant difficile : il suffit d’ouvrir grand la fenêtre de la tour d’ivoire, de pencher la tête, et de lire les slogans des manifestants qui déambulent dans les rues de toutes les villes de France, depuis maintenant des semaines, des mois, voire des années. Nulle « poloche » là-dedans – pour reprendre les mots du Garde des Sceaux. Et pourquoi ne pas commencer par les revendications des Gilets jaunes, dont la liste publiée le 23 novembre 2018 – voici maintenant presque cinq ans ! – était particulièrement riche en enseignements ?

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Et cependant, le chef de l’État, par les voix de ses ministres, paraît encore bien loin d’être disposé à regarder son peuple en face : et plutôt que de prendre des mesures simples, populaires et efficaces – en vrac, une baisse des charges, une politique nataliste, un retour à la verticalité exécutive par l’octroi de véritables moyens d’action aux corps enseignant et policier –, il préfère proposer tantôt une loi de circonstance et redondante, comme la création d’un nouveau délit d’homicide routier (« les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires », disait Montesquieu, et de cette maxime aussi, le gouvernement ferait bien de s’inspirer), et tantôt une réforme des retraites incompréhensible, qui réussit tout de même ce petit prodige d’attiser contre elle une impopularité presque unanime.

L’opposition de la Nupes dégoûte bien des citoyens

Le Parlement s’en émeut, mais ne fait rien: pire, il s’attire autant que la majorité présidentielle la haine du peuple, par une opposition factice qui n’est que de théâtre – un théâtre plus proche de la farce bouffonne ou du vaudeville de boulevard, que de la comédie classique ! Ainsi des représentants de la France Insoumise, poussés par un sens de l’épique qui leur sied fort mal. Ils se prennent pour des députés de la Montagne, et poussent, tels des animaux de basse-cour, des cris, nous infligent des gesticulations, des hâbleries de Gascons – qui n’aboutissent qu’à des oppositions crétines, des jeans troués, des obstructions inutiles, ou des propositions de lois retirées sitôt que le Rassemblement National, qui, semble-t-il, craint moins qu’eux la démocratie, les vote parce qu’il a l’audace de les trouver bonnes.

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Cette opposition se veut-elle populaire, en contradiction avec l’élitisme apparent et déconnecté d’un gouvernement qu’elle honnit ? Mais elle ne sait pas plus sentir le peuple : même, elle le dégoûte par son attitude ; et si la vague de l’antiparlementarisme, sur laquelle surfe l’exécutif avec un plaisir non dissimulé, n’a jamais été si forte, c’est bien parce que l’opposition rend l’Assemblée misérable – à tel point que c’est la rue, qui, de manière de plus en plus systématique, cherche à pallier son incurie.

Manifestation contre la réforme des retraites, Paris, 19 janvier 2023. © OLIVIER CHASSIGNOLE/AFP

Le Parlement n’a pas toujours été cette chambre inutile, poids mort du gouvernement, qui lasse tout le monde quand elle tente, aussi vainement que pitoyablement, de s’opposer aux volontés régaliennes avec les maigres moyens qui lui restent. D’abord chambre de justice – nous ne parlons que de celui de Paris –, puis d’enregistrement, il s’avisa, au 17e siècle, que s’il pouvait publier les actes royaux, il pouvait aussi refuser de le faire : le ver était dans le fruit. L’État, par le fait des choses, avait poussé malgré lui à la constitution d’un puissant organe d’opposition : presque aussitôt, le bras de fer, terrible, s’engageait entre le monarque et son Premier ministre – Louis XIII et Richelieu –, tous deux poussant à l’absolutisme, et le Parlement, déjà conscient des dangers du pouvoir absolu (« c’est une expérience éternelle, disait encore Montesquieu, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser »). Cette bataille institutionnelle entre le pouvoir et l’opposition, entre la Couronne et le Parlement, avait du panache : c’est que le second valait bien la première – car il fut grand, en son temps. 

Une assemblée superflue, une chambre d’enregistrement

À ce propos, nous ne saurions que trop conseiller la lecture des Mémoires du Cardinal de Retz, une œuvre injustement déconsidérée, et qui, pourtant, constitue le témoignage admirable d’un moment charnière de l’histoire de France – celui du triomphe de l’absolutisme centralisateur sur l’opposition parlementaire, qui, semble-t-il, reste étonnamment d’actualité : car c’est bien de là que vient le mépris de l’exécutif pour une Assemblée nationale superflue, quand elle n’est pas simplement agaçante.

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L’on s’indigne de la violence parlementaire ; la majorité présidentielle, fort peu démocratique, qui depuis maintenant des décennies a oublié ce qu’est une opposition, perd ses nerfs : c’est le ministre de la Justice qui fait des bras d’honneur, c’est la députée des Yvelines qui sanglote au micro de l’Assemblée pour avoir été chahutée. Il ne serait pourtant pas inutile de rappeler à quel point cette opposition est peau de chagrin, à côté de celle du rebelle cardinal: qu’est-elle donc devenue, la fière bête de Broussel et de Molé ? Un pauvre monstre législatif agonisant, réduit aux expectorations d’une opposition de pacotille: une chambre d’enregistrement (que l’on en juge : huit lois sur dix sont des projets émanant du gouvernement) dont la circularité fait penser au manège d’un cirque, plutôt qu’à une Agora citoyenne. Il serait temps que les députés se souviennent que le pouvoir législatif leur appartient seul ; et que seul le pouvoir exécutif, celui de faire exécuter les lois, échet au gouvernement. Que les premiers, à commencer par les Républicains, s’abreuvent donc aux sources de leur légitimité, et se rappellent qu’ils sont un pouvoir égal, sinon supérieur, à celui d’une bande de technocrates nommés par un président élu par une minorité d’inscrits aux listes électorales ; et que le second cesse de légiférer sur la fessée, TikTok ou l’homicide routier, et fasse enfin appliquer la loi : car, pour l’heure, c’est bien tout ce qu’on lui demande.

Qui en veut vraiment à Florence Bergeaud-Blackler?

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Les islamistes (et leurs soutiens) sont vent debout contre la chercheuse, depuis la publication de son enquête sur l’influence des Frères Musulmans en Europe. Nous dévoilons ici leurs arguments et méthodes pour tenter de la faire taire.


Les multiples attaques contre l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler ne sont pas aussi instructives que son excellent livre sur les Frères Musulmans, mais elles sont néanmoins riches d’enseignements.

En première ligne de ces attaques on trouve François Burgat, directeur de recherche émérite au CNRS, mais surtout soutien affiché des réseaux des Frères Musulmans[1], de l’islam politique[2], et de leur « pleine participation à la production des normes sociétales », dont les propos sur Charlie Hebdo en disent long (vidéo ci-dessous).

Une fois de plus, quand les idéologues marquent quelqu’un en lui collant l’étiquette d’« islamophobe », les nervis de l’islamisme réagissent. Nous apprenons par l’avocat de Florence Bergeaud-Blackler, maître Thibault de Montbrial, qu’une plainte a été déposée suite à des menaces de mort reçues par l’anthropologue.

Selon François Burgat, le livre de Florence Bergeaud-Blackler serait « inquiétant »[3]. Compliment involontaire, puisque inquiéter l’agenda idéologique et politique d’un Burgat est un remarquable gage de qualité ! Voici donc un livre qui inquiète ceux qu’il dénonce, preuve qu’il les dérange, ce qui en l’occurrence est une raison plus que suffisante pour le lire et le faire connaître.

Mais, bien sûr, ce n’est pas tout, car les arguments que déploient François Burgat et ses compagnons de route militants (par exemple Souhail Chicha ou Rafik Chekkat) révèlent bien des choses sur leur stratégie.

Inversion accusatoire

On note évidemment l’inversion accusatoire, très classique. Florence Bergeaud-Blackler s’est attachée à mettre au grand jour les réseaux des Frères Musulmans grâce à une étude fouillée, sourcée, solide. Et alors que toute personne un tant soit peu attachée à ce qu’il y a de noble dans notre société devrait s’appuyer sur ce livre pour dénoncer les multiples idiots utiles et les complices de la confrérie islamiste, et les confronter à leur corruption politique, morale, voire financière et juridique, c’est l’anthropologue que l’on somme maintenant de se défendre d’accusations en tout genre, notamment d’être « d’extrême-droite » et même « raciste » ! La manœuvre est grossière, et rappelle (en beaucoup moins habile) le recteur de la Grande Mosquée de Paris déclarant qu’il pardonnait à Mila, alors que cela aurait été à lui d’implorer son pardon à elle au nom de la religion qu’il représente.

Raciste, donc. Car François Burgat et consorts tentent de faire croire que la critique de l’islam(isme) serait une forme de racisme, comme si la religion était une caractéristique « raciale », ou un substitut hypocrite pour désigner une appartenance « raciale. » Eh bien non, l’islam est une idéologie, comme toute religion, et sa vision du monde et de la société est au moins aussi critiquable que celles d’idéologies ne prétendant pas être dictées par une divinité, du communisme au capitalisme en passant par le conservatisme et le progressisme ! Le communisme n’est pas une race, critiquer les goulags et les Cinq de Cambridge n’a jamais été du racisme anti-Slaves, l’islam n’est pas une race, critiquer ses préceptes et s’inquiéter de ses ambitions n’est pas du racisme non plus.

D’extrême-droite, aussi. Venant de l’extrême-gauche, c’est amusant, surtout quand on connaît les « titres et travaux » du co-auteur de l’article que Burgat a écrit dans Médiapart contre Florence Bergeaud-Blackler. D’ailleurs, François Burgat serait-il capable de définir précisément ce qu’il entend par « extrême-droite » ? Il est certain que Florence Bergeaud-Blackler n’est pas de cette gauche qui hurlait « Allah akbar » avec les islamistes à la marche de la honte, et il est certain aussi qu’elle se soucie plus de dire la vérité que de se plier au politiquement correct. Est-ce suffisant pour lui coller une étiquette politique ? Dans tous les cas, il est savoureux que quelqu’un qui a écrit « le fait d’avoir « des liens avec les Frères Musulmans » ne devrait être jamais considéré comme criminalisant » considère maintenant qu’avoir des liens, réels ou supposés, avec ce qu’il appelle « extrême-droite » devrait être disqualifiant !

Notre multiculturalisme n’est que la porte d’entrée de l’islamisme

Mais le plus important n’est sans doute pas là. Car dans ses attaques répétées contre l’anthropologue, François Burgat a affiché, clairement, ce qu’est l’objectif des islamistes : la « pleine participation à la production des normes sociétales. » Autrement dit, la possibilité pour l’islam de transformer notre société pour la rendre plus conforme à ses valeurs, à ses préceptes. Posons-nous donc la question: qu’y a-t-il dans notre société que nous sommes prêts à remplacer par la charia ? Si notre réponse est « rien », alors nul doute qu’aux yeux de Burgat nous sommes d’affreux racistes d’extrême-droite. Ah, au fait: parce que dans toute son histoire l’islam n’a jamais accepté d’autre source normative que lui-même, ne doutons pas un instant que cette « pleine participation » s’attachera à obtenir, à terme, le monopole de la « production des normes sociétales »… Si vous rêviez de multiculturalisme, de coexistence paisible ou de créolisation, vous voici prévenus.

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Voilà qui doit nous faire réfléchir. Car en évoquant ce qui est pour lui un objectif souhaitable, François Burgat met en évidence un danger majeur pour notre avenir collectif. Il est en effet impossible d’écarter longtemps une part importante des citoyens d’une démocratie de la « pleine participation à la production des normes sociétales », sauf à renoncer à la démocratie elle-même et à semer les ferments de révoltes futures. Dès lors, si une forte proportion des personnes disposant du droit de vote en France adhère aux valeurs de l’islam, ces valeurs finiront inéluctablement par transformer nos « normes sociétales ».

Bien sûr, il y a des musulmans sécularisés, bien sûr il y a des musulmans seulement par habitude ou par tradition familiale, bien sûr il y a des musulmans réformateurs de l’islam, qui ne partagent pas la vision du monde véhiculée par les textes sacrés de l’islam et par les divers courants de l’islam orthodoxe. D’ailleurs, ces musulmans-là ne se reconnaissent absolument pas dans l’idéologie des Frères Musulmans ni dans les multiples variantes de cet islam politique que défendent Burgat et ses compagnons de route. Ainsi, il y a quelques jours à peine Sonia Mabrouk fut elle aussi prise à parti, qualifiée notamment de « native informant » (version pseudo-savante de l’injure raciste « arabe de service ») par Rafik Chekkat, l’un de ceux qui attaquent Florence Bergeaud-Blackler aux côtés de François Burgat. De même, le toujours courageux Mohamed Louizi, soutien déterminé de l’anthropologue et adversaire résolu des Frères Musulmans, est lui aussi leur cible.

N’oublions pas ces cas particuliers, mais ne nous cachons pas derrière eux pour refuser de voir l’évidence d’ordre général : on ne peut pas « en même temps » vouloir toujours plus de musulmans en France, et refuser que l’islam influence notre société et notre art de vivre. Dit autrement, la dissolution du CCIF ne pèse rien face à la politique migratoire d’Emmanuel Macron.

Naïfs et faux naïfs

Oh, certains croient encore (ou feignent de croire) que toute personne acquérant la nationalité française se retrouve soudain émancipée de l’influence de son passé, de son éducation, de sa religion, de la culture qui jusqu’alors ont imprégné chaque aspect de sa vie. Les mêmes rêvent d’ailleurs « d’émanciper » les Français de tout ce qui fait la France, et voudraient s’émanciper même des fondations anthropologiques et culturelles qui rendent l’émancipation possible en la rendant pensable, sciant consciencieusement la branche sur laquelle ils sont assis… Ils croient, ou feignent de croire, qu’un nouveau Français « aussi Français que vous et moi » serait ainsi sauvé de l’emprise « identitaire » par la grâce d’une décision administrative bradée, transformé dans ses convictions les plus profondes par la magie de l’invocation rituelle des « valeurs de la République », la contemplation mystique des « chartes de la laïcité » placardées partout comme des parodies d’exorcismes, et l’aspiration hautement métaphysique à avoir une Rolex à 50 ans, à être milliardaire ou à traverser la rue dans une nation réduite à une startup géante. Que ses enfants et petits-enfants deviendront de parfaits petits républicains grâce au creuset d’une société déconstruite et au système scolaire ravagé d’« institutions généralement défaillantes dans leurs fonctions essentielles, celle de la représentation comme celles de l’action » qui se revanchent « en nous disant quoi penser, comment parler, quand se taire », pour citer l’académicien François Sureau. À ces naïfs et faux naïfs, le réel ne cesse évidemment de donner tort.

A lire aussi, Céline Pina: Houria Bouteldja, son dernier livre, et moi

Illustration avec la proportion effarante d’enseignants obligés de s’auto-censurer pour complaire aux caprices religieux de leurs élèves (et tout le monde sait quelle est la religion des élèves dont les convictions religieuses posent problème). Illustration avec la terrible litanie de la normalisation du hijab à l’occasion de la journée des droits des femmes, glas funèbre dont chaque coup est un crachat au visage des Iraniennes et des Afghanes et de tant d’autres qui luttent pour obtenir enfin ce à quoi nous sommes en train de renoncer. Illustration Outre-Manche avec cet imam refusant de serrer la main de Kate Middleton, bien qu’elle ait choisi de porter un semblant de voile – ou peut-être est-ce ce premier geste de soumission de la future reine d’Angleterre qui a conduit l’imam à se sentir en position de force ? Jamais la grande Élisabeth et Sir Francis Walsingham n’auraient laissé passer pareille injure, ce n’est pas avec des « accommodements raisonnables » qu’ils ont pacifié le royaume après les guerres de religions… Illustration avec la toile des réseaux fréristes, leur entrisme dans les institutions européennes, dans les sphères politiques et médiatiques, dans l’enseignement et la recherche (le silence du monde universitaire face aux attaques contre Florence Bergeaud-Blackler est d’ailleurs assourdissant): il y a là de quoi… écrire un livre !

La connaissance ne remplace pas l’action, mais elle est un préalable indispensable à l’action efficace. Ceux qui soutiennent les Frères Musulmans et leur projet d’islamisation en sont conscients, et c’est bien pour cette raison qu’ils s’en prennent à Florence Bergeaud-Blackler. Preuve éclatante de l’importance de son travail, et de l’importance de la soutenir. Preuve, aussi, que les islamistes n’ont pas encore gagné : s’ils étaient sûrs de leur victoire, la mise en lumière de la vérité ne les inquiéterait pas autant, et ils ne se donneraient pas la peine de tels assauts contre l’anthropologue. Leur inquiétude est une excellente nouvelle.

Le Frérisme et ses réseaux: l'enquête

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[1] « Le fait d’avoir « des liens avec les Frères Musulmans » ne devrait jamais être considéré comme criminalisant. Ce vieux logiciel imbécile est dangereux et il doit d’urgence être discrédité », François Burgat sur Twitter, 11 juillet 2021.

[2] « L’islam politique, mauvaise cible des Occidentaux », tribune dans le journal Le Monde, 27 février 2020.

[3] François Burgat sur Twitter, 7 mars 2023.

Ces tweets antisémites qui embarrassent France 24

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France 24 suspend quatre journalistes arabophones, et assure dans un communiqué « l’attachement de ses antennes à lutter contre toute forme de discrimination ». Évidemment, presque aucun grand média n’a relayé l’information.


Quatre journalistes, travaillant pour France 24 en arabe (l’audiovisuel extérieur de la France, pour rappel), avaient publié des tweets révélant une haine obsessionnelle des juifs allant jusqu’à une admiration tout à fait sidérante pour Hitler.

La saleté légendaire du juif

Depuis août 2021, Joëlle Maroun est correspondante de France 24 à Beyrouth, au Liban. Mais ses contributions antisémites nombreuses sont, elles, plus anciennes. Ses employeurs n’auraient-ils pas pu les voir ? «Levez-vous, monsieur Hitler, levez-vous, il y a quelques personnes qui ont besoin d’être brûlées.» Elle a également parlé d’un grand barbecue (faisant toujours référence à Hitler), appelé chaque Palestinien à tuer des Juifs, ou évoqué «la tyrannie du juif et de sa saleté».

A lire ensuite, Frédéric Magellan: La boule au ventre…

Il y a aussi Laila Odeh, correspondante à Jérusalem, sœur d’un terroriste palestinien abattu en 1970, qui de son côté n’a pas de mots assez doux pour les « martyres » qui tuent des civils juifs. Ou Dina Abi-Saab, correspondante à Genève depuis 2016, qui s’émerveille quand des roquettes tombent sur des civils israéliens. Et enfin un quatrième journaliste, légèrement moins virulent.

Suite aux révélations d’une longue enquête de Camera (un organisme de veille médiatique sur le Moyen Orient), reprise en France par le site Infoéquitable, France 24 a annoncé l’ouverture d’un audit interne et la suspension des journalistes concernés.

Mis à part le dégoût qu’elle nous inspire, que dire de cette sombre affaire?

L’affaire est emblématique de la haine des juifs décomplexée qui, sous couvert de la critique d’Israël évidemment légitime, sévit dans le monde arabe et reprend à son compte les stéréotypes antisémites qui avaient cours dans l’Europe du XIXème siècle (les juifs étaient soupçonnés d’empoisonner les puits, entre autres joyeusetés).

A lire aussi, Elisabeth Lévy sur l’affaire Palmade: P. le maudit

Malheureusement, cette haine est aussi répandue dans une partie de notre jeunesse issue de l’immigration maghrébine (on se rappelle la publication du livre Les Territoires perdus de la République, en 2002). Or, une grande partie de la gauche (la gauche Mediapart, la gauche « Insoumise ») refuse de la voir quand elle ne l’excuse pas, au nom de la cause palestinienne – qui mériterait mieux.

Sans Gilles-William Goldnadel et sans CNews, je n’aurais jamais entendu parler de cette histoire. Les médias français, notamment publics, se sont passionnés pour la dernière crise à la BBC. Ils ont applaudi la réintégration d’un journaliste vedette, Gary Lineker, suspendu après avoir estimé que la politique migratoire de Rishi Sunak rappelait les années 30. Les journalistes des chaines publiques traquent le moindre prétendu dérapage sur CNews, mais n’ont pas eu un mot sur ces « journalistes » de France 24 pourtant payés par le contribuable, vous et moi.

Sur le Moyen Orient, il faut reconnaitre que beaucoup de journalistes français partagent le point de vue sommaire de nos confrères arabes – les outrances hitlériennes en moins. Selon eux, les Palestiniens sont des victimes. Eux et leurs défenseurs ne sauraient jamais avoir le moindre tort. Et c’est tout de même plus gratifiant de chercher des poux dans la tête d’Eric Zemmour !


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez notre directrice de la rédaction du lundi au jeudi dans la matinale, après le journal de 8 heures.

Poubelle la vie

Les poubelles s’amoncellent sur les trottoirs de la capitale, conséquence de la grève des éboueurs contre la réforme des retraites. De nombreux habitants lorgnent avec envie leurs voisins des Xe, XIe, XIIIe, XVe, XVIIIe et XIXe arrondissements, où le ramassage a été confié au privé… Gerald Darmanin presse Anne Hidalgo d’agir, et de procéder à des réquisitions de personnel, sachant pertinemment qu’elle ne fera rien. Analyse.


Paris est de moins en moins la vitrine de la France et continue d’abimer son image et celle du pays. En ce moment, il n’y a plus que dans « Emily in Paris », sur Netflix, que la ville fait encore rêver et garde des allures de carte postale. Les journaux étrangers, eux, se gaussent d’une ville poubelle. Le Wall Street Journal a même mis en couverture, ce 15 mars, une rue parisienne croulant sous les déchets et les immondices. Le journal de gauche britannique, The Guardian, raille de son côté une « rat-pocalypse ». Pas de quoi redorer l’image d’une ville dont, pourtant, la capacité à attirer le tourisme est un atout essentiel. La situation devient intenable dans certains arrondissements, entre effluves nauséabondes et prolifération des rats, au point que sur BFMTV, une des membres de l’Académie nationale de médecine s’est inquiétée des contaminations que peuvent entraîner la pullulation de ces charmantes bestioles.

Un bras de fer politique

Face aux images d’une ville croulant sous les déchets, à l’exaspération d’un bon nombre de Parisiens et face à l’inertie de la mairie de Paris, la situation est devenue un problème politique et offre une scène à tous les opposants d’une maire affaiblie et contestée, Anne Hidalgo, qui est vue comme mauvaise gestionnaire au point d’être en train de saccager ce qui fut naguère la plus belle ville du monde. Se refaire une santé politique sur son dos devient du pain bénit ! Et Rachida Dati, déjà en campagne pour les prochaines municipales, comme Gérald Darmanin, qui lui vise la future présidentielle, en profitent pour gagner du crédit politique sur le dos de l’édile décriée. Il faut dire que celle-ci fournit les verges pour se faire battre et accumule les erreurs de communication au point d’apparaitre comme celle qui, par idéologie, refuse d’agir face à une situation sanitaire qui empire.

En demandant à Anne Hidalgo de réquisitionner du personnel, suite à un courrier de Rachida Dati, maire du 7eme arrondissement, et en le faisant au nom du risque sanitaire, Gérald Darmanin met en scène des politiques responsables qu’il oppose symboliquement à une mairie de Paris mise en situation d’incapacité. Pas besoin de grand discours : son crédit est tant affaibli que se mettre en travers du chemin d’Anne Hidalgo suffit à gagner des soutiens ou des points dans l’opinion. Gérald Darmanin savait en réalité très bien quelle serait la suite des évènements. Alors que sa majorité est de plus en plus déconnectée du réel, que les dissensions internes y sont très fortes et que les élus gauchistes y sont de plus en plus puissants, Gérald Darmanin ne pouvait pas ignorer qu’il essuierait de la part de la maire de Paris une fin de non-recevoir. Ce qui l’arrange. Ainsi, si la situation perdure, la faute sera portée au passif d’Anne Hidalgo. Dans le même temps, ce refus libère les mains du ministre. S’il échoue, la situation ne sera pas pire et on le créditera d’avoir essayé. S’il réussit, il mettra encore plus en avant l’incapacité de la maire de Paris et se verra créditer d’une action efficace.

La vitrine de la France saccagée

En attendant de voir ce que ce bras de fer politique va concrètement changer pour les Parisiens, cette histoire pose le problème du statut particulier de Paris.

Vitrine de la France, on peut se demander si la capitale, par son poids patrimonial, son rôle symbolique et sa fonction particulière, ne devrait pas… être rattachée à l’État. Paris appartient à tous les Français, pas seulement aux Parisiens. Elle devrait être mise à l’abri des logiques clientélistes et des guerres picrocholines qui entachent de plus en plus sa gestion.

La boule au ventre…

Invité hier soir sur CNews, l’ancien candidat à la présidentielle Eric Zemmour a retrouvé un plateau qui lui est très familier. Il y présentait son nouveau livre, Je n’ai pas dit mon dernier mot (Rubempré). Forcément, Causeur était devant sa télé!


L’émission n’avait été créée (presque) que pour lui. On était en octobre 2019, CNews venait tout juste de récolter l’étiquette de « Fox News à la française » et lançait Face à l’info. À 19 heures, chaque soir de la semaine, Eric Zemmour était le principal produit d’appel du programme.

Et puis, quand la rumeur d’une entrée en campagne a commencé à bruire, à l’automne 2021, le polémiste a bien été obligé d’abandonner l’émission quotidienne. Alors, quand hier soir, Christine Kelly recevait le président de « Reconquête », à l’occasion de la sortie de son dernier livre, on avait presque envie de chantonner « Tonton Cristobal est revenu » !

Rapetissement du domaine de la lutte

De La France n’a pas dit son dernier mot (2021) à Je n’ai pas dit mon dernier mot (2023), on pourrait déduire que l’optimisme d’Eric Zemmour s’est rétréci d’un champ collectif à un champ individuel. Oui: avec un petit peu de mauvais esprit, on pourrait même parler de rapetissement du domaine de la lutte… Grâce à cette avant-première proposée sur CNews, la veille de la sortie du livre, nous avons découvert que Philippe de Villiers était un « chevalier », un ami devenu frère d’armes, tandis que Robert Ménard, premier supporter devenu premier contempteur, s’est vu qualifié de « Judas de Béziers » et d’ « oxymore sur pattes ». Mais promis, ce livre n’est pas un règlement de comptes !

Zemmour y raconte avant tout la démoralisation parmi ses troupes après la défaite, et la compare à la désaffection qu’avait connue Jacques Chirac en 1988 auprès de ses plus fidèles. Après tout, si Emmanuel Macron avait perdu en 2017 au premier tour, ses derniers soutiens en seraient aujourd’hui à quémander une place sur la liste du Modem pour les Européennes… Surtout, Zemmour a expliqué hier soir comment il s’était laissé enfermer dans un match contre Marine Le Pen.

A lire aussi, Eric Zemmour: Éric Zemmour: «Toute une génération est prise entre wokisme et islamisme»

Il est revenu aussi sur les boules puantes de la campagne, et notamment sur le traitement médiatique du meeting réussi du Trocadéro, réduit au journal de 20 heures aux quelques « Macron assassin ! » entendus parmi la foule. Il a raconté, avec une bonhomie rigolote, comment il avait depuis rencontré deux des trouble-fêtes, des enfants de 10 et 12 ans un peu énervés.

Et maintenant, que vais-je faire?

Il y a quelques années, sur une autre chaîne du groupe Bolloré, l’émission Voyage au bout de la nuit proposait une lecture télévisée de romans. Le téléspectateur était tenu en haleine, soit par la qualité du roman lu, soit par la voix suave et les tenues légères de la jeune lectrice. On a presque cru le concept ressuscité hier soir, quand Christine Kelly proposa à son invité de faire une lecture d’un passage de son livre. Le passage, c’est le moment où une boule au ventre s’empare de l’estomac du candidat malchanceux, le 24 février 2022. La guerre en Ukraine venait alors de lui ravir son thème de campagne de prédilection, le grand remplacement, qu’il avait imposé non sans panache dans le débat public. Ce fut en effet le moment où la campagne commença à battre de l’aile.

Pourtant, Eric Zemmour ne regrette pas d’être descendu dans l’arène. Il a de nouveau cité hier soir la phrase de Jacques Bainville, qui, amer à la fin de sa vie, regrettait de ne s’être jeté dans la bataille politique. Journaliste, Eric Zemmour avait « une influence sur l’avis des Français ». Désormais, avec le réseau des Parents vigilants et ses milliers d’adhérents revendiqués, il peut influer « sur la vie » de ceux-ci. Comme à Callac, village des Côtes d’Armor, où les militants « Reconquête » ont fait dernièrement reculer l’installation de populations immigrées.

Grâce à cette stratégie d’agit-prop, le parti de Zemmour s’estime armé pour échapper à une « MNRisation » de sa trajectoire. Au début des années 2000, le parti de Bruno Mégret avait bien cru pouvoir rivaliser avec le Front National, et rassembler autour de lui les déçus du RPR et du FN. En quelques mois, le parti s’était marginalisé et n’attirait à lui plus que quelques affreux jojos dont même le FN de Jean-Marie Le Pen ne voulait plus. Eric Zemmour pense pouvoir échapper à pareille déroute. Les audiences du canal 17 d’hier soir, et les ventes de son nouveau livre, publié ce jour, seront assurément un bon indice pour s’en assurer.

Notre réjouissance populaire

À la Mi-Carême, célébrons Michel Delpech!


Pourquoi évoquer le souvenir de Michel Delpech (1946-2016) alors qu’aucune actualité marchande (compilation fourre-tout, biographie anniversaire, documentaire à sensation ou duos inédits) s’impose à nous aujourd’hui ? Parce qu’avec Michel, le présent ne commande pas toujours nos actes, que l’actualité assommante n’oblige pas nécessairement le chroniqueur en mission à réagir, qu’il est bon parfois de se défaire et de se méfier du tourbillon des infos… Que notre vie n’est pas totalement soumise à un vote d’une quelconque assemblée ou à un point presse ministériel ; que notre vérité se cache souvent ailleurs, dans le repli de nos pensées, dans le silence des morts, dans un air mélancolique et tendre, dans un refrain d’apparence banale qui nous ouvre les vannes d’un passé perdu et que la musique de Delpech nous est aussi nécessaire qu’un rayon de soleil. Avec lui, nous nous sentions en connivence, hors du monde des gesticulateurs et des commentateurs, des hordes bruyantes et péremptoires, dans un ordre juste, les aléas des existences simples étaient racontés à la bonne hauteur, à distance honnête. Une rencontre, un divorce, un flirt, une journée à la campagne, tout chez lui sonnait juste, les mots ne trahissaient pas l’âpreté du réel, ses compositions douces-amères reflétaient le ressac des sentiments, nous ne savions plus très bien si nous devions rire ou pleurer, danser ou rêvasser ; ce bonheur-là, fragile et friable, est l’acmé des poètes. Dans la variété des années 1970, vous aviez les amuseurs, les gueulards, les larmoyants, les truqueurs, les faux gentils et puis les conteurs nostalgiques, à l’image également d’un Mort Shuman ou d’un William Sheller.

A lire aussi, du même auteur: Les seigneurs sont de retour!

Celui qui s’emparait d’un vol d’oies sauvages ou d’un concert hippie hippie-pie, dans un grand écart générationnel, déconstruisant les digues à la mode, refusant d’outrager la terre de ses anciens, avait une place particulière dans le show-business. Avec ou sans moustache, le sourire en bandoulière et le regard compatissant, il aurait pu être moine trappiste, travailler aux champs ou trôner derrière un comptoir, afin de contempler la diversité des Hommes. Cafetier, frère ou chanteur populaire, c’est en soi le même sacerdoce. Sincère, sans pathos et sans un éclat qui aurait brouillé son message, avec cependant déjà une forme de spiritualité et d’introspection, Delpech donnait du relief à l’innocence des jours lointains, de la mâche aux saisons qui défilent, du poids à nos hésitations. Il nous apprenait aussi à regarder moins sévèrement notre entourage, il nous révélait la profondeur des choses évidentes et des plaisirs démodés. Il nous autorisait à être modérément triste, c’est-à-dire à supporter les morsures du quotidien, à ne pas les oublier mais certainement pas à les porter en étendard. Cette recherche en dignité continue à nous inspirer. Il ne jugeait pas ses contemporains avec des certitudes et des présupposés. Il n’accablait pas son prochain, qu’il soit à la ferme ou dans un café de banlieue, les héros de Delpech nous ressemblaient par leur dissidence dans une société percluse de normes. Avec lui, nous ne cherchions pas à être quelqu’un d’autre, à faire des manières et à renier notre héritage. Nous n’étions pas encore atteints par le syndrome de la dissimulation et du reniement, les maux de ce siècle. Amoureux un jour, trahis le lendemain, dans la boue du Loir-et-Cher ou nus sur l’île de Wight, avec des rhumatismes ou dans la fleur de l’âge, nous avancions cahin-caha dans nos vies personnelles. Michel nous guidait sur ce chemin, il nous disait de ne pas baisser la tête, sa philosophie écorchée et non plaintive résonnait en nous comme un psaume éclairant. C’était chouette d’être nous-mêmes. J’aurais adoré enfiler des boots blanches, un gros ceinturon, une chemise ouverte sur un médaillon pendant que ma femme attendait planquée dans la Mercedes. J’étais né trop tard à l’ère des meutes virtuelles et de la police des mœurs. Dans la tradition chrétienne, la Mi-Carême est une période de répit dans l’abstinence qui peut prendre la forme du carnaval et de réjouissances populaires. Écouter aujourd’hui Michel Delpech est une belle façon, joyeuse et émouvante, de communier avec ce que nous fûmes, des êtres moins sûrs d’eux et moins intransigeants.

Éloge du 49-3

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Le Premier ministre (photo) s'est expliqué sur l'utilisation de l'article 49.3 de la constitution, le 16 mars, dans le journal télévisé de TF1 © Jacques Witt/SIPA

Manifestations spontanées, bavardages incessants, motions de censure… Depuis qu’Elisabeth Borne a annoncé, sous les huées, qu’elle recourait à l’article 49.3 de la Constitution pour adopter sans vote le projet de réforme des retraites, les oppositions et de nombreux citoyens dénoncent un déni de démocratie. Analyse.


Il était hier soir sur toutes les lèvres, notamment sur celles de Gilles Bouleau, sur TF1, où Elisabeth Borne avait été dépêchée, à 20 heures. L’après-midi, dans toutes les salles de pause, dans toutes les cafétérias d’entreprises et autour de tous les babyfoots collaboratifs, on ne parlait que de lui… Quand il a été annoncé dans l’après-midi que le 49-3 allait finalement être utilisé par le gouvernement, quelques-uns se sont demandé s’il n’était pas plus prudent de garer la voiture dans le garage pour cette nuit.
Le 49-3 est devenu ces dernières décennies le symbole de la « monarchie présidentielle »…


Pour en finir avec le parlementarisme des années 50

Il faut revenir 70 ans en arrière. Empêtrée dans la guerre d’Algérie, humiliée lors de l’expédition du Canal de Suez, la France de la IVème République est à bout de souffle. Elle a laissé l’image d’un régime d’Assemblée forte, instable, où des tractations de couloir faisaient et défaisaient les gouvernements. À la tête de l’État, un papy débonnaire réputé pour son art d’inaugurer les chrysanthèmes. Les gaullistes ont peut-être exagéré l’ampleur du tohu-bohu des années 50: après tout, on retrouvait un peu toujours les mêmes têtes, les René Pleven, les Georges Bidault, les Henri Queuille. Peu importe. Le pays s’embourbe à tel point qu’il a fallu rappeler « le premier des Français », devenu tout à coup « le premier en France ». L’homme du 18 juin revient avec ses conditions : on change de constitution. L’esprit est inversé : c’est désormais l’exécutif qui mènera la danse, contrebalancé par une pratique intensive du référendum (quatre en dix ans). Pour de Gaulle, il fallait « restaurer l’autorité de l’État » et pour les constitutionnalistes de l’époque, il fallait « rationaliser le parlementarisme ». Parmi les leviers qui permettent au gouvernement de prendre l’ascendant sur le Parlement, le 49-3 fait bonne figure. A condition qu’une motion de censure ne soit pas déposée dans les 24 heures qui suivent, le Premier ministre peut engager la responsabilité du gouvernement et adopter la loi. On le sait, depuis le mois de juin dernier, aucun des acquis sociaux si chers à la Nupes n’a paru assez grand au point de tendre la main au RN. La réforme des retraites et le gouvernement devraient donc survivre aux 24 prochaines heures…

À lire aussi, Paul Rafin: Splendeurs et misères du parlement

Cris d’orfraie, voitures incendiées, magasins saccagés… Le choix du gouvernement, perçu comme un passage en force, prépare un printemps explosif. Dans les rues de Rennes, ville à la pointe de la contestation, des projectiles pyrotechniques lancés en marge des manifestations répandent une odeur de poudre à l’ombre des vieilles maisons en colombage du XVIème siècle. Le souvenir de l’incendie du Parlement de Bretagne, en 1994, n’est pas encore sorti de toutes les têtes. L’utilisation du 49-3 par le gouvernement Borne est perçue comme l’ultime provocation et la marque d’un déni de démocratie. Pourtant, la Constitution de 1958 et l’idée que le gouvernement puisse gouverner ont bien été validées par le peuple français. En 1969, lors du second tour qui opposa Alain Poher, président du Sénat à Georges Pompidou, ancien Premier ministre de De Gaulle, l’enjeu est bien la continuation ou non de l’esprit de 1958. Avec un peu plus de 58% des voix pour le candidat Pompidou, l’attachement des Français au fonctionnement de la Vème République – et au 49-3 qui va – fut une nouvelle fois confirmé.

François Mitterrand, champion du 49-3

Bien sûr, la critique de la Constitution et de son prétendu césarisme est aussi vieille que la Constitution elle-même. Dans son fameux Coup d’État permanent, François Mitterrand fut l’un des plus sévères contempteurs de la Constitution de 1958. Avec un style ampoulé mais pas complètement déplaisant, il écrivait: « J’appelle le régime gaulliste dictature parce que, tout compte fait, c’est à cela qu’il ressemble le plus, parce que c’est vers un renforcement continu du pouvoir personnel qu’inéluctablement, il tend, parce qu’il ne dépend plus de lui de changer de cap. Je veux bien que cette dictature s’instaure en dépit de De Gaulle. Je veux bien, par complaisance, appeler ce dictateur d’un nom plus aimable : consul, podestat, roi sans couronne, sans chrême et sans ancêtres. Alors, elle m’apparaît plus redoutable encore ». Cela ne l’a pas empêché d’occuper la place à son tour, pendant 14 ans.

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« La Constitution était dangereuse avant moi, elle sera dangereuse après moi, mais tant que je serai là, tout ira bien », déclare-t-il une fois au pouvoir. La pirouette est suffisamment belle pour qu’on lui pardonne beaucoup. D’ailleurs, sous sa présidence, le 49-3 fut massivement utilisé : trois fois sous Edith Cresson, huit fois sous Pierre Bérégovoy, 28 fois sous Michel Rocard ! A l’époque, le jeune Jean-Luc Mélenchon, sénateur contorsionniste, parvenait à être à la fois très mitterrandiste et très rocardien. La pratique ne le choqua guère. Depuis les années 80, seul Nicolas Sarkozy a évité son recours, peut-être un peu échaudé par le spectacle de la fin de règne de Jacques Chirac et la fronde contre le CPE. Sarkozy avait même sérieusement réduit la possibilité d’y recourir lors de la réforme constitutionnelle de 2008. Cela lui a-t-il permis d’être réélu ? Non. Cela lui a-t-il valu la sympathie de ses opposants de l’époque ? Non, sauf, bien sûr, ceux qu’il embauchait dans son gouvernement d’ouverture.

La France, et pas n’importe quelle France

Aussi, si le 49-3 suscite passions et critiques, personne ne s’est amusé à le supprimer. Ses plus farouches opposants d’aujourd’hui n’ont pas manqué d’y recourir quand ils étaient aux affaires. Ceux qui le conspuent aujourd’hui ne manqueront pas de s’en servir quand ils y arriveront. En 2006, François Hollande déclarait : « Le 49-3 est une brutalité. Le 49-3 est un déni de démocratie. Le 49-3 est une manière de freiner le débat parlementaire ». Entre 2012 et 2017, sa majorité l’utilisa à six reprises.

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Il est heureux que la nouvelle chambre élue en juin 2022 donne une meilleure représentation de la diversité des courants politiques. Même la présence d’un Louis Boyard au Palais Bourbon est salutaire, car elle permet une meilleure représentation de la variété sociologique de la France, y compris dans ce qu’elle a de moins réjouissant. Il est bon aussi que le gouvernement puisse gouverner. La séquence électorale du printemps dernier a donné la victoire à Emmanuel Macron, même atténuée par une moisson décevante aux législatives. La réforme des retraites a été mise sur la table lors du débat d’entre-deux-tours. Les Français ont tranché, et validé les conditions générales d’abonnement. Qu’il y ait des contestations aujourd’hui, fort bien. Mais comme disait Maurice Thorez en son temps, il faudra bien savoir arrêter cette grève. En attendant, saluons le 49-3, utilisé aujourd’hui, utilisé demain par ses pires détracteurs du jour ; car non, M. Jérôme Leroy, il n’est pas l’indice d’une transformation de la France en démocratie illibérale façon Orban ou Erdogan. Il est un outil naturel et légitime de la Constitution de la France. Et pas n’importe quelle Constitution de la France. Celle du Général de Gaulle.

37.2 au Sénat, 49-3 chez les fadas

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Jean-Luc Melenchon avec Louis Boyard, manifestation contre la réforme des retraites, 15 mars 2023, Paris © ISA HARSIN/SIPA

On a, enfin, retrouvé les Spice Girls de la Nup’s. Plus allumées que jamais. Escobobard Boyard a touché un produit d’enfer. Depuis la troupe chante, karaoké à gogo, kékés, bobos et cocos à capella. Une rave dans l’hémicycle. Les députés polynésiens sortent le ukulélé, De la Fournaise sa corne de brume, Abad sa lambada, Quattenens fait la claque pour la Rousseau au vuvuzela. Avec son charisme d’horodateur, Borne compte 64 chandelles sur un Calimero Dussopt au tapis, avant de bientôt rejoindre le silence des archives.


Larcher plat à s’emporter. Pas question d’être objectif avec le bestiau. Je suis fan. J’aime tout chez lui, même ses contradictions de vétérinaire-chasseur. Il met une cartouche à un canard sauvage et se précipite pour lui réparer l’aile. Pour à l’arrivée se le faire en sauce. Et puis ce n’est pas un méchant le pré-salé du Luxembourg. Alors avant qu’il morde dans autre chose qu’une tête de veau sauce ravigote, les oies auront les crocs d’un boucher de Rungis. Et puis Larcher a depuis longtemps laissé les clefs du camion à Retailleau. Autant Larcher fleure bon le fût de chêne, autant Retailleau sent la caisse en sapin. Il sort tout droit d’un Lucky-Luke, le mètre à la main il vous prend les mesures en moins de deux. Mais là, il avait décidé d’épargner la carcasse de Macron qui se livrait pourtant avec les plumes et le goudron. Le Bruno croit plus que jamais en son étoile, il négocie son destin sans jamais se couper ni du Pouvoir ni de la base LR, le zig et le zag. Bref une semaine à nous assommer en jouant la responsabilité, l’hostie Retailleau relègue la camomille sur la liste des produits dopants.

Ciotti, le petit saigneur. Il est tombé de sa hauteur. Pas de très haut donc. Fraichement élu à la tête du parti, il n’a pas réussi à tenir son petit groupe de l’Assemblée. Décidément le cauchemar se prolonge. Tout commence avec la présidentielle où il a rêvé si fort que les drapeaux s’en souviennent. Elle devait forcément le placer au centre de la recomposition politique. Il se voyait déjà imposer sa rigueur allemande, siroter un schnaps en écoutant du Wagner avant de balancer du gaz moutarde sur le 9.3. Zemmour a tout gâché. Ça s’est poursuivi avec la nouvelle Assemblée. Les Polynésiens s’y pointent en tongs, en paréos et à ce rythme vont bientôt se taper un poisson cru au lait coco citron vert. Sans parler des débraillés de LFI. Maintenant c’est le Pradier en short à manches courtes qui lui fume la carotte. Quand ça veut pas, ça veut pas.

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Dissolution, Mélenchon se revoit à Matignon. Présent à la tribune de l’Assemblée pour la prestation de sa chorale des petits chanteurs à la croix de plomb, le maitre-chanteur ne se résout pas à lâcher la rampe. Il a pris le courant de la Place de la Concorde comme un squale renifle le sang. Il rêve encore de Matignon, va encore multiplier les outrances et les fautes de goût avant de se prendre une énième veste de plombier et un thé au lithium au souk de la lose.

Macron, Dussopt, Veran, tagada voilà les Dalton. Lâché par sa fidèle baraka on constate que Macron n’est bon en rien. Peu inspiré en se lançant dans cette réforme en pleine crise d’après-covid, de guerre rampante et d’inflation galopante, il confirme son talent de DRH avec son casting d’enfer. Qui à part lui pouvait penser Borne capable de contrôler les entrées à la porte de l’Assemblée, gérer la Chambre des députés tout en gardant un œil sur la caisse ? Elle a le bon profil pour porter un projet de loi sur la fin de vie, mais là c’était se faire hara-kiri sans anesthésie. En parlant d’anesthésistes, la dream team était au complet. Pour foncer dans le mur en klaxonnant il a pris le meilleur équipage de têtes à claques qu’il avait sous la main. Dussopt au volant, Veran la carte de la Seine et Marne sur les genoux, ils ne pouvaient faire qu’une Palmade à l’arrivée. Ils ont accumulé autant de bugs, de bobards et d’approximations que Mélenchon compte de trimestres. Il ne manquait que le Professeur Salomon en rapporteur du projet. Bon, gourmandise ultime, Macron va bientôt exposer son directeur de casting à la lumière du jour. Alexis Kohler. En plus de six ans, la lumière, il ne l’a vu que quatre fois. Trois fois sur le perron de l’Elysée pour l’annonce du gouvernement, et une fois pour la gestion de Big Benalla, ses téléphones son coffre-fort… Alexis c’est l’indien du placard de la Macronie.

C’est cadeau. Pour récompenser votre patience, je vous promets une tranche de bonheur. Si vous avez aimé les arômes de merguez avec Martinez, vous adorerez le barbecue à la nitroglycérine avec Olivier Mateu, un athlète de très haut-niveau des écuries CGT :

Et demain, on interdira le « Jet27 » aux députés?

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© Jaime Castrillon, Unsplash

Les Verts proposeront, lors de leur niche parlementaire du 6 avril, un projet de loi visant à interdire les jets privés. Un projet plus idéologique que réellement profitable à la planète, selon Elisabeth Lévy.


Le match avait déjà eu lieu, au micro de Sud Radio, le 9 mars 2023. Christophe Béchu, notre Ministre de la Transition écologique, avait rejeté la proposition formulée par Julien Bayou, en la qualifiant d’ « écologie du buzz ».
Un sondage Cluster17, pour Le Point, indique qu’une majorité des Français y est favorable.

Le flygskam, popularisé par Greta Thunberg

Même si, en effet, avec de grandes disparités selon l’affiliation politique, 60% des Français y sont favorables, il y a peu de chances que le texte passe. En gros, à droite, on est contre au nom de la liberté, et à gauche, on est pour au nom de la cause supérieure de la planète. Et au milieu de la mêlée, 56% de l’électorat RN, qui, il est vrai, est quasiment autant de droite que de gauche, est favorable à cette mesure. Signe que c’est aussi une affaire de classes, voire de luttes des classes.

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Certes, les émissions par passagers de ces jets privés sont quatre à 15 fois plus importantes que celles d’un avion de ligne, mais il y a tout de même beaucoup moins de voyageurs concernés.
En France, les jets privés représenteraient seulement 0,1% des émissions de carbone, et 1,6% des émissions du trafic aérien. Il est donc permis de douter de l’utilité de cette mesure.

Tout le monde doit faire des efforts, répliquera-t-on…

Les Verts pourront toujours rétorquer que 0,1%, ce n’est pas rien. Certes, mais si on interdit les jets privés, les alternatives ne seront pas totalement décarbonées, donc on ne gagnera pas réellement 0,1%. De plus, ces jets, navrés de le rappeler, sont très utiles à la vie des entreprises.

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Il faut donc plutôt viser des réformes structurelles, notamment en améliorant notre parc nucléaire, comme l’avait dit Christophe Béchu.
En fait, c’est une mesure idéologique et symbolique qu’entendent défendre les Verts, Julien Bayou, Sandrine Rousseau et leurs séides. C’est un concentré de ce qu’aime la gauche : surveiller, interdire et taper sur les riches. Rappelez-vous le compte Instagram qui traquait les déplacements en avion du patron de LVMH Bernard Arnault, lequel a depuis revendu son jet. Rappelez-vous aussi le scandale du char à voile, lorsque le PSG avait dû s’expliquer pour être allé à Nantes en jet privé. Kylian Mbappé avait osé rigoler en conférence de presse. La séquence avait fait un véritable tollé. La star du ballon rond avait alors appris à ses dépens qu’on ne rigole pas avec le changement climatique !

D.R.

En fait, le problème des jets privés n’est pas tant qu’ils polluent, mais qu’ils représentent, dans l’imaginaire de beaucoup de gens, un insupportable privilège. « Ces salauds ont des avions quand nous piétinons dans le métro ! » (oui, enfin, quand la RATP n’est pas en grève…). De ce fait, la solution est toute trouvée : pourquoi travailler plus, s’il suffit de taxer ces ultra-riches ?
Il est désolant que nos concitoyens achètent cette mesure parfaitement démagogique. Ça donne le sentiment que de la Révolution française, dont nous sommes si fiers, nous n’avons gardé que le pire: les passions tristes, l’envie, la jalousie et la haine impuissante… 


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio.

Retrouvez la directrice de la rédaction de Causeur du lundi au jeudi après le journal de 8 heures.

L’Ukraine n’est pas en Asie

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Le ministre vietnamien des Affaires étrangères, Bùi Thanh Son, rencontre son homologue russe, Sergueï Lavrov, Hanoï, 6 juillet 2022. © Bui Lam Khanh/VNA via AP/Sipa

La guerre en Ukraine aurait pu demeurer un conflit entre deux voisins et s’éterniser sans dégénérer. Elle est devenue une guerre de blocs qui rappelle de mauvais souvenirs aux pays asiatiques. Ils s’efforcent d’en rester éloignés et, pour le moment, ça leur réussit.


Vu d’Asie, le conflit prend pourtant un autre visage. Les pays asiatiques n’aiment pas les blocs. Ils ne cherchent pas à en constituer eux-mêmes. Ils n’ont pas oublié qu’au xxe siècle, le soutien militaire de chaque camp avait aggravé des conflits de décolonisation ou régionaux sans lien initial avec la problématique Est-Ouest. De Pékin à New Delhi, de Hanoï à Bangkok, on souhaiterait que ce conflit demeure un problème entre deux voisins et ne prenne pas une dimension internationale trop grande. Vœu pieux.

Les blocs : c’est non

Cette réticence asiatique à analyser le conflit comme une confrontation entre Occident libéral et Russie impériale a deux raisons principales.

En premier lieu, le refus de se retrouver enrôlés dans un conflit qui n’est pas le leur. Durant la guerre froide, les Américains ont sommé chacun de se positionner sur les conflits du moment. Le « you are with us or you are against us » ne laissait guère de place aux subtils compromis diplomatiques. En face, Moscou et Pékin exigeaient un soutien sans faille du bloc socialiste aux mouvements de libération. Cette logique binaire, les Asiatiques la fuient aujourd’hui comme la peste. Sans surprise, les dix pays de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) privilégient une position de neutralité pour ne pas se retrouver coincés dans un conflit entre grandes puissances.

C’est particulièrement le cas des Vietnamiens. La guerre bloc contre bloc, ils ont déjà donné et ne comptent pas retomber dedans. La guerre au Vietnam n’aurait sûrement pas duré une trentaine d’années et fait 1,5 million de morts vietnamiens[1] sans le bras de fer qui s’y est joué entre l’Est et l’Ouest (1945-1975). De même, l’occupation du Cambodge par les troupes vietnamiennes n’aurait probablement pas duré une décennie (1979-1990) sans le conflit sino-soviétique et le soutien occidental à la résistance khmère[2].

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Moscou est l’allié de toujours de Hanoï. Mais le Vietnam ne rallie pas la position de la Russie pour autant. De la même manière, il écarte poliment les demandes occidentales d’appliquer les sanctions et de s’éloigner de la Russie. Cette politique consistant à parler à tous, mais à ne s’engager en faveur de quiconque a permis au Vietnam de maintenir de bonnes relations à la fois avec la Russie, les États-Unis et la Chine. Un slalom sans faute.

La Chine, le Cambodge, l’Inde, le Pakistan se sont abstenus, comme le Vietnam, lors des deux votes à l’Assemblée générale de l’ONU condamnant l’agression russe. Mais s’ils refusent de se ranger diplomatiquement du côté des Occidentaux, ils ne soutiennent pas ce qu’ils considèrent comme une aventure dangereuse et mal avisée.

Estimé dans tous ces pays pour avoir mis un terme au chaos et avoir ramené la stabilité en Russie, Poutine a vu son aura sérieusement ébranlée par cette guerre en Ukraine. Le Premier ministre indien Narendra Modi s’est même permis de lui faire la leçon, à New York en septembre 2022 : « Ce n’est pas le temps de faire la guerre. […] La démocratie, la diplomatie et le dialogue sont des choses qui comptent pour le monde entier. »

En Asie, seuls le Japon, la Corée du Sud et Taïwan, historiquement très dépendants des États-Unis pour leur défense, ont clairement pris position en faveur de Kiev et sont associés à l’ensemble des mesures d’embargo économique décidées par les Occidentaux.

Ne pas se mêler des affaires des autres

La seconde raison du refus de s’impliquer est très terre à terre. Les gouvernements asiatiques se soucient exclusivement de la défense de leur territoire, de leur peuple, de leur développement économique. Les intérêts nationaux priment sur tout. Ils ne veulent pas se préoccuper des affaires des autres. Les grands enjeux transversaux comme la défense de la liberté dans le monde, ils laissent cela à d’autres. Au fond d’eux-mêmes, ils estiment que le monde se porterait mieux si chacun restait à sa place et n’intervenait pas dans les affaires des autres. Même si des bains de sang s’y produisent. L’antithèse du « droit d’ingérence » du bon docteur Kouchner en quelque sorte. Il est vrai que les interventions occidentales au Moyen-Orient, en Asie centrale et en Afrique ces vingt dernières années ne les ont pas convaincus du contraire.

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La position des pays d’Asie peut donc se résumer ainsi : appeler la Russie et l’Ukraine à une issue négociée ; brûler un cierge pour que l’internationalisation du conflit n’entraîne pas son aggravation ; s’en mêler personnellement le moins possible. Ce non-interventionnisme et ce néo-non-alignement, mélange de pragmatisme et de fatalisme, ne cherchent pas à s’ériger en idéologie, comme lors de la conférence des non-alignés de Bandung, en 1955. Mais cette posture est suffisamment attrayante pour de nombreux pays à travers le monde qui, eux aussi, ne veulent pas être impactés par ce conflit qui n’est pas le leur. Et pendant que les Européens et les Américains arment les Ukrainiens pour se battre avec l’ours russe, ces pays préfèrent regarder ailleurs, s’affairent à leur propre développement et commercent entre eux à l’écart des sanctions occidentales.

Le Vietnam a connu une croissance de 8 % en 2022. Les prévisions pour la région en 2023, certes en baisse, demeurent bonnes. L’Asie, déjà grand vainqueur du Covid à l’exception de la Chine, a de bonnes chances d’être également celui de cette guerre européenne.


[1] Auxquels il convient d’ajouter 83.000 morts français et 56.000 morts américains.

[2] Durant les années 1980, la Russie a soutenu l’armée vietnamienne qui avait chassé les Khmers rouges du pouvoir fin 1978. La Chine, de son côté, finançait et armait la résistance des Khmers rouges associés aux royalistes et nationalistes soutenus, eux, par les Américains.

Splendeurs et misères du parlement

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Remous à l'Assemblée nationale, le 16 mars 2023, alors que le Premier ministre, Mme Elisabeth Borne, recourt au 49.3 pour la réforme des retraites, aveu de faiblesse terrible pour le pouvoir © Jacques Witt/SIPA

Les bruyantes manifestations qui ont agité les bancs de l’Assemblée nationale à l’annonce du 49.3 censé entériner la réforme des retraites étaient prévisibles. Depuis des mois, l’hémicycle est un théâtre de bouffonneries indignes de son histoire. C’est aussi devenu, malheureusement, une chambre dédaignée par l’exécutif.


« Raisonner là où il faut sentir est le propre des âmes sans portée », écrivait Balzac en son temps. Cette sage maxime, les élus du moment et les ministres en poste, à qui l’on reproche trop souvent leur propension à une certaine technocratie, feraient bien de s’en inspirer plus souvent.

Pourtant, Sentir les aspirations profondes d’une nation, n’est pas tant difficile : il suffit d’ouvrir grand la fenêtre de la tour d’ivoire, de pencher la tête, et de lire les slogans des manifestants qui déambulent dans les rues de toutes les villes de France, depuis maintenant des semaines, des mois, voire des années. Nulle « poloche » là-dedans – pour reprendre les mots du Garde des Sceaux. Et pourquoi ne pas commencer par les revendications des Gilets jaunes, dont la liste publiée le 23 novembre 2018 – voici maintenant presque cinq ans ! – était particulièrement riche en enseignements ?

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Et cependant, le chef de l’État, par les voix de ses ministres, paraît encore bien loin d’être disposé à regarder son peuple en face : et plutôt que de prendre des mesures simples, populaires et efficaces – en vrac, une baisse des charges, une politique nataliste, un retour à la verticalité exécutive par l’octroi de véritables moyens d’action aux corps enseignant et policier –, il préfère proposer tantôt une loi de circonstance et redondante, comme la création d’un nouveau délit d’homicide routier (« les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires », disait Montesquieu, et de cette maxime aussi, le gouvernement ferait bien de s’inspirer), et tantôt une réforme des retraites incompréhensible, qui réussit tout de même ce petit prodige d’attiser contre elle une impopularité presque unanime.

L’opposition de la Nupes dégoûte bien des citoyens

Le Parlement s’en émeut, mais ne fait rien: pire, il s’attire autant que la majorité présidentielle la haine du peuple, par une opposition factice qui n’est que de théâtre – un théâtre plus proche de la farce bouffonne ou du vaudeville de boulevard, que de la comédie classique ! Ainsi des représentants de la France Insoumise, poussés par un sens de l’épique qui leur sied fort mal. Ils se prennent pour des députés de la Montagne, et poussent, tels des animaux de basse-cour, des cris, nous infligent des gesticulations, des hâbleries de Gascons – qui n’aboutissent qu’à des oppositions crétines, des jeans troués, des obstructions inutiles, ou des propositions de lois retirées sitôt que le Rassemblement National, qui, semble-t-il, craint moins qu’eux la démocratie, les vote parce qu’il a l’audace de les trouver bonnes.

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Cette opposition se veut-elle populaire, en contradiction avec l’élitisme apparent et déconnecté d’un gouvernement qu’elle honnit ? Mais elle ne sait pas plus sentir le peuple : même, elle le dégoûte par son attitude ; et si la vague de l’antiparlementarisme, sur laquelle surfe l’exécutif avec un plaisir non dissimulé, n’a jamais été si forte, c’est bien parce que l’opposition rend l’Assemblée misérable – à tel point que c’est la rue, qui, de manière de plus en plus systématique, cherche à pallier son incurie.

Manifestation contre la réforme des retraites, Paris, 19 janvier 2023. © OLIVIER CHASSIGNOLE/AFP

Le Parlement n’a pas toujours été cette chambre inutile, poids mort du gouvernement, qui lasse tout le monde quand elle tente, aussi vainement que pitoyablement, de s’opposer aux volontés régaliennes avec les maigres moyens qui lui restent. D’abord chambre de justice – nous ne parlons que de celui de Paris –, puis d’enregistrement, il s’avisa, au 17e siècle, que s’il pouvait publier les actes royaux, il pouvait aussi refuser de le faire : le ver était dans le fruit. L’État, par le fait des choses, avait poussé malgré lui à la constitution d’un puissant organe d’opposition : presque aussitôt, le bras de fer, terrible, s’engageait entre le monarque et son Premier ministre – Louis XIII et Richelieu –, tous deux poussant à l’absolutisme, et le Parlement, déjà conscient des dangers du pouvoir absolu (« c’est une expérience éternelle, disait encore Montesquieu, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser »). Cette bataille institutionnelle entre le pouvoir et l’opposition, entre la Couronne et le Parlement, avait du panache : c’est que le second valait bien la première – car il fut grand, en son temps. 

Une assemblée superflue, une chambre d’enregistrement

À ce propos, nous ne saurions que trop conseiller la lecture des Mémoires du Cardinal de Retz, une œuvre injustement déconsidérée, et qui, pourtant, constitue le témoignage admirable d’un moment charnière de l’histoire de France – celui du triomphe de l’absolutisme centralisateur sur l’opposition parlementaire, qui, semble-t-il, reste étonnamment d’actualité : car c’est bien de là que vient le mépris de l’exécutif pour une Assemblée nationale superflue, quand elle n’est pas simplement agaçante.

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L’on s’indigne de la violence parlementaire ; la majorité présidentielle, fort peu démocratique, qui depuis maintenant des décennies a oublié ce qu’est une opposition, perd ses nerfs : c’est le ministre de la Justice qui fait des bras d’honneur, c’est la députée des Yvelines qui sanglote au micro de l’Assemblée pour avoir été chahutée. Il ne serait pourtant pas inutile de rappeler à quel point cette opposition est peau de chagrin, à côté de celle du rebelle cardinal: qu’est-elle donc devenue, la fière bête de Broussel et de Molé ? Un pauvre monstre législatif agonisant, réduit aux expectorations d’une opposition de pacotille: une chambre d’enregistrement (que l’on en juge : huit lois sur dix sont des projets émanant du gouvernement) dont la circularité fait penser au manège d’un cirque, plutôt qu’à une Agora citoyenne. Il serait temps que les députés se souviennent que le pouvoir législatif leur appartient seul ; et que seul le pouvoir exécutif, celui de faire exécuter les lois, échet au gouvernement. Que les premiers, à commencer par les Républicains, s’abreuvent donc aux sources de leur légitimité, et se rappellent qu’ils sont un pouvoir égal, sinon supérieur, à celui d’une bande de technocrates nommés par un président élu par une minorité d’inscrits aux listes électorales ; et que le second cesse de légiférer sur la fessée, TikTok ou l’homicide routier, et fasse enfin appliquer la loi : car, pour l’heure, c’est bien tout ce qu’on lui demande.

Qui en veut vraiment à Florence Bergeaud-Blackler?

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L'islamologue Francois Burgat, Doha, mars 2022 © AMMAR ABD RABBO / MOFA / DOHA FORUM

Les islamistes (et leurs soutiens) sont vent debout contre la chercheuse, depuis la publication de son enquête sur l’influence des Frères Musulmans en Europe. Nous dévoilons ici leurs arguments et méthodes pour tenter de la faire taire.


Les multiples attaques contre l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler ne sont pas aussi instructives que son excellent livre sur les Frères Musulmans, mais elles sont néanmoins riches d’enseignements.

En première ligne de ces attaques on trouve François Burgat, directeur de recherche émérite au CNRS, mais surtout soutien affiché des réseaux des Frères Musulmans[1], de l’islam politique[2], et de leur « pleine participation à la production des normes sociétales », dont les propos sur Charlie Hebdo en disent long (vidéo ci-dessous).

Une fois de plus, quand les idéologues marquent quelqu’un en lui collant l’étiquette d’« islamophobe », les nervis de l’islamisme réagissent. Nous apprenons par l’avocat de Florence Bergeaud-Blackler, maître Thibault de Montbrial, qu’une plainte a été déposée suite à des menaces de mort reçues par l’anthropologue.

Selon François Burgat, le livre de Florence Bergeaud-Blackler serait « inquiétant »[3]. Compliment involontaire, puisque inquiéter l’agenda idéologique et politique d’un Burgat est un remarquable gage de qualité ! Voici donc un livre qui inquiète ceux qu’il dénonce, preuve qu’il les dérange, ce qui en l’occurrence est une raison plus que suffisante pour le lire et le faire connaître.

Mais, bien sûr, ce n’est pas tout, car les arguments que déploient François Burgat et ses compagnons de route militants (par exemple Souhail Chicha ou Rafik Chekkat) révèlent bien des choses sur leur stratégie.

Inversion accusatoire

On note évidemment l’inversion accusatoire, très classique. Florence Bergeaud-Blackler s’est attachée à mettre au grand jour les réseaux des Frères Musulmans grâce à une étude fouillée, sourcée, solide. Et alors que toute personne un tant soit peu attachée à ce qu’il y a de noble dans notre société devrait s’appuyer sur ce livre pour dénoncer les multiples idiots utiles et les complices de la confrérie islamiste, et les confronter à leur corruption politique, morale, voire financière et juridique, c’est l’anthropologue que l’on somme maintenant de se défendre d’accusations en tout genre, notamment d’être « d’extrême-droite » et même « raciste » ! La manœuvre est grossière, et rappelle (en beaucoup moins habile) le recteur de la Grande Mosquée de Paris déclarant qu’il pardonnait à Mila, alors que cela aurait été à lui d’implorer son pardon à elle au nom de la religion qu’il représente.

Raciste, donc. Car François Burgat et consorts tentent de faire croire que la critique de l’islam(isme) serait une forme de racisme, comme si la religion était une caractéristique « raciale », ou un substitut hypocrite pour désigner une appartenance « raciale. » Eh bien non, l’islam est une idéologie, comme toute religion, et sa vision du monde et de la société est au moins aussi critiquable que celles d’idéologies ne prétendant pas être dictées par une divinité, du communisme au capitalisme en passant par le conservatisme et le progressisme ! Le communisme n’est pas une race, critiquer les goulags et les Cinq de Cambridge n’a jamais été du racisme anti-Slaves, l’islam n’est pas une race, critiquer ses préceptes et s’inquiéter de ses ambitions n’est pas du racisme non plus.

D’extrême-droite, aussi. Venant de l’extrême-gauche, c’est amusant, surtout quand on connaît les « titres et travaux » du co-auteur de l’article que Burgat a écrit dans Médiapart contre Florence Bergeaud-Blackler. D’ailleurs, François Burgat serait-il capable de définir précisément ce qu’il entend par « extrême-droite » ? Il est certain que Florence Bergeaud-Blackler n’est pas de cette gauche qui hurlait « Allah akbar » avec les islamistes à la marche de la honte, et il est certain aussi qu’elle se soucie plus de dire la vérité que de se plier au politiquement correct. Est-ce suffisant pour lui coller une étiquette politique ? Dans tous les cas, il est savoureux que quelqu’un qui a écrit « le fait d’avoir « des liens avec les Frères Musulmans » ne devrait être jamais considéré comme criminalisant » considère maintenant qu’avoir des liens, réels ou supposés, avec ce qu’il appelle « extrême-droite » devrait être disqualifiant !

Notre multiculturalisme n’est que la porte d’entrée de l’islamisme

Mais le plus important n’est sans doute pas là. Car dans ses attaques répétées contre l’anthropologue, François Burgat a affiché, clairement, ce qu’est l’objectif des islamistes : la « pleine participation à la production des normes sociétales. » Autrement dit, la possibilité pour l’islam de transformer notre société pour la rendre plus conforme à ses valeurs, à ses préceptes. Posons-nous donc la question: qu’y a-t-il dans notre société que nous sommes prêts à remplacer par la charia ? Si notre réponse est « rien », alors nul doute qu’aux yeux de Burgat nous sommes d’affreux racistes d’extrême-droite. Ah, au fait: parce que dans toute son histoire l’islam n’a jamais accepté d’autre source normative que lui-même, ne doutons pas un instant que cette « pleine participation » s’attachera à obtenir, à terme, le monopole de la « production des normes sociétales »… Si vous rêviez de multiculturalisme, de coexistence paisible ou de créolisation, vous voici prévenus.

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Voilà qui doit nous faire réfléchir. Car en évoquant ce qui est pour lui un objectif souhaitable, François Burgat met en évidence un danger majeur pour notre avenir collectif. Il est en effet impossible d’écarter longtemps une part importante des citoyens d’une démocratie de la « pleine participation à la production des normes sociétales », sauf à renoncer à la démocratie elle-même et à semer les ferments de révoltes futures. Dès lors, si une forte proportion des personnes disposant du droit de vote en France adhère aux valeurs de l’islam, ces valeurs finiront inéluctablement par transformer nos « normes sociétales ».

Bien sûr, il y a des musulmans sécularisés, bien sûr il y a des musulmans seulement par habitude ou par tradition familiale, bien sûr il y a des musulmans réformateurs de l’islam, qui ne partagent pas la vision du monde véhiculée par les textes sacrés de l’islam et par les divers courants de l’islam orthodoxe. D’ailleurs, ces musulmans-là ne se reconnaissent absolument pas dans l’idéologie des Frères Musulmans ni dans les multiples variantes de cet islam politique que défendent Burgat et ses compagnons de route. Ainsi, il y a quelques jours à peine Sonia Mabrouk fut elle aussi prise à parti, qualifiée notamment de « native informant » (version pseudo-savante de l’injure raciste « arabe de service ») par Rafik Chekkat, l’un de ceux qui attaquent Florence Bergeaud-Blackler aux côtés de François Burgat. De même, le toujours courageux Mohamed Louizi, soutien déterminé de l’anthropologue et adversaire résolu des Frères Musulmans, est lui aussi leur cible.

N’oublions pas ces cas particuliers, mais ne nous cachons pas derrière eux pour refuser de voir l’évidence d’ordre général : on ne peut pas « en même temps » vouloir toujours plus de musulmans en France, et refuser que l’islam influence notre société et notre art de vivre. Dit autrement, la dissolution du CCIF ne pèse rien face à la politique migratoire d’Emmanuel Macron.

Naïfs et faux naïfs

Oh, certains croient encore (ou feignent de croire) que toute personne acquérant la nationalité française se retrouve soudain émancipée de l’influence de son passé, de son éducation, de sa religion, de la culture qui jusqu’alors ont imprégné chaque aspect de sa vie. Les mêmes rêvent d’ailleurs « d’émanciper » les Français de tout ce qui fait la France, et voudraient s’émanciper même des fondations anthropologiques et culturelles qui rendent l’émancipation possible en la rendant pensable, sciant consciencieusement la branche sur laquelle ils sont assis… Ils croient, ou feignent de croire, qu’un nouveau Français « aussi Français que vous et moi » serait ainsi sauvé de l’emprise « identitaire » par la grâce d’une décision administrative bradée, transformé dans ses convictions les plus profondes par la magie de l’invocation rituelle des « valeurs de la République », la contemplation mystique des « chartes de la laïcité » placardées partout comme des parodies d’exorcismes, et l’aspiration hautement métaphysique à avoir une Rolex à 50 ans, à être milliardaire ou à traverser la rue dans une nation réduite à une startup géante. Que ses enfants et petits-enfants deviendront de parfaits petits républicains grâce au creuset d’une société déconstruite et au système scolaire ravagé d’« institutions généralement défaillantes dans leurs fonctions essentielles, celle de la représentation comme celles de l’action » qui se revanchent « en nous disant quoi penser, comment parler, quand se taire », pour citer l’académicien François Sureau. À ces naïfs et faux naïfs, le réel ne cesse évidemment de donner tort.

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Illustration avec la proportion effarante d’enseignants obligés de s’auto-censurer pour complaire aux caprices religieux de leurs élèves (et tout le monde sait quelle est la religion des élèves dont les convictions religieuses posent problème). Illustration avec la terrible litanie de la normalisation du hijab à l’occasion de la journée des droits des femmes, glas funèbre dont chaque coup est un crachat au visage des Iraniennes et des Afghanes et de tant d’autres qui luttent pour obtenir enfin ce à quoi nous sommes en train de renoncer. Illustration Outre-Manche avec cet imam refusant de serrer la main de Kate Middleton, bien qu’elle ait choisi de porter un semblant de voile – ou peut-être est-ce ce premier geste de soumission de la future reine d’Angleterre qui a conduit l’imam à se sentir en position de force ? Jamais la grande Élisabeth et Sir Francis Walsingham n’auraient laissé passer pareille injure, ce n’est pas avec des « accommodements raisonnables » qu’ils ont pacifié le royaume après les guerres de religions… Illustration avec la toile des réseaux fréristes, leur entrisme dans les institutions européennes, dans les sphères politiques et médiatiques, dans l’enseignement et la recherche (le silence du monde universitaire face aux attaques contre Florence Bergeaud-Blackler est d’ailleurs assourdissant): il y a là de quoi… écrire un livre !

La connaissance ne remplace pas l’action, mais elle est un préalable indispensable à l’action efficace. Ceux qui soutiennent les Frères Musulmans et leur projet d’islamisation en sont conscients, et c’est bien pour cette raison qu’ils s’en prennent à Florence Bergeaud-Blackler. Preuve éclatante de l’importance de son travail, et de l’importance de la soutenir. Preuve, aussi, que les islamistes n’ont pas encore gagné : s’ils étaient sûrs de leur victoire, la mise en lumière de la vérité ne les inquiéterait pas autant, et ils ne se donneraient pas la peine de tels assauts contre l’anthropologue. Leur inquiétude est une excellente nouvelle.

Le Frérisme et ses réseaux: l'enquête

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[1] « Le fait d’avoir « des liens avec les Frères Musulmans » ne devrait jamais être considéré comme criminalisant. Ce vieux logiciel imbécile est dangereux et il doit d’urgence être discrédité », François Burgat sur Twitter, 11 juillet 2021.

[2] « L’islam politique, mauvaise cible des Occidentaux », tribune dans le journal Le Monde, 27 février 2020.

[3] François Burgat sur Twitter, 7 mars 2023.

Ces tweets antisémites qui embarrassent France 24

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France 24 suspend quatre journalistes arabophones, et assure dans un communiqué « l’attachement de ses antennes à lutter contre toute forme de discrimination ». Évidemment, presque aucun grand média n’a relayé l’information.


Quatre journalistes, travaillant pour France 24 en arabe (l’audiovisuel extérieur de la France, pour rappel), avaient publié des tweets révélant une haine obsessionnelle des juifs allant jusqu’à une admiration tout à fait sidérante pour Hitler.

La saleté légendaire du juif

Depuis août 2021, Joëlle Maroun est correspondante de France 24 à Beyrouth, au Liban. Mais ses contributions antisémites nombreuses sont, elles, plus anciennes. Ses employeurs n’auraient-ils pas pu les voir ? «Levez-vous, monsieur Hitler, levez-vous, il y a quelques personnes qui ont besoin d’être brûlées.» Elle a également parlé d’un grand barbecue (faisant toujours référence à Hitler), appelé chaque Palestinien à tuer des Juifs, ou évoqué «la tyrannie du juif et de sa saleté».

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Il y a aussi Laila Odeh, correspondante à Jérusalem, sœur d’un terroriste palestinien abattu en 1970, qui de son côté n’a pas de mots assez doux pour les « martyres » qui tuent des civils juifs. Ou Dina Abi-Saab, correspondante à Genève depuis 2016, qui s’émerveille quand des roquettes tombent sur des civils israéliens. Et enfin un quatrième journaliste, légèrement moins virulent.

Suite aux révélations d’une longue enquête de Camera (un organisme de veille médiatique sur le Moyen Orient), reprise en France par le site Infoéquitable, France 24 a annoncé l’ouverture d’un audit interne et la suspension des journalistes concernés.

Mis à part le dégoût qu’elle nous inspire, que dire de cette sombre affaire?

L’affaire est emblématique de la haine des juifs décomplexée qui, sous couvert de la critique d’Israël évidemment légitime, sévit dans le monde arabe et reprend à son compte les stéréotypes antisémites qui avaient cours dans l’Europe du XIXème siècle (les juifs étaient soupçonnés d’empoisonner les puits, entre autres joyeusetés).

A lire aussi, Elisabeth Lévy sur l’affaire Palmade: P. le maudit

Malheureusement, cette haine est aussi répandue dans une partie de notre jeunesse issue de l’immigration maghrébine (on se rappelle la publication du livre Les Territoires perdus de la République, en 2002). Or, une grande partie de la gauche (la gauche Mediapart, la gauche « Insoumise ») refuse de la voir quand elle ne l’excuse pas, au nom de la cause palestinienne – qui mériterait mieux.

Sans Gilles-William Goldnadel et sans CNews, je n’aurais jamais entendu parler de cette histoire. Les médias français, notamment publics, se sont passionnés pour la dernière crise à la BBC. Ils ont applaudi la réintégration d’un journaliste vedette, Gary Lineker, suspendu après avoir estimé que la politique migratoire de Rishi Sunak rappelait les années 30. Les journalistes des chaines publiques traquent le moindre prétendu dérapage sur CNews, mais n’ont pas eu un mot sur ces « journalistes » de France 24 pourtant payés par le contribuable, vous et moi.

Sur le Moyen Orient, il faut reconnaitre que beaucoup de journalistes français partagent le point de vue sommaire de nos confrères arabes – les outrances hitlériennes en moins. Selon eux, les Palestiniens sont des victimes. Eux et leurs défenseurs ne sauraient jamais avoir le moindre tort. Et c’est tout de même plus gratifiant de chercher des poux dans la tête d’Eric Zemmour !


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez notre directrice de la rédaction du lundi au jeudi dans la matinale, après le journal de 8 heures.

Poubelle la vie

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Paris, 14 mars 2023 © HOUPLINE RENARD/SIPA

Les poubelles s’amoncellent sur les trottoirs de la capitale, conséquence de la grève des éboueurs contre la réforme des retraites. De nombreux habitants lorgnent avec envie leurs voisins des Xe, XIe, XIIIe, XVe, XVIIIe et XIXe arrondissements, où le ramassage a été confié au privé… Gerald Darmanin presse Anne Hidalgo d’agir, et de procéder à des réquisitions de personnel, sachant pertinemment qu’elle ne fera rien. Analyse.


Paris est de moins en moins la vitrine de la France et continue d’abimer son image et celle du pays. En ce moment, il n’y a plus que dans « Emily in Paris », sur Netflix, que la ville fait encore rêver et garde des allures de carte postale. Les journaux étrangers, eux, se gaussent d’une ville poubelle. Le Wall Street Journal a même mis en couverture, ce 15 mars, une rue parisienne croulant sous les déchets et les immondices. Le journal de gauche britannique, The Guardian, raille de son côté une « rat-pocalypse ». Pas de quoi redorer l’image d’une ville dont, pourtant, la capacité à attirer le tourisme est un atout essentiel. La situation devient intenable dans certains arrondissements, entre effluves nauséabondes et prolifération des rats, au point que sur BFMTV, une des membres de l’Académie nationale de médecine s’est inquiétée des contaminations que peuvent entraîner la pullulation de ces charmantes bestioles.

Un bras de fer politique

Face aux images d’une ville croulant sous les déchets, à l’exaspération d’un bon nombre de Parisiens et face à l’inertie de la mairie de Paris, la situation est devenue un problème politique et offre une scène à tous les opposants d’une maire affaiblie et contestée, Anne Hidalgo, qui est vue comme mauvaise gestionnaire au point d’être en train de saccager ce qui fut naguère la plus belle ville du monde. Se refaire une santé politique sur son dos devient du pain bénit ! Et Rachida Dati, déjà en campagne pour les prochaines municipales, comme Gérald Darmanin, qui lui vise la future présidentielle, en profitent pour gagner du crédit politique sur le dos de l’édile décriée. Il faut dire que celle-ci fournit les verges pour se faire battre et accumule les erreurs de communication au point d’apparaitre comme celle qui, par idéologie, refuse d’agir face à une situation sanitaire qui empire.

En demandant à Anne Hidalgo de réquisitionner du personnel, suite à un courrier de Rachida Dati, maire du 7eme arrondissement, et en le faisant au nom du risque sanitaire, Gérald Darmanin met en scène des politiques responsables qu’il oppose symboliquement à une mairie de Paris mise en situation d’incapacité. Pas besoin de grand discours : son crédit est tant affaibli que se mettre en travers du chemin d’Anne Hidalgo suffit à gagner des soutiens ou des points dans l’opinion. Gérald Darmanin savait en réalité très bien quelle serait la suite des évènements. Alors que sa majorité est de plus en plus déconnectée du réel, que les dissensions internes y sont très fortes et que les élus gauchistes y sont de plus en plus puissants, Gérald Darmanin ne pouvait pas ignorer qu’il essuierait de la part de la maire de Paris une fin de non-recevoir. Ce qui l’arrange. Ainsi, si la situation perdure, la faute sera portée au passif d’Anne Hidalgo. Dans le même temps, ce refus libère les mains du ministre. S’il échoue, la situation ne sera pas pire et on le créditera d’avoir essayé. S’il réussit, il mettra encore plus en avant l’incapacité de la maire de Paris et se verra créditer d’une action efficace.

La vitrine de la France saccagée

En attendant de voir ce que ce bras de fer politique va concrètement changer pour les Parisiens, cette histoire pose le problème du statut particulier de Paris.

Vitrine de la France, on peut se demander si la capitale, par son poids patrimonial, son rôle symbolique et sa fonction particulière, ne devrait pas… être rattachée à l’État. Paris appartient à tous les Français, pas seulement aux Parisiens. Elle devrait être mise à l’abri des logiques clientélistes et des guerres picrocholines qui entachent de plus en plus sa gestion.

La boule au ventre…

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Christine Kelly et Eric Zemmour sur le plateau de CNews, 15 mars 2023 D.R.

Invité hier soir sur CNews, l’ancien candidat à la présidentielle Eric Zemmour a retrouvé un plateau qui lui est très familier. Il y présentait son nouveau livre, Je n’ai pas dit mon dernier mot (Rubempré). Forcément, Causeur était devant sa télé!


L’émission n’avait été créée (presque) que pour lui. On était en octobre 2019, CNews venait tout juste de récolter l’étiquette de « Fox News à la française » et lançait Face à l’info. À 19 heures, chaque soir de la semaine, Eric Zemmour était le principal produit d’appel du programme.

Et puis, quand la rumeur d’une entrée en campagne a commencé à bruire, à l’automne 2021, le polémiste a bien été obligé d’abandonner l’émission quotidienne. Alors, quand hier soir, Christine Kelly recevait le président de « Reconquête », à l’occasion de la sortie de son dernier livre, on avait presque envie de chantonner « Tonton Cristobal est revenu » !

Rapetissement du domaine de la lutte

De La France n’a pas dit son dernier mot (2021) à Je n’ai pas dit mon dernier mot (2023), on pourrait déduire que l’optimisme d’Eric Zemmour s’est rétréci d’un champ collectif à un champ individuel. Oui: avec un petit peu de mauvais esprit, on pourrait même parler de rapetissement du domaine de la lutte… Grâce à cette avant-première proposée sur CNews, la veille de la sortie du livre, nous avons découvert que Philippe de Villiers était un « chevalier », un ami devenu frère d’armes, tandis que Robert Ménard, premier supporter devenu premier contempteur, s’est vu qualifié de « Judas de Béziers » et d’ « oxymore sur pattes ». Mais promis, ce livre n’est pas un règlement de comptes !

Zemmour y raconte avant tout la démoralisation parmi ses troupes après la défaite, et la compare à la désaffection qu’avait connue Jacques Chirac en 1988 auprès de ses plus fidèles. Après tout, si Emmanuel Macron avait perdu en 2017 au premier tour, ses derniers soutiens en seraient aujourd’hui à quémander une place sur la liste du Modem pour les Européennes… Surtout, Zemmour a expliqué hier soir comment il s’était laissé enfermer dans un match contre Marine Le Pen.

A lire aussi, Eric Zemmour: Éric Zemmour: «Toute une génération est prise entre wokisme et islamisme»

Il est revenu aussi sur les boules puantes de la campagne, et notamment sur le traitement médiatique du meeting réussi du Trocadéro, réduit au journal de 20 heures aux quelques « Macron assassin ! » entendus parmi la foule. Il a raconté, avec une bonhomie rigolote, comment il avait depuis rencontré deux des trouble-fêtes, des enfants de 10 et 12 ans un peu énervés.

Et maintenant, que vais-je faire?

Il y a quelques années, sur une autre chaîne du groupe Bolloré, l’émission Voyage au bout de la nuit proposait une lecture télévisée de romans. Le téléspectateur était tenu en haleine, soit par la qualité du roman lu, soit par la voix suave et les tenues légères de la jeune lectrice. On a presque cru le concept ressuscité hier soir, quand Christine Kelly proposa à son invité de faire une lecture d’un passage de son livre. Le passage, c’est le moment où une boule au ventre s’empare de l’estomac du candidat malchanceux, le 24 février 2022. La guerre en Ukraine venait alors de lui ravir son thème de campagne de prédilection, le grand remplacement, qu’il avait imposé non sans panache dans le débat public. Ce fut en effet le moment où la campagne commença à battre de l’aile.

Pourtant, Eric Zemmour ne regrette pas d’être descendu dans l’arène. Il a de nouveau cité hier soir la phrase de Jacques Bainville, qui, amer à la fin de sa vie, regrettait de ne s’être jeté dans la bataille politique. Journaliste, Eric Zemmour avait « une influence sur l’avis des Français ». Désormais, avec le réseau des Parents vigilants et ses milliers d’adhérents revendiqués, il peut influer « sur la vie » de ceux-ci. Comme à Callac, village des Côtes d’Armor, où les militants « Reconquête » ont fait dernièrement reculer l’installation de populations immigrées.

Grâce à cette stratégie d’agit-prop, le parti de Zemmour s’estime armé pour échapper à une « MNRisation » de sa trajectoire. Au début des années 2000, le parti de Bruno Mégret avait bien cru pouvoir rivaliser avec le Front National, et rassembler autour de lui les déçus du RPR et du FN. En quelques mois, le parti s’était marginalisé et n’attirait à lui plus que quelques affreux jojos dont même le FN de Jean-Marie Le Pen ne voulait plus. Eric Zemmour pense pouvoir échapper à pareille déroute. Les audiences du canal 17 d’hier soir, et les ventes de son nouveau livre, publié ce jour, seront assurément un bon indice pour s’en assurer.

Notre réjouissance populaire

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Le chanteur Michel Delpech photographié en 1985 © DOROT/SIPA

À la Mi-Carême, célébrons Michel Delpech!


Pourquoi évoquer le souvenir de Michel Delpech (1946-2016) alors qu’aucune actualité marchande (compilation fourre-tout, biographie anniversaire, documentaire à sensation ou duos inédits) s’impose à nous aujourd’hui ? Parce qu’avec Michel, le présent ne commande pas toujours nos actes, que l’actualité assommante n’oblige pas nécessairement le chroniqueur en mission à réagir, qu’il est bon parfois de se défaire et de se méfier du tourbillon des infos… Que notre vie n’est pas totalement soumise à un vote d’une quelconque assemblée ou à un point presse ministériel ; que notre vérité se cache souvent ailleurs, dans le repli de nos pensées, dans le silence des morts, dans un air mélancolique et tendre, dans un refrain d’apparence banale qui nous ouvre les vannes d’un passé perdu et que la musique de Delpech nous est aussi nécessaire qu’un rayon de soleil. Avec lui, nous nous sentions en connivence, hors du monde des gesticulateurs et des commentateurs, des hordes bruyantes et péremptoires, dans un ordre juste, les aléas des existences simples étaient racontés à la bonne hauteur, à distance honnête. Une rencontre, un divorce, un flirt, une journée à la campagne, tout chez lui sonnait juste, les mots ne trahissaient pas l’âpreté du réel, ses compositions douces-amères reflétaient le ressac des sentiments, nous ne savions plus très bien si nous devions rire ou pleurer, danser ou rêvasser ; ce bonheur-là, fragile et friable, est l’acmé des poètes. Dans la variété des années 1970, vous aviez les amuseurs, les gueulards, les larmoyants, les truqueurs, les faux gentils et puis les conteurs nostalgiques, à l’image également d’un Mort Shuman ou d’un William Sheller.

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Celui qui s’emparait d’un vol d’oies sauvages ou d’un concert hippie hippie-pie, dans un grand écart générationnel, déconstruisant les digues à la mode, refusant d’outrager la terre de ses anciens, avait une place particulière dans le show-business. Avec ou sans moustache, le sourire en bandoulière et le regard compatissant, il aurait pu être moine trappiste, travailler aux champs ou trôner derrière un comptoir, afin de contempler la diversité des Hommes. Cafetier, frère ou chanteur populaire, c’est en soi le même sacerdoce. Sincère, sans pathos et sans un éclat qui aurait brouillé son message, avec cependant déjà une forme de spiritualité et d’introspection, Delpech donnait du relief à l’innocence des jours lointains, de la mâche aux saisons qui défilent, du poids à nos hésitations. Il nous apprenait aussi à regarder moins sévèrement notre entourage, il nous révélait la profondeur des choses évidentes et des plaisirs démodés. Il nous autorisait à être modérément triste, c’est-à-dire à supporter les morsures du quotidien, à ne pas les oublier mais certainement pas à les porter en étendard. Cette recherche en dignité continue à nous inspirer. Il ne jugeait pas ses contemporains avec des certitudes et des présupposés. Il n’accablait pas son prochain, qu’il soit à la ferme ou dans un café de banlieue, les héros de Delpech nous ressemblaient par leur dissidence dans une société percluse de normes. Avec lui, nous ne cherchions pas à être quelqu’un d’autre, à faire des manières et à renier notre héritage. Nous n’étions pas encore atteints par le syndrome de la dissimulation et du reniement, les maux de ce siècle. Amoureux un jour, trahis le lendemain, dans la boue du Loir-et-Cher ou nus sur l’île de Wight, avec des rhumatismes ou dans la fleur de l’âge, nous avancions cahin-caha dans nos vies personnelles. Michel nous guidait sur ce chemin, il nous disait de ne pas baisser la tête, sa philosophie écorchée et non plaintive résonnait en nous comme un psaume éclairant. C’était chouette d’être nous-mêmes. J’aurais adoré enfiler des boots blanches, un gros ceinturon, une chemise ouverte sur un médaillon pendant que ma femme attendait planquée dans la Mercedes. J’étais né trop tard à l’ère des meutes virtuelles et de la police des mœurs. Dans la tradition chrétienne, la Mi-Carême est une période de répit dans l’abstinence qui peut prendre la forme du carnaval et de réjouissances populaires. Écouter aujourd’hui Michel Delpech est une belle façon, joyeuse et émouvante, de communier avec ce que nous fûmes, des êtres moins sûrs d’eux et moins intransigeants.